Une indigestion somalienne

Durant le mois de juillet, on nous a beaucoup parlé de la famine qui sévit dans la Corne de l’Afrique. La Somalie est particulièrement touchée car une terrible sécheresse, qui dure depuis deux ans et qui a d’abord affecté les récoltes et l’élevage, est venue s’ajouter à la guerre civile. On estime que 3,7 millions de Somaliens souffrent d’insécurité alimentaire. Les agences des Nations Unies, telles que l’OCHA, le HCR, l’UNICEF ou la FAO, se sont mobilisées et ont dénoncé une situation catastrophique qui, en attendant la prochaine saison des pluies, en octobre, risquait de s’amplifier: “La situation actuelle représente la plus sévère crise humanitaire dans le monde aujourd’hui et la pire crise de sécurité alimentaire depuis la famine de 1991-1992 en Somalie”, selon l’ONU qui ajoute que “près de 12 millions de personnes” sont menacées. Les médias nous ont montré les images habituelles de terres arides, d’enfants décharnés, de camps de réfugiés, et de distribution de vivres à des silhouettes fantomatiques. Étrangement, un mois plus tard, on n’entend guère parler de cette famine.

Dans une interview accordée début août à L’Express, Léonard VINCENT, ancien responsable du bureau Afrique de Reporters Sans Frontières, regrettait que peu de journalistes aient été envoyés en Somalie. Un article de Rasna WARAH, paru le 7 août dans The East African et traduit dans Courrier international, pose également la question du traitement de la famine par les médias. Pour l’auteur, les journalistes rapportent une image convenue de la situation, qui correspond à l’idée que la famine est habituelle, pour ne pas dire normale, en Afrique. Ils diffusent des photos d’Africains affamés qui sont évidemment bouleversantes et plus efficaces que n’importe quel rapport des Nations Unies. Or, souvent, ces photos proviennent d’organisations humanitaires qui sont sur le terrain:

Même lorsque des journalistes sont présents sur le terrain, ils se fondent presque exclusivement sur la version du désastre des agences humanitaires. Le récit de la famine en Somalie est par conséquent devenu à la fois prévisible et partial.

La relation confortable qui s’établit entre les travailleurs humanitaires et les journalistes a donc distordu les récits sur l’Afrique. Les journalistes ne vont bien souvent pas au cœur de l’histoire ou ne prennent pas le temps de faire des recherches sur les causes d’une crise particulière. Les Africains ne sont pas très présents dans leurs histoires, sauf en tant que victimes. De façon encore plus alarmante, les agences de presse n’essaient presque jamais de vérifier indépendamment les faits et chiffres disséminés par les agences humanitaires. Or, comme je l’ai découvert quand je travaillais avec une agence des Nations unies, ils sont relativement souvent gonflés ou fondés sur des données erronées.

Les organisations humanitaires auraient-elles tendance à dramatiser la situation, afin de sensibiliser l’opinion publique, de façon à récolter des fonds? Dans Le Figaro du 4 août, Rony BRAUMAN, ex-président de Médecins Sans Frontières, s’en prend à l’ONU, qu’il accuse d’être alarmiste. Pour lui, l’expression «Corne de l’Afrique» prête à confusion:

Il y a quelques semaines, l’ONU parlait de trois millions de personnes menacées par la sécheresse et la famine. L’organisation est passée de trois à douze millions de personnes menacées sans donner aucune explication, sans décrypter ces chiffres. La famine ne peut pas s’étendre comme une épidémie de méningite! D’autre part, le discours est trop généraliste. Sont mélangée sous l’expression «Corne de l’Afrique» des situations totalement différentes. Le sud de la Somalie n’a rien à voir avec l’Ouganda ou le Kenya. Additionner toutes ces situations différentes donne un résultat incohérent. Il faut circonscrire le problème précisément. Oui, il y a des problèmes graves. Oui, il y a une famine, mais elle concerne certaines poches de la Somalie strictement.

Enfin, les journalistes répètent trop souvent que la sécheresse, qui serait la pire depuis un demi-siècle, est la première cause de la famine. Ils induisent l’idée que la famine est inéluctable. On pourrait même penser que la Somalie est un pays maudit. Or il n’y a pas ici de malédiction particulière et le ciel n’est pas le seul responsable des maux qui frappent les Somaliens. Il serait trop facile que les hommes se dégagent ainsi de leurs responsabilités.

