Sud-Soudan: sous-développement et mondialisation

Deux photos d’enfants de l’ethnie nuer. Des enfants qui gardent le troupeau. La première photo, qui est aujourd’hui archivée au Pitt-Rivers Museum, a été prise en 1931 par l’ethnologue britannique Edward Evan EVANS-PRITCHARD. La seconde photo a été prise à Motot en 2009 et publiée dans son blog par Ali, une jeune femme qui travaille dans l’humanitaire. Entre ces deux photos, à soixante-dix ans d’intervalle, le Soudan, qui était une colonie britannique, a connu la décolonisation et des décennies de guerre civile entre Khartoum et les rebelles sudistes. Samedi dernier, conformément au référendum du mois de janvier dernier, le Sud-Soudan a proclamé son indépendance. Le Soudan a reconnu vendredi dernier la République du Sud-Soudan, “selon les frontières du 1er janvier 1956“. Mais cette partition du Soudan, la première modification de frontière en Afrique depuis la décolonisation, ne se fait pas sans difficulté.

Depuis le référendum, la situation s’est dégradée et les violences, de part et d’autres, ont fait plus d’un millier de victimes. Des mouvements de rébellion, qui se sont unifiés sous l’étendard du “Mouvement démocratique du Sud Soudan“, sont apparus dans les États d’Unité, de Jonglei et du Haut-Nil. Le Nord et le Sud se disputent notamment la région frontalière d’Abyeï. Cette région possède des réserves pétrolières mais le pétrole n’est pas ici le seul enjeu: c’est également un lieu de transhumance traditionnel pour les nomades misseriya qui viennent du nord avec leur bétail. Ainsi, en mai dernier, l’armée soudanaise a pris le contrôle de la ville d’Abyei et les combats se sont ensuite étendus à la région du Kordofan-Sud. Quelques 100000 personnes ont été déplacées selon Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Le Conseil de sécurité de l’ONU avait alors voté une résolution autorisant le déploiement de 4200 casques bleus éthiopiens, pour assurer le maintien de la paix et vérifier que le Nord retire bien ses troupes.

Outre les risques de conflit, le Sud-Soudan réunit tous les critères pour figurer parmi les pays les moins avancés de la planète: des revenus par habitants très faibles (90 % de la population vit sous le seuil de pauvreté), une population majoritairement rurale (83% de la population est rurale et 78% des familles dépendent de l’agriculture de culture ou d’élevage pour survivre) et analphabète (le taux d’analphabétisme est de 73% pour les hommes et de 92% pour les femmes), une malnutrition chronique (près de la moitié de la population du sud du Soudan est confrontée à des pénuries alimentaires), une forte croissance démographique (72% de la population a moins de trente ans et 50% moins de 18 ans), une espérance de vie faible (58 ans pour les hommes et 61 ans pour les femmes), un taux de mortalité infantile élevé (102 pour 1000 naissances) et une situation sanitaire préoccupante avec des épidémies récurrentes, comme ce kala-azar qui tua un millier de personnes en 2009, et les trois quarts de la population qui n’ont pas accès aux soins de base. Quand on voit que le Sud-Soudan manque de tout, on mesure ici à quel point l’expression Pays les Moins Avancés, créée par l’ONU en 1971, est un doux euphémisme. Car le Sud-Soudan est véritablement un pays sous-développé. Un diplomate en poste à Djouba, la capitale du nouvel État, ne cache d’ailleurs pas son pessimisme dans Le Figaro: «Le développement est très lent car le pays souffre d’un manque énorme de cadres compétents. Et les rares qui existent sont englués dans la corruption. Le Sud-Soudan risque d’être un État failli avant même d’avoir existé».

On a l’habitude de dire que les Pays les Moins Avancés sont exclus de la mondialisation, ce qui limite leurs espoirs de développement. Le Sud-Soudan compte bien connaître, grâce à ses ressources pétrolières, un décollage économique rapide. En effet, les trois quart des 470000 barils produits quotidiennement par le Soudan l’étaient dans le Sud. Mais le Sud-Soudan est un pays enclavé et les infrastructures pétrolières, telles que les raffineries ou les deux oléoducs qui acheminent le pétrole vers le terminal d’exportation de Port-Soudan, sur la Mer Rouge, sont au Nord. Khartoum compte bien tirer profit de cette situation d’enclavement et exige de conserver une partie des revenus pétroliers. Mais la guerre civile qui opposa le Nord et le Sud du Soudan a laissé de nombreuses rancœurs et les négociations sont pour l’instant bloquées.

On peut lire sur le site de la diplomatie française que le développement est une priorité pour le nouveau gouvernement sud-soudanais:

Alors que le Soudan du Sud n’a jamais été un État constitué, son gouvernement doit aujourd’hui prendre les rênes d’un nouvel Etat indépendant. Les infrastructures sont très limitées, le pays doit faire face à un manque criant de ressources humaines suffisamment formées pour parvenir à l’administrer et la population, vulnérable et affectée par des années de guerre civile. Avec le soutien de la communauté internationale, le gouvernement du Soudan du Sud doit développer ses capacités à conduire et gérer les affaires publiques du pays.

