Anti-destin hydraulique

Comme Ainhoa est enceinte, nous avons préféré passer le mois d’août à la maison. Quand le temps le permettait, nous avons donc profité de la plage la plus proche, celle de Deba, qui se situe à l’embouchure de la vallée. Une plage agréable, fort différente des plages méditerranéennes, qui s’étire entre des collines verdoyantes. En descendant, la marée découvre de petites mares et des ruisseaux qui s’écoulent vers la mer. Ces ruisseaux font le bonheur de ma fille: armés d’une pelle et d’un râteau, nous nous sommes amusés à construire des barrages, de façon à entraver leur cours.

Ce n’est pas sans plaisir, je l’avoue, que je renouais ainsi avec le grand jeu de mon enfance, quand je passais mes étés en Normandie. Digues, bassins de rétention, canaux de dérivation: il s’agissait alors de modifier le cours naturel de ces ruisseaux laissés par la mer à marée basse. J’avais l’impression de domestiquer la nature. Agir sur le cours des choses avait cependant des conséquences: le bassin se remplissait et finissait par déborder, les digues cédaient et il fallait essayer de colmater rapidement  les fuites et trouver des solutions au flux continu d’eau. Un jeu qui pouvait m’occuper des heures. Parfois, mon Grand-père apportait une dynamo et une lampe de vélo et, lorsqu’une brèche s’ouvrait, nous profitions  du courant pour produire de l’électricité. Aujourd’hui, ma fille, qui a deux ans et demi, préfère détruire les digues et rendre sa liberté à l’eau. Nous retournons ensuite à l’ombre du parasol et je commence à lire El País. Et ce matin, je suis tombé sur cet article: la construction du Belo Monte, ce barrage hydro-électrique gigantesque qui va modifier le cours du Xingú, au Brésil, n’est pas sans conséquence pour la petite ville d’Altamira, au coeur de l’Amazonie. Le chantier a attiré des dizaines de milliers d’ouvriers, si bien que des problèmes de logement, de circulation et de ravitaillement se sont vite posés, ce qui a eu pour effet d’entrainer une forte hausse des prix. En lisant l’article, je me mis à penser à ces pages de Tristes tropiques, où Claude LÉVI-STRAUSS raconte comment la fièvre du diamant avait transformé le pays de Cuiaba, qui se trouve d’ailleurs au sud de l’endroit où le Xingú prend sa source. L’Amazonie n’en finit pas de subir les effets du front pionnier.

Vue aérienne du Xingú où sera construit le barrage hydro-électique du Belo Monte (Sources: Dida SAMPAIO/ El País)

J’ai déjà parlé ici et du Belo Monte et des conséquences qu’il aura, non seulement pour les peuples autochtones mais aussi pour l’environnement. Je ne vais donc pas me répéter. Ce barrage devrait générer 11% de l’électricité du Brésil: la présidente Dilma ROUSSEFF, malgré les nombreuses manifestations d’opposants, n’a évidemment pas l’intention d’abandonner ce projet. Puisqu’on semble incapable de réduire les besoins en énergie,  une centrale nucléaire ne serait-elle pas, finalement, préférable à un barrage? À condition bien sûr qu’elle soit sécurisée avec tous les moyens dont on dispose, elle aurait moins d’impact sur l’environnement. Mais c’est sans doute plus amusant de construire un barrage: je me demande d’ailleurs si ceux qui décident de construire de tels barrages, en pleine Amazonie, ont ce sentiment exaltant de modifier le cours naturel des choses. N’est-ce pas ainsi que l’on fait l’histoire?

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s