Crise de l’euro: les Européens sont-ils destinés à n’être que des zonards?

Ce 28 novembre, alors que l’agence de notation Moody’s affirme que «l’aggravation rapide de la crise de la dette dans la zone euro menace les notes de solvabilité de tous les pays européens», l’OCDE s’est inquiétée des risques de récession dans la zone euro. On le voit, la zone euro est au coeur de l’actualité. La crise de la dette grecque (350 milliards d’euros, soit 160% du PIB) menace de s’étendre à une zone euro qui est fragilisée par la baisse des valeurs du secteur bancaire européen et par la hausse des taux d’intérêts. Les marchés financiers en viennent donc à douter de l’avenir de la zone euro et l’on commence, ici ou , à remettre en question l’existence même de l’euro. Le sort de la monnaie unique semble désormais se jouer en Italie et en Espagne. Or, en supposant que l’euro disparaisse, qui le regrettera? Que représente cette monnaie, sinon une monnaie sans identité? Doit-on s’alarmer lorsque Nouriel ROUBINI, économiste américain qui avait prévu avant tout le monde la crise financière, annonce l’effondrement «imminent» de la zone euro? Ne l’a-t-on pas cherché: cette zone euro n’est-elle pas finalement destinée à n’être peuplée que de zonards?

La première fois que l’on m’a traité de réac, c’était en 1992, à la veille du référendum sur le traité de Maastricht. Lors d’un dîner, alors que j’exprimais mon scepticisme, des amis avaient essayé de me convaincre que l’euro, c’était le progrès, c’était cool et moderne. Curieusement, aujourd’hui, ce sont ces mêmes amis, qui votèrent bien entendu en faveur du traité, qui tirent à boulet rouge sur cet euro qui aggraverait le chômage et la précarité. Or, il me semble que, lorsqu’on s’est engagé, on ne retourne pas sa veste à la première difficulté. Quand on leur fait remarquer qu’ils préconisent la sortie de l’euro de la même façon que le Front national, les militants de gauche s’en défendent, à l’instar de Jacques NIKONOFF, professeur associé à l’Université Paris VIII, interviewé en septembre dernier par Libération:

Pour le FN, la sortie de l’euro est un but en soi à vocation de racolage électoral sans aucune chance de succès, alors que pour moi il ne s’agit que d’un moyen de résoudre les problèmes du pays. Ensuite, cette sortie doit s’inscrire dans une visée universaliste, pas nationaliste, pour aller vers un nouvel ordre commercial international fondé sur la solidarité et la coopération et non sur la confrontation.

Préconiser la sortie de l’euro au nom de l’universalisme, c’est oublier que l’euro a justement été créé au nom de l’universalisme. Mais on ne veut pas s’en souvenir: on préfère rejeter l’idée même de la nation, et on l’abandonne ainsi au Front national. Parler d’identité nationale serait donc inquiétant. Le nationalisme s’en retrouve diabolisé: ne conduit-il pas forcément au racisme, à la guerre et, disons-le, au fascisme? Bref, les habituelles foutaises de ceux qui ont l’impression de revivre éternellement les heures les plus sombres de notre histoire. Or c’est cette volonté d’en finir avec le nationalisme, qui a, en partie, motivé la construction européenne dans une Europe durablement traumatisée par la Seconde guerre mondiale. Et qui nous amène à la crise actuelle.

Très vite, en effet, avec le prétexte du commerce, la construction européenne est devenue une entreprise de déconstruction des États-nations. On a remplacé les nations par un marché unique. Aussi, quand on songe à Adam SMITH qui affirmait qu’un “marchand n’est nécessairement citoyen d’aucun pays en particulier” [1], on peut penser, comme Pierre ROSANVALLON [2], que le libéralisme est aussi un universalisme: “la société civile, conçue comme un marché fluide, s’étend à tous les hommes et permet de dépasser les divisions de pays et de races”. Le marché suffirait donc à réaliser l’ordre social et les citoyens, devenus des consommateurs acculturés, sont juste bons à s’indigner dès qu’ils ne peuvent plus consommer.

