On ne peut être normal et vivant à la fois

Le peintre anglais Charles BENAZECH a représenté en 1793 Louis XVI qui déclare au pied de l'échafaud: «Je meurs innocent des crimes dont on m’accuse».

Fin août, lors de l’université d’été du parti socialiste, François HOLLANDE, favori des sondages pour les primaires du PS, a voulu justifier son idée d’une «présidence normale»: «Quand on me demande ce qu’est un président normal, je réponds: vous avez aujourd’hui un président anormal, faites la différence». L’auditoire, conquis d’avance, a souri. Il est de bonne guerre que François Hollande, en pleine campagne, s’en prenne à Nicolas SARKOZY. Mais que veut-il dire exactement lorsqu’il dit que le président de la République est «anormal»? Et qu’est-ce que la normalité quand on est un chef d’État? Louis XVI, qui passait son temps libre à bricoler des serrures, était-il un«roi normal» ? Et si le fait d’être normal, quand on est chef d’État, avait des effets pervers? La normalité chez un président de la République n’est-elle pas, au final, une démagogie détestable?

Fin avril, la façon dont les médias français se passionnaient pour le mariage du Prince William avait retenu mon attention. En comparaison, la couverture médiatique du mariage royal ne semblait pas si pesante en Espagne, où l’on aime pourtant ce genre d’événement. C’était comme si la France, où l’on ne cesse pourtant d’invoquer les valeurs de la République, était nostalgique des splendeurs de la monarchie. Outre le faste de la cérémonie, en voyant ainsi les Britanniques unis derrière leur couronne, les Français auraient-ils entrevu que la famille royale incarne un lien profond avec la nation et, par conséquent, avec l’histoire? En France, la République ne permet à personne de jouer ce rôle. Certes, nous avons le président de la République: comme l’avait souhaité le Général DE GAULLE, le président est la clé de voûte de la Cinquième République. La pratique très personnelle du pouvoir par De Gaulle, contestée en 1964 par François MITTERRAND dans Le coup d’État permanent, amena le juriste Maurice DUVERGER à comparer le président de la République à un “monarque républicain“. Les successeurs de De Gaulle, Mitterrand inclus, n’ont pas échappé à cette critique. Par ailleurs, le septennat permettait au président d’inscrire son action dans la durée et de prendre ainsi de la hauteur. Avec la réduction du mandat présidentiel à cinq ans, la fonction présidentielle a été en quelque sorte dévalorisée: le calendrier électoral oblige désormais le chef de l’État à se situer dans le court terme. Le suffrage universel lui-même, qui est pourtant censé être la voix de la nation, et qui, dans l’esprit du Général De Gaulle, devait donner une véritable légitimité populaire au président, a également perdu son caractère sacré. Ainsi, dès le lendemain de l’élection présidentielle de 2007, on a pu voir une extraordinaire sarkophobie se développer, souvent de façon irrationnelle et d’une rare violence. On peut d’ailleurs parler de sarkophobie plutôt d’antisarkozysme dans la mesure où on a vraiment l’impression d’avoir à faire à des phobiques et que l’émotion dépasse largement le cadre du débat politique.

 

Comment expliquer que les Français détestent autant un président qu’ils ont pourtant élu avec une majorité indiscutable? Les vraies raisons se trouvent ailleurs que dans la politique menée, puisqu’on sait à l’avance que les électeurs de gauche n’approuveront pas cette politique. Michel MAFFESOLI, professeur de sociologie à la Sorbonne, défend l’idée que Sarkozy, parce qu’il parle le même langage que le peuple, irrite les élites. Au moment de la parution d’un ouvrage consacré au phénomène [1], il avait publié un article dans Libération:

Est-il possible de refuser la dichotomie entre l’enfer et le paradis ? Peut-on, à l’image des humaniste de la Renaissance, aborder un «phénomène», sine ira et odio, sans colère ni haine ? Ainsi, comment décrypter le fait que Sarkozy provoque, chez les uns, les élites éduquées, tant de réactions hystériques, et chez d’autres (ce peuple si inquiétant) un accord explicite ou implicite ? Bien sûr, on peut taxer de populisme le fait que ses déclarations outrancières et guerrières contre les Roms ou les «cailleras» réconfortent ceux qui, au quotidien, chaque jour, vivent en leur présence. L’injure comme catharsis de la violence en quelque sorte.[...]