Afin de surmonter ces défis, le gouvernement finalise actuellement un plan stratégique de développement, qui identifie six secteurs prioritaires : gouvernance, développement social et humain, développement économique et prévention des conflits et sécurité. Sur le plan économique, le développement des infrastructures est considéré comme particulièrement urgent, tout comme celui de l’agriculture, dont le gouvernement veut faire un important poste d’exportation à terme.

Les principaux acteurs de la mondialisation sont impliqués dans ce plan de développement. On trouve bien sûr des instances internationales, telles que l’ONU (dont l’Assemblée générale a approuvé hier l’admission du Sud-Soudan) et la Banque mondiale, mais aussi l’Union européenne, qui a prévu pour la période 2011-2013 une enveloppe de 285 millions d’euros tirée du Fonds Européen de Développement et un “Trust Fund” de 415 millions de dollars, regroupant quatorze pays donateurs (Pays Bas, Norvège, Grande-Bretagne, Suède, Allemagne, Danemark, Finlande, Italie, Islande, Egypte, Grèce, Canada, Espagne et la Commission européenne). Des multinationales, comme Total, sont prêtes à exploiter les réserves de pétrole. Enfin, de nombreuses Organisations Non Gouvernementales sont présentes sur le terrain: Médecin Sans Frontières estime que 80% des services de santé sont assurés par des ONG.

La mondialisation apparaît en effet comme une chance de se développer, comme l’expliquait Françoise NICOLAS dans un article intitulé  «Mondialisation et inégalités Nord/Sud» [1]:

La mondialisation ne saurait être tenue pour responsable d’une éventuelle aggravation des inégalités (qui n’est d’ailleurs pas démontrée) entre pays du Nord et pays du Sud ; ce sont en effet les pays qui sont parvenus à s’intégrer au mouvement qui ont enregistré les meilleures performances de croissance alors qu’à l’inverse la non-participation au processus explique que certains pays pauvres soient restés en arrière.
Pour autant, la mondialisation ne constitue pas la solution universelle aux problèmes d’inégalités. La première difficulté est que la participation à la mondialisation ne va pas de soi, la seconde est que les gains qui peuvent être retirés de la participation à la dynamique ne sont pas automatiques, loin s’en faut.
Ce devrait être l’une des priorités de la gouvernance mondiale que d’améliorer les opportunités offertes par la mondialisation, même pour les pays les plus pauvres.

Aussi, ces oléoducs qui traversent le Soudan représentent pour le Sud-Soudan un véritable espoir de se rattacher à la mondialisation. Les revenus obtenus grâce aux exportations de pétrole pourraient ainsi financer le développement du nouveau pays. Mais, en même temps, le développement est un concept occidental: il ne signifie pas grand chose pour les ethnies locales qui vivent, en grande majorité, de façon traditionnelle, pratiquant l’élevage et une agriculture vivrière. Comme l’a souligné très justement l’ethnologue Marie ROUÉ dans un article paru en 2003 dans EcoRev’ – Revue critique d’écologie, la notion de développement est contraire à l’idée de société traditionnelle:

[Les sociétés dites traditionnelles] tendraient à mettre l’accent sur la reproduction plutôt que sur la production, l’essentiel étant de transmettre aux générations futures ce que l’on a soi-même reçu, d’où la référence à la tradition. Dans ces sociétés, l’accumulation, quand elle a lieu en raison de grandes richesses naturelles, donne lieu à des phénomènes festifs et rituels de redistribution plutôt que de développement (cf. le phénomène du potlatch comme figure de style de l’a-économique par excellence).

On peut se demander si des sociétés traditionnelles, qui semblent résister au changement et à la contrainte du temps, peuvent s’insérer dans la mondialisation. Le Sud-Soudan peut exporter du pétrole et essayer ainsi de se développer: les différentes ethnies qui le composent n’en saisiront pas les enjeux. Et elles n’en verront pas forcément le bénéfice. C’est comme si l’on faisait miroiter à ces peuples un modèle de développement économique qui, pour des raisons culturelles, a peu de chances de triompher. Il ne faudra pas s’étonner si ces populations, dans l’impasse, cherchent ensuite à migrer en quête de ce développement tant vanté.

Enfin, le rattachement à la mondialisation va-t-il faire entrer les peuples du Sud-Soudan dans l’histoire, pour reprendre une expression malheureuse que Nicolas SARKOZY utilisa à propos de l’Afrique? La mondialisation peut en effet être envisagée d’un point de vue historique comme le système international qui a succédé à la guerre froide. Mais comme le précise Dominique MOÏSI, contrairement à la guerre froide, ce n’est pas un phénomène statique: “elle enclenche un processus dynamique et continu” [2].