Dans son article, Rasna Warah nous explique que certaines régions de Somalie ont toujours souffert de sécheresses cycliques:

La tentation d’exagérer l’étendue d’une crise afin de lever plus de fonds est toujours présente, affirme Ahmed Jama, un économiste somalien habitant à Nairobi. Jama pense qu’il est très probable que de nombreuses régions somaliennes ayant été déclarées en situation de sécheresse, comme la région de Lower Shabelle, très fertile – et qui a enregistré des récoltes exceptionnelles l’année dernière –, disposent en réalité de ressources alimentaires suffisantes. Il est également possible que les personnes en souffrance dans ces régions ne soient pas des locaux, mais des migrants originaires de régions touchées par la sécheresse. [...]

L’absence de véritables politiques en faveur de l’agriculture et de l’élevage a permis aux sécheresses de se transformer rapidement en famines, ce qui n’a pas toujours été le cas. Dans les années 1980, la Somalie assurait 85 % de ses besoins en céréales, grâce aux investissements du gouvernement et de la communauté internationale dans l’agriculture.

La production agricole serait-elle donc aujourd’hui insuffisante pour affronter une période de sécheresse? Le Monde nous révèle que, dans certaines zones de Somalie, notamment dans les villes, les étals des marchés sont paradoxalement loin d’être vides. La sécheresse et la famine sont autant de prétextes pour augmenter les prix des denrées agricoles: depuis le début de l’année, le sorgho a augmenté de 200 % dans le sud de la Somalie et le riz de 300 %. Les populations les plus pauvres sont évidemment les premières victimes de cette hausse des prix alimentaires. Ce phénomène met en avant une opposition entre les villes et la campagne. En effet, selon Nuruddin FARAH, romancier somalien, “les Somaliens ruraux, par nature phobiques de la ville, la considèrent comme une étrangère, un parasite, et parce qu’elle occupe une place ambiguë dans leurs cœurs et leurs esprits, ils ont progressivement accumulé de l’hostilité envers elle, jusqu’à se résoudre à la détruire.” D’autre part, l’accroissement démographique, extraordinaire, n’arrange rien: l’indice de fécondité par femme atteint 6,76 enfants!

En réalité, c’est la situation politique chaotique de la Somalie, et l’effondrement de l’État, qui ont complètement désorganisé l’agriculture. À Mogadiscio, où 100000 Somaliens sont venus se réfugier ces derniers mois, la famine est “absolument liée aux destructions causées par la crise somalienne”, déclarait Donald KABERUKA, le président de la Banque africaine de développement, dans Le Figaro. J’avais déjà évoqué ici cette guerre civile qui, depuis vingt ans, a précipité la Somalie dans le chaos. Dans son blog, l’historien Bernard LUGAN explique comment la Somalie est déchirée par «une guerre tribale que se livre des clans rivaux». Après 2004, un nouveau mouvement est venu compliquer la situation: les Tribunaux islamiques dont les milices, les Shebab (Jeunes) ont pris le contrôle d’une partie du territoire, au sud et au centre. En 2009, les Shebab ont interdit aux agences humanitaires de l’ONU et aux ONG de venir aider les populations locales, au motif que ces organisations étaient occidentales et “anti-islamistes”. Dans Le nouvel observateur, un article de  Jean-Baptiste NAUDET, paru le 4 août, raconte comment les Shebab, qui terrorisent la population locale, ont contribué à aggraver l’insécurité alimentaire:

Si tous les circuits de distribution, les marchés, les voies de communication n’étaient pas désorganisés dans la zone contrôlée par les Shebabs, la crise serait beaucoup moins grave“, estime un humanitaire qui travaille depuis cinq ans sur la Somalie. Beaucoup d’organisations humanitaires, parce qu’elles travaillent en zone contrôlée par les milices islamistes ou parce que, expulsées, elles espèrent y retourner, gardent le silence sur la responsabilité des Shebabs dans le désastre. Mais les réfugiés, eux, sont plus prolixes : “On fuit les Shebabs et la faim. Les Shebabs, parce que si tu n’es pas d’accord avec eux, ils te coupent les mains et les pieds“, dit un réfugié. Ils font ce qu’ils veulent. Si tu as une femme jeune et jolie, ils la prennent.” “Ils prennent aussi les enfants pour les envoyer sur la ligne de front. On ne les revoie jamais”, ajoute un autre.