Il faut reprendre ici la distinction proposée par Auguste Comte, entre «pays légal» et «pays réel». Opposition qui, sous des noms divers, est fréquente dans les histoires humaines : celle qui souligne le désaccord profond entre le peuple et ses représentants. Désaccord ou désamour permettant l’émergence de nouveaux leaders, qui, eux, «sentent» ce qu’il convient de dire et de faire. Leaders populistes ? Charismatiques ? Démagogues ? C’est selon. [...]

D’où une question simple : pourquoi tant de haine lorsqu’il est question du président de la République ? Peut-être parce que ce qui irrite tant l’opinion publiée est en parfaite congruence avec l’opinion publique.

C’est ainsi que des ethnologues, tel Lévy-Bruhl, désignaient ce «je-ne-sais-quoi», cette chose immatérielle, impondérable, échappant à toutes les statistiques, assurant la cohésion d’une communauté, le sentiment d’appartenance, faisant qu’il y a du lien, du liant social.

Il faut en effet rapprocher le faire et le dire de Nicolas Sarkozy des processus religieux ou magiques. La parole, le verbe, l’attitude ont en quelque sorte une force propre, qu’ils soient ou non suivis de décisions. Quand Sarkozy explique qu’il faut «nettoyer la cité au Kärcher» ou «démanteler les campements irréguliers» ou encore, lors de son discours de Grenoble, «déclarer la guerre aux voyous», ce n’est pas un acte réfléchi d’agression voire de discrimination envers les «gens du voyage» ou les «sauvageons». Mais tout simplement une réaction, une action en retour. Action qui tient tout entière en la puissance du verbe qui fait écho à ces paroles qu’ont envie de prononcer, au même moment, ceux qui n’en peuvent plus de vivre là.

On est en effet dans une forme de pensée magique, comme si le Kärcher, tel un feu purificateur, suffisait à résoudre les problèmes quotidiens. Les élites ne peuvent pas opposer leur raison à un tel processus. Dans un récent débat avec Franz-Olivier GIESBERT, Michel Maffesoli faisait observer que nombre de sociologues, à la simple évocation du nom de Sarkozy, devenaient hystériques et abandonnaient toute rigueur scientifique pour ne plus être que des militants: “Pourquoi tant de haine? Pourquoi ses détracteurs, au lieu de lui opposer des propositions de type politique, en reviennent-ils toujours aux injures, aux supputations sur ses émois amoureux, son caractère, sa santé mentale?

Pourquoi tant de haine, en effet? J’aurais tendance à penser que les Français détestent Nicolas Sarkozy pour les mêmes raisons qu’ils l’aiment: parce qu’il leur ressemble au point de devenir leur caricature: il est versatile, égocentrique, arrogant. Il est désespérément normal. En parlant comme les Français, et en voulant leur ressembler pour leur plaire, Nicolas Sarkozy a finalement achevé de désacraliser la fonction présidentielle. Du coup, on peut le critiquer violemment, sans aucune retenue. La gauche, bien entendu, ne s’en est pas privé. En 2008, dans Marianne, un psychiatre nous expliquait que «le «casse-toi, pauvre con» énoncé par Nicolas Sarkozy est à la fois un manque de civilité, pulsionnel, ainsi qu’un défaut par rapport à la fonction de représentation symbolique». Nicolas Sarkozy serait donc pulsionnel, voire violent [2]. Il est détestable: par conséquent, on le déteste. Le blog Sarkofrance, qui est écrit avec une constance et une spontanéité qui forcent l’admiration, est emblématique de ce phénomène: l’auteur, dont la haine pour le président de la République a quelque chose d’obsessionnel, est par exemple choqué de voir François Hollande sourire en compagnie de Nicolas Sarkozy. Cela révèle à quel point la fonction présidentielle est dévalorisée. On peut désormais manquer de respect au président de la République et l’apostropher, comme cela est arrivé le 8 mai dernier, à Port-Louis, sur les côtes du Morbihan. Pire: début juillet, en déplacement près d’Agen, le président Sarkozy fut violemment agrippé par le col de sa veste. Nicolas Sarkozy relativisa l’incident en disant qu’il n’y avait «pas de problème». Pourtant, cet incident, qui nous rappelle que la violence peut s’inviter sans prévenir en politique, puisque tout peut en effet basculer en quelques secondes, pose la question du respect dû au chef de l’État.