Or on a l’habitude de considérer que les sociétés traditionnelles, soumises aux contraintes de la tradition, et donc fondées sur la répétition, sont immuables. Pour se maintenir en l’état, elles ont recours à la tradition orale, qui permet à la fois de réactualiser le passé et d’adapter le présent dans le langage du passé, et au culte des ancêtres, qui exprime symboliquement la soumission à l’ordre établi. Ainsi, ces sociétés se stabiliseraient dans la répétition et donneraient l’illusion de sociétés a-historiques, sans réelle conscience historique. Pour Claude LÉVI-STRAUSS, elles résistent à l’histoire parce qu’elles “produisent extrêmement peu de désordre”, contrairement aux sociétés historiques qui, en créant du déséquilibre, se trouvent obligées de se transformer constamment: “Tandis que les sociétés dites primitives baignent dans un fluide historique auquel elles s’efforcent de demeurer imperméables, nos sociétés intériorisent, si l’on peut dire, l’histoire pour en faire le moteur de leur développement”. [3]

Mais, en réalité, ces sociétés n’échappent pas à l’histoire et se sont modifiées avec le temps. Pour Edward Evan EVANS-PRITCHARD [4], elles sont en effet le résultat d’une succession d’événements. Car elles ont un passé, qui les situent forcément dans l’histoire: elles ont subi des mouvements de populations, des guerres, des crises. Ainsi, au Soudan, la domination musulmane puis la colonisation ont été d’importants facteurs de transformations. Certes, les sociétés traditionnelles essaient de limiter les effets de ces événements à travers la tradition. Mais, comme l’explique Georges BALANDIER dans Anthopo-logiques [5], le temps est l’agent qui compose, décompose et recompose les sociétés:

De là, le rapport essentiellement ambigu que toute société établit au temps: du passé, elle reçoit les moyens de se définir et de se maintenir, et le “récit” historique par lequel elle se légitime; du présent, elle tire la découverte de son caractère problématique en raison des calculs et des pratiques propres aux divers acteurs sociaux; par l’avenir, elle prend conscience des tendances qui peuvent la contraindre au développement et/ou à la mutation, des configurations latentes qui, en elle, cherchent à s’actualiser. Les sociétés disposent de deux possibilités d’esquiver le défi du temps, de produire l’illusion a-historique; soit en éternisant le passé et la continuité (perspective conservatrice), soit en rendant imaginairement présent un avenir par lequel l’histoire se trouve abolie (perspective eschatologique).

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On ne peut donc pas appréhender les sociétés traditionnelles comme des univers clos qui seraient situés hors de temps. Il reste que les individus ont une conscience historique limitée: ils se sentent obligés de se conformer à la tradition et n’imaginent guère qu’ils peuvent transformer par leur action la société dans laquelle ils vivent. Mais, comme l’explique Georges Balandier, la constitution d’un État, alors que les sociétés traditionnelles sont des sociétés sans État, réveille la conscience du temps historique:

[L'apparition de l'État] entraine la construction d’une société d’un type nouveau, plus différenciée et souvent plus “plurale”, plus ouverte à l’inégalité et assurant la suprématie d’un groupe dominant, davantage libérée des relations primaires résultant de la parenté, de la filiation et de l’alliance.

Ainsi, au Sud-Soudan, la création d’un État indépendant pourrait générer un désordre qui marquerait l’entrée du nouveau pays dans l’histoire. En effet,  les relations entre les différentes ethnies du Sud-Soudan sont tendues et les Nuer reprochent aujourd’hui à la majorité Dinka d’avoir confisqué les principaux postes de décision. Or ces deux ethnies se sont déjà affrontées par le passé. Les Nuer sont, par leur culture, réticents à l’idée d’un pouvoir politique organisé et centralisé: Evans-Pritchard avait décrit cette société comme une « anarchie ordonnée ». Dans ces conditions, les Nuer accepteront-ils la présence des Dinka à la tête de l’État? Se résigneront-ils à subir les conséquences d’une histoire qu’ils ne contrôlent pas? Toujours est-il que le facteur ethnique pourrait constituer une difficulté pour l’avenir du Sud-Soudan.

Les ethnies du Soudan (Source: http://geographie-ville-en-guerre.blogspot.com/2011/06/le-sud-soudan-vu-par-les-geographes.html)

Pour conclure, revenons à ces deux photos d’enfants Nuer prises à soixante-dix ans d’intervalle: sur la seconde, on peut distinguer les signes de la mondialisation, et peut-être hélas d’une certaine acculturation: les enfants ont des vêtements. Sans craindre de se tromper, on peut supposer que ces vêtements ont été fabriqués en Chine…

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[1] Françoise NICOLAS. « Mondialisation et inégalités Nord/Sud », Les Cahiers français; n° 305, La Documentation française, novembre-décembre 2001.

[2] Dominique MOÏSI. Géopolitique de l’émotion, Paris, Flammarion, 2010, 271 pages.

[3] Georges CHARBONNIER. Entretiens avec Claude Lévi-Strauss, Paris : Presses Pocket , 1996, 188 pages.

[4] Edward Evan EVANS-PRITCHARD. Essays in Social Anthropology Faber and Faber, Londres, 1962, 233 pages. Les Nuer, Paris, Gallimard, 1994, 312 pages.

[5] Georges BALANDIER. Antropo-logiques, Paris, Livre de Poche, 1985, 320 pages.

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