Aujourd’hui, avec l’aggravation de la crise, après avoir empêché les hommes de fuir les régions touchées par la famine, les Shebab auraient finalement autorisé l’aide humanitaire. Toujours est-il que cette crise politique, qui voit la Somalie livrée à l’anarchie, entraîne des déplacements de population massifs qui s’accentuent avec la famine. Depuis le début de l’année, plus 135000 Somaliens ont fui vers l’Éthiopie ou le Kenya. À l’est du Kenya, près de la frontière somalienne, Dadaab, le plus grand camp de réfugiés au monde, compte aujourd’hui près de 400000 personnes et devrait atteindre les 500000 d’ici la fin de l’année. Par ailleurs, quelque 400000 autres Somaliens se sont rassemblés dans la zone du corridor d’Afgoye. Ces populations en transit sont les plus vulnérables. Et la tragédie qu’elles vivent ne pourra être résolue qu’avec l’amélioration de la situation politique car, comme le rappelle Philippe HUGON, directeur de recherches, spécialiste de l’Afrique à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), “la question alimentaire constitue un enjeu stratégique de pouvoir pour certains groupes ou pays. La résolution de la crise alimentaire passe donc par la résolution des conflits”.

Des réfugiés Somaliens se disputent l'aide alimentaire dans le camp de Dadaab, au Kenya. (Source: Thomas MUKOYA / REUTERS)

Début août, alors que trois nouvelles régions du sud de la Somalie étaient déclarées en état de famine par les Nations Unies, on apprenait qu’une dizaine de Somaliens avaient été tués dans un camp de déplacés de Mogadiscio par des hommes en armes venus piller des stocks d’aide alimentaire. Les 300 tonnes de maïs et d’huile, que le Programme alimentaire mondial (PAM) espérait distribuer dans le camp, ont été entièrement pillées. Selon Le Monde, les incidents de ce genre se sont multipliés. Par ailleurs, The Guardian nous révèle que d’importants stocks de nourriture, envoyés par le PAM et l’USAID (l’agence d’aide humanitaire du gouvernement américain), auraient été détournés pour être vendus sur les marchés de Mogadiscio. L’agence américaine Associated Press précise que les sacs détournés contenaient, autre autres, des biscuits, des grains, des dattes et du Plumpy’nut (un traitement d’urgence contre la malnutrition). Le PAM a dû reconnaître qu’une partie de l’aide est détournée et l’ONU a lancé une enquête.  Dans le New York Times, Mark BOWDEN, le chef des opérations humanitaires des Nations unies en Somalie, a admis que «le vol de l’aide alimentaire est un problème ancien et profondément enraciné» dans le pays.

Ces détournements posent la question de l’efficacité de l’aide alimentaire. On découvre qu’une partie des fonds récoltée par l’aide humanitaire est utilisée pour acheter ou soudoyer des miliciens ou des fonctionnaires: c’est en effet le seul moyen pour faire passer les convois. Enfin, et c’est une critique que Rasna Warah a relayée dans son article, l’aide humanitaire a pour conséquence de tuer l’initiative locale. Ainsi, en Somalie, les agriculteurs, devenus dépendants de l’aide extérieure, ne voient pas l’intérêt de produire leur propre nourriture. Or, si l’on veut que ces populations soient moins exposées à la famine, la solution passe par les petits exploitants agricoles qu’il faut encourager: il faudrait les former, leur faciliter l’accès à la terre, à l’eau, aux semences mais aussi aux médicaments pour éviter que les épidémies ne déciment leurs troupeaux.

.

Après qu’ils ont attiré notre attention pendant tout le mois de juillet sur la gravité de la situation dans la Corne de l’Afrique, les médias semblent aujourd’hui se désintéresser de la famine. Ils n’en parlent plus, comme si une sensation un peu écoeurante de déjà-vu avait finalement eu raison du discours alarmiste des ONG ou des agences des Nation Unies. En fait, depuis la famine de 1992, on a l’impression qu’il n’y a pas eu de vraie réflexion sur la portée de l’aide humanitaire. À l’époque, les journalistes étaient nombreux à accompagner Bernard KOUCHNER lorsqu’il avait débarqué à Mogadiscio, un sac de riz sur l’épaule. Or cela n’a rien changé. Vingt ans plus tard, des personnes, par centaines de milliers, continuent à mourir de faim. Et on a le sentiment que l’on ne peut rien y faire. Envoyer de l’argent, des vivres? Il ne suffit pas “de donner à manger à ceux qui ont faim” pour résoudre le problème de la famine, comme le souligne très justement Anthropopotame dans son blog, avant de se demander si la pauvreté n’est pas finalement “le fonds de commerce d’innombrables ONG, où l’Occident déverse ses âmes compatissante“.

D’ailleurs, quand on y réfléchit, ceux qui détournent aujourd’hui l’aide humanitaire et qui affament les Somaliens ne sont-ils pas les survivants de la terrible famine de 1992? Ça, c’est vraiment désespérant.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s