Il est clair que, pour le meilleur et pour le pire, Sarkozy caractérise l’esprit du temps. Qu’on le déteste ou qu’on l’adule: on est dans l’émotion et cela n’a rien à voir avec le débat politique. On est justement dans cette émotion, si peu rationnelle, que l’on a d’ailleurs l’habitude de reprocher au président. Du coup, tout le débat politique est contaminé. En France, tout devient prétexte à polémiquer, à jeter l’anathème, voire à insulter, comme le souligne Michel ONFRAY, dans une tribune publiée le 30 avril par Le Monde. Il nous rappelle combien Albert CAMUS avait souffert de l’insulte et du mépris des amis de Jean-Paul SARTRE, ces intellectuels de Saint-Germain-des Prés toujours prêts à fusiller l’ennemi, par les mots ou par les balles, au nom de la cause marxiste:

À plus d’un demi-siècle de distance, Camus pense un monde qui semble être encore le nôtre ! Il se révèle également juste dans ses analyses, quand il diagnostique que la polémique a remplacé le dialogue : “Le XXe siècle est, chez nous, le siècle de la polémique et de l’insulte.” Qu’est-ce que la polémique? “Elle consiste à considérer l’adversaire en ennemi, à le simplifier par conséquent et à refuser de le voir. Celui que j’insulte, je ne connais plus la couleur de son regard. Grâce à la polémique, nous ne vivons plus dans un monde d’hommes, mais dans un monde de silhouettes.”

On retrouve aujourd’hui cette absence de dialogue, où l’anathème empêche de considérer sereinement les problèmes. En transformant le président de la République en ennemi, on nie le jeu démocratique. Il n’y a plus d’adversaire ou de contradicteurs: juste des ennemis qu’il faut abattre. Et la France semble être un pays irrémédiablement divisé. Aussi, quand ils regardent les fastes de la monarchie britannique, les Français ne seraient-ils pas envieux de voir cette nation unie derrière sa monarchie? Décidément, la France est bel et bien un pays monarchiste et régicide. D’ailleurs, Louis XVI aurait-il été guillotiné s’il n’avait pas été si  normal?

En fait, celui qui détient le pouvoir, sans nécessairement être distant, doit savoir se situer au-dessus du commun des mortels parce que sa fonction l’exige. Dans un article publié dans une revue scientifique américaine en 1944 [3] et qui est une première ébauche de certains chapitres de Tristes Tropiques, Claude LÉVI-STRAUSS décrit les caractères du chef chez les Nambikwara, qui vivent sur les rives du Guaporé, au Brésil:

Chez les Nambikwara le commandement n’est pas héréditaire. Lorsqu’un chef devient vieux ou malade, il se retire et désigne son successeur. Uilikande, le terme indigène pour chef, semble vouloir dire « celui qui unit ». […]

Durant les six ou sept mois de saison sèche, le chef est entièrement responsable de la conduite de sa petite bande. Il donne le départ de la période nomade, choisit les itinéraires, les lieux de halte et leur longueur. […] Le premier instrument du pouvoir du chef est sa générosité. Bien que la préparation du curare chez les Nambikwara soit une activité purement profane, il est celui qui fabrique les flèches empoisonnées. C’est encore lui qui manufacture la balle de caoutchouc utilisée dans les jeux occasionnellement pratiqués. […] La polygamie, qui est le privilège du chef, lui apporte le sentiment d’une reconnaissance de ses efforts.

