
Des scientifiques du PNUE et leurs guides ogoni sur un site pollué (Source: Victor Temofe Mogbolu/UNEP)
Vendredi dernier, Le Monde nous apprenait que le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) vient de rendre public, ce jeudi 4 août, un rapport sur l’impact de la pollution par hydrocarbures en pays ogoni, au coeur du delta du Niger. Ce rapport, qui rend la compagnie pétrolière Shell responsable des problèmes de pollution en Ogoniland, conclut qu’il faudra une trentaine d’années pour nettoyer les zones polluées. Le PNUE précise dans un communiqué: "La restauration environnementale de l’Ogoniland pourrait bien être l’exercice de nettoyage de pétrole le plus vaste et le plus long jamais réalisé dans le monde si l’on veut ramener à un état entièrement sain l’eau potable, les sols, les criques et les écosystèmes importants tels que les mangroves, qui sont contaminés". Cependant, cette opération de nettoyage ne sera possible qu’après avoir neutralisé toutes les causes de pollution. Pour cela, le PNUE préconise la création d’un fonds spécial pour l’Ogoniland et suggère que les compagnies pétrolières et le gouvernement nigérian y injectent 1 milliard de dollars (701 millions d’euros). Autant dire que la région n’est pas prête d’être dépolluée.
J’avais parlé en 2009 et 2010 de cette pollution qui accable le delta du Niger depuis une cinquantaine d’années, après que Shell découvrit en 1958 du pétrole brut à Oloibiri et commença l’exploitation des gisements. Aujourd’hui, cette région est devenue l’une des premières région productrice de pétrole d’Afrique: puits de forages et oléoducs font désormais partie du paysage. Hélas. Les déversements d’hydrocarbures, qu’ils soient dus au vandalisme ou au mauvais état des infrastructures, ont entrainé une dégradation de l’environnement qui expose les habitants du delta à de graves risques sanitaires: les ressources halieutiques sont détruites, les terres agricoles appauvries et l’eau des puits dangereusement contaminée. Le PNUE, qui a analysé plus de 4000 échantillons d’eau, insiste d’ailleurs sur l’ampleur de la contamination de l’eau potable: "Dans au moins dix communautés Ogoni, où l’eau potable est contaminée avec des niveaux élevés d’hydrocarbures, la santé publique est sérieusement menacée". Ainsi, chez les Nisisioken Ogale, dans l’ouest du pays Ogoni, les puits sont contaminés par du benzène, une substance cancérigène, à un niveau 900 fois supérieur aux limites préconisées par l’Organisation Mondiale de la Santé: les scientifiques du PNUE, qui ont trouvé une couche de 8 cm de pétrole raffiné flottant dans la nappe phréatique alimentant ces puits, pensent que la pollution serait due à une fuite d’un oléoduc de la Compagnie Pétrolière Nationale du Nigeria. Parfois, le taux d’hydrocarbures dans les eaux souterraines atteint un million de microgrammes par litre alors que la législation nigerianne a fixé la limite à 600 microgrammes.
Après que l’ONU a publié, en mars 2010, un rapport qui recommande l’arrêt de la prospection pétrolière sur les terres indigènes, le rapport du PNUE semble se préoccuper du sort des populations autochtones. Pourtant, bizarrement, il n’a pas l’air de satisfaire le Mouvement pour la survie du Peuple Ogoni (MOSOP) qui lutte depuis de longues années contre Shell et le gouvernement nigérian.
Si la pollution est incontestable, il semble difficile d’établir les responsabilités de chacun. Les acteurs de l’industrie pétrolière dans le delta sont à la fois l’État nigérian et les filiales de compagnies multinationales. Dans son rapport, le PNUE reproche à la Shell Petroleum Development Company, une filiale de Royal Dutch Shell, de ne pas avoir contrôlé ses infrastructures avec suffisamment de rigueur. La réglementation nigériane, qui prévoit pourtant que les compagnies pétrolières doivent nettoyer les déversements d’hydrocarbures, n’est pas respectée. Pour Amnesty international, qui avait déjà imputé la responsabilité de la pollution à la Shell Petroleum Development Company dans un rapport publié en 2009, «Shell ne doit pas se défiler, mais faire face à la réalité et gérer les dommages qu’elle a occasionnés. Tenter de se dédouaner en montrant du doigt les agissements d’autrui, alors que Shell est l’acteur principal dans cette affaire, ne dupera personne. Aucune solution ne pourra être trouvée à la pollution du delta du Niger tant que Shell cherchera avant tout à protéger son image aux dépens de la vérité, et aux dépens de la justice». Mais Shell, qui a cessé d’extraire du pétrole en Ogoniland depuis plus de dix ans, se défend en arguant que la plupart des déversements sont causés par des activités illégales telles que le vol de brut, prélevé directement sur les oléoducs, et le raffinage clandestin dans des distilleries artisanales. D’ailleurs, à Bodo West, l’augmentation du raffinage artisanal entre 2007 et 2011 s’est effectivement accompagnée d’une baisse de 10% de la couverture de mangrove. La pollution continue donc à cause de l’utilisation que les populations locales font des infrastructures que Shell a abandonnées sur place. Les responsabilités sont donc partagées: il serait trop facile d’opposer ici la méchante multinationale aux gentils autochtones. Quant au gouvernement nigérian, qui, en tant qu’actionnaire de tous les consortiums, devrait donner l’exemple en veillant à entretenir et à protéger les oléoducs, on sent bien qu’il ménage les compagnies pétrolières et qu’il préfère incriminer des populations locales: l’industrie pétrolière en effet un secteur essentiel de l’économie nigériane.
J’y pensais cet après-midi, alors que je faisais le plein à la station-service. C’est quand même bien malheureux, tout ça, mais que peut-on faire? Pas grand chose. Et le plus étrange, dans cette histoire, c’est que le rapport du PNUE a été commandé par le gouvernement nigérian et financé par Shell.

