Maritxu Kajoi

Ce soir à Mondragón, comme tous les premiers vendredis d’octobre, des milliers de maritxuzales, essentiellement des jeunes, vont célébrer la fête de Maritxu Kajoi. L’émotion sera à son comble à 20h30 lorsque la Vierge du Rosaire, qui se trouve dans une châsse accrochée au flanc de l’église, recevra une offrande florale. Cette Vierge, qui a reçu le nom affectueux de Maritxu, la “petite Marie”, est considérée comme la patronne des txikiteros, c’est-à-dire ceux qui font la tournée des bars. Les maritxuzales la remercient alors pour toutes les fêtes de l’année et lui demandent de veiller à ce qu’ils soient encore tous là pour faire la fête l’an prochain. Quand on voit, le lendemain matin, ceux qui ont passé la nuit dehors et qui rentrent chez eux en titubant, la mine défaite, on peut se demander quel est le sens de cette fête: la recherche de l’ivresse n’est-elle pas ici plus importante que la dévotion mariale?

Même si l’image de la Vierge du Rosaire est invoquée, c’est avant tout le vin qui est à l’honneur. Aussi, la fête de Maritxu Kajoi n’est pas sans rappeler ces bacchanales de l’Antiquité qui avaient lieu sous l’autorité d’une matrone. Il y a évidemment quelque chose de païen dans cette beuverie collective, un peu comme si l’Homo festivus moderne était en train de réinventer des rituels vieux comme les vendanges, et les ecclésiastiques installés à Mondragón ont d’ailleurs exprimé plus d’une fois leur désapprobation. Dans ce livre admirable qu’est Approches, drogues et ivresse [1] Ernst JÜNGER nous explique combien le vin se prête à la tenue de tels rituels:

La vraie vertu du vin, sa force magique, se révèle dans le retour, dans les fêtes périodiques des pays vinicoles. On les célèbre quand la vendange est rentrée et que le soleil prend congé de la terre -et plus fougueusement encore lorsqu’il revient chasser l’hiver. Inspiration et expiration immenses. Le vin n’est plus tiré de la cave en bouteilles ni en brocs; il coule à flot des tonneaux, il jaillit des fontaines -l’air est plein de sa fermentation.

Chaque année, d’ailleurs, les maritxuzales espèrent que le miracle de 1981 se reproduise, quand le vin coula de la fontaine de la place de l’hôtel-de-ville.

On pourrait imaginer que cette fête, l’une des plus populaires de Mondragón, est la survivance d’une tradition qui nous vient du fond des temps. Il n’en est rien. En fait, tout commença en 1977 quand une groupe de jeunes décida d’organiser une fête en l’honneur des txikiteros, c’est-à-dire ceux qui font la tournée des bars. Les années passèrent et la fête spontanée du début devint un véritable évènement qui attire chaque fois davantage de participants venus de toute la vallée du Deba. Cette fête est véritablement populaire dans la mesure où les institutions, la mairie ou l’Église, n’ont jamais participé à son organisation: seul un comité d’une vingtaine de personnes veille à l’accomplissement du miracle et s’occupe de recueillir des fonds, essentiellement auprès des bars, pour ensuite réaliser un programme et le fameux scapulario avec l’image de la Vierge, que les participants vont porter en médaillon autour du cou. Enfin, comme on est en Euskadi, la fête a régulièrement été récupérée par la gauche abertzale, notamment pour se souvenir des prisonniers politiques accusés d’appartenir à l’ETA.

Maritxu Kajoi est une fête qui a évolué avec le temps. À l’origine, les cuadrillas, c’est-à-dire les différents groupes d’amis, souvent constitués dès la prime enfance, avaient l’habitude d’abord de dîner au restaurant puis de sortir de bar en bar jusqu’à l’aube. Avec le temps, la fête est devenue un véritable succès si bien qu’il était de plus en plus difficile de réserver un restaurant pour dîner et les cuadrillas ont donc commencé à se retrouver pour déjeuner. La fête a ainsi cessé d’être exclusivement nocturne pour commencer plus tôt. Dès la mi-journée, on croise dans les rues de Mondragón des maritxuzales habillés pour la circonstance en tenue de soirée: les garçons sont en cravate et costume sombre et les filles, qui n’ont pas oublié d’aller chez le coiffeur, en robe de soirée. on se doit en effet d’être élégant pour Maritxu Kajoi, ce qui, cependant, n’empêche pas certains de ressembler à des ploucs endimanchés. L’évolution de la fête suscite des critiques: certains pensent qu’elle a dégénéré et qu’elle est victime de son succès, comme s’il s’agissait désormais d’une vulgaire opération commerciale qui profite aux bars, aux salons de coiffure et aux boutiques de fringues. Avec le succès, l’image de la Vierge qui se trouvait auparavant sur le flanc est de l’Église, a été transférée dans la niche actuelle où elle peut être visible par le plus grand nombre.

Le succès de Maritxu Kajoi n’est pas le résultat du hasard. Cette fête a su s’enraciner car elle a prospéré sur le terreau de structures plus anciennes. La date choisie, qui correspond à la période où les vendanges se terminent, nous renvoie à ces fêtes de vignerons que l’on retrouve dans toutes les régions vinicoles. Mais, surtout, outre cet aspect bachique, cette fête forme une symétrie avec le Carnaval. Elle a lieu peu de temps après l’équinoxe d’automne et marque ainsi la fin de l’été. Le Carnaval, quand à lui, qui précède l’équinoxe de printemps, s’inscrit comme l’a démontré Julio CARO BAROJA [2] dans le cycle des fêtes hivernales qui se conclut avec la Semaine sainte. Dans les deux cas, la même allégresse. Et, à l’instar de Julio Caro Baroja, qui démontra que le Carnaval était avant tout un rite chrétien, et non une fête d’origine païenne, comme on a l’habitude de le croire, j’aime penser, peut-être parce que je suis protestant, que Maritxu Kajoi, plus qu’une beuverie sans sens, est une fête profondément catholique, avec son Image de la Vierge et ses miracles.

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[1] JÜNGER Ernst. Approches, drogues et ivresse, Paris, Gallimard, 1973, 506 pages.

[2] CARO BAROJA Julio. Le Carnaval, Paris, Gallimard, 1979, 417 pages.

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