Chez les Bororo, Claude Lévi-Strauss nous explique qu’un chef sans parure est un homme dénué des attributs relevant de son pouvoir. À l’image des Nambikwara ou des Bororo, toutes les sociétés humaines ne reconnaissent-elles pas un statut particulier à celui qui exerce le pouvoir? Parce qu’il a des responsabilités, et qu’il les exerce, le chef reçoit en échange des privilèges, ce qui fait qu’il n’est pas comme les autres. Or les socialistes ont toujours eu un problème avec l’idée du chef, et plus généralement avec l’autorité. Historiquement, le parti socialiste fut longtemps un ennemi du régime présidentiel. Dans Le Figaro, Dominique REYNIÉ, directeur de la Fondapol, explique que le parti socialiste est devenu, avec ces primaires pour désigner celui qui sera candidat à l’élection présidentielle, le “plus présidentialiste des partis“:

Les primaires marquent le ralliement du PS à la présidentialisation avec «âme et bagages». Leur mise en place va propager en profondeur dans le parti une culture politique de la personnalisation. Pour compter au sein de ce parti, il faudra en passer par là. Les primaires traduisent le renoncement du PS à son grand projet institutionnel, qui a toujours reposé sur l’idée d’un pouvoir collectif et non personnel.

Il y a un paradoxe quand François Hollande parle de “président normal“. Une normalité qui, dans la bouche d’un énarque, peut être perçue comme une forme de démagogie. Finalement, cette envie d’être normal ne trahit-elle pas chez lui la peur, voire le refus, d’être un chef? Martine AUBRY, sa rivale, n’a de cesse de rappeler qu’il fut un piètre premier secrétaire du parti socialiste: «François parle de rassemblement mais j’ai trouvé un PS qui n’était pas rassemblé» a-t-elle ainsi ironisé durant le débat télévisé du 12 octobre dernier. Par ailleurs, les efforts de François Hollande pour ressembler à François Mitterrand peuvent faire sourire: la présidence de Mitterrand fut en effet celle d’un monarque, avec ses courtisans, ses intrigues de cour ou encore son enfant caché. Aujourd’hui, la fonction présidentielle a perdu ce caractère sacré qui semblait tant plaire aux Français et le président de la République, en devenant une personne normale, s’expose dangereusement. La haine, cette émotion qui n’a rien à voir avec le débat politique, est finalement la réponse à la normalité. Souvenons-nous de Valéry GISCARD D’ESTAING qui jouait de l’accordéon ou qui prenait son petit-déjeuner avec des éboueurs: il ne fut pas réélu et, après la cérémonie de passation des pouvoirs au nouveau président de la République, il  quitta à pied le palais de l’Élysée, prenant ainsi le risque d’être hué par le peuple de gauche dans la rue Saint-Honoré. La normalité peut donc être fatale au politique car, comme l’écrit CIORAN dans La tentation d’exister [4], “on ne peut être normal et vivant à la fois“.
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[1] Michel MAFFESOLI. Sarkologies: Pourquoi tant de haine(s)?, Albin Michel, Paris, 2011, 200 pages.

[2] Étrangement, depuis l’histoire de Dominique STRAUSS-KAHN, on n’entend plus ces critiques: sans vouloir faire de la pyschanalyse de supermarché, on peut se demander si les socialistes, quand ils nous parlaient d’un Sarkozy bling-bling, pulsionnel et incontrôlable, ne nous parlaient pas en fait, inconsciemment, de leur favori pour l’élection présidentielle… Toujours est-il que cette affaire a révélé à quel point l’émotion pouvait parasiter le débat politique: au lieu de se taire, les dirigeants socialistes, qui ne pouvaient pas ignorer les penchants de Dominique Strauss Kahn, sont venus pleurnicher devant les caméras: qu’il était curieux de voir les socialistes, qui ne se sont jamais gênés pour déverser des tonnes de merde sur Nicolas Sarkozy, demander de la retenue et invoquer la présomption d’innocence!

[3] Claude LÉVI-STRAUSS. “The social and psychological aspect of chieftainship in a primitive tribe: the Nambikuara of north-western Mato Grosso”. Transactions of the New York Academy of Sciences, 1944, Series II, 7(1):16-32.

[4] Emil CIORAN. La tentation d’exister, Gallimard, Paris, 1986, 247 pages.

2 réponses à On ne peut être normal et vivant à la fois

  1. Merci pour le lien,

    Billet passionnant mais, juste entre nous, trop long, écrit trop petit, il faut donc faire des efforts pour aller jusqu au bout.

    cordialement

  2. Oui, Corto, je suis bien conscient que mon billet est trop long… Mais c’est plus fort que moi: je n’arrive pas à faire court!
    D’ailleurs, en y réfléchissant… Même quand je fais cours, je n’arrive pas à faire court!

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