L’euro, monnaie unique, devait être le symbole de cette nouvelle Europe: les dix-sept États qui l’utilisent forment ce que l’on appelle la zone euro. Avec la zone euro, tout comme avec les eurorégions, qui sont des entités territoriales transfrontalières, on a cherché à créer un espace intégré, c’est-à-dire effacer les frontières qui séparent les nations. Et c’est là le problème: on a construit l’Europe contre les nations. La zone euro apparaît comme  un territoire sans culture ni passé, c’est-à-dire sans identité. Les billets d’euro n’expriment rien d’autre que cet anonymat et il suffit de les examiner pour comprendre: l’euro est une monnaie dépersonnalisée, sans aucune référence à une nation, qui fait ressembler la zone euro à un no man’s land. La Banque Centrale européenne a justifié ce choix:

Les billets en euros représentent les styles architecturaux caractéristiques de sept périodes de l’histoire culturelle de l’Europe –classique, roman, gothique, Renaissance, baroque et rococo, architecture « verre et acier » et architecture moderne du 20e siècle– et font ressortir les trois grands éléments architecturaux que sont les fenêtres, les portails et les ponts. Aucun motif ne représente un bâtiment ou un monument existant. Les billets ne comportent pas davantage de motif à caractère national.

Tout est dit: outre le fait que l’histoire culturelle de l’Europe se résume ici à des styles architecturaux, ce qui traduit une vision plutôt matérialiste de l’histoire, les billets ne représentent rien qui n’existe ou qui appartienne à une nation en particulier. On est dans un monde irréel, sans habitants, où l’on ne trouve que des fenêtres, des portes ou des ponts qui ne mènent nulle part. En fait, dès le départ, symboliquement, l’euro n’a-t-il pas été mal conçu?

À l’inverse, un pays émergent comme la Chine, qui est disposé à aider l’Europe dans la crise économique et financière, revendique avec fierté son identité sur ses billets, à travers les grandes figures de son histoire ou les grands paysages emblématiques, comme Mao Zedong et la rivière Li qui ornent les billets de 20 yuan.

En acceptant l’aide de la Chine, l’Europe reconnaîtrait qu’elle est dans l’impasse. L’erreur initiale, comme l’explique Jean-Pierre CHEVÈNEMENT sur son blog, fut d’avoir créé une monnaie unique sans tenir des compte des réalités nationales:

La crise de la monnaie unique a, en effet, sa cause dans la monnaie unique elle-même, que nos dirigeants ont soutenue tous ensemble, à Maastricht, il y a vingt ans. L’erreur du traité que j’ai combattu a consisté à vouloir transférer à un aréopage de banquiers irresponsables la souveraineté monétaire de dix-sept pays très différents par leurs structures économiques, leurs langues, leurs cultures et leurs options politiques. Or, au lieu de converger, leurs économies ont divergé. L’écart s’est creusé entre l’Allemagne industrielle et excédentaire au Nord et les pays du Sud de l’Europe déficitaires et en voie de désindustrialisation rapide. La monnaie unique était censée unir. Elle divise. Les politiques de rigueur conjuguées conduisent à une récession généralisée.

En fait, l’euro n’est qu’un aspect, certes symbolique, de l’effacement des nations souhaité par nos élites. Au-delà, des différentes identités nationales qui composent l’Europe, les technocrates bruxellois se sont attaqués à l’identité même de l’Europe: ils ont ainsi nié les racines chrétiennes de l’Europe en refusant de les mentionner dans le préambule de la Constitution européenne. La référence aux racines chrétiennes aurait pourtant permis aux citoyens de mieux s’identifier au projet européen car le christianisme reste l’un des plus importants facteurs d’identification entre les peuples, au-delà des frontières nationales. De la même façon, en début d’année, on découvrait qu’un agenda, proposé par la Commission européenne et distribué dans les établissements scolaires, mentionnait toutes les fêtes religieuses, sauf les fêtes chrétiennes! La conception de l’Europe est ici technocratique, débarrassée de toute référence culturelle ou historique, et elle semble être devenue une sorte de bien-pensance.

En France, le nouveau programme de géographie des classes de 1ère, extrêmement mal conçu, reflète cette conception technocratique du territoire:  l’identité nationale semble ici s’effacer au profit de l’Union européenne, d’abord, puis des collectivités locales, que l’on appelle, non sans démagogie, des territoires de proximité. Dans une tribune publiée le 5 octobre dernier dans Le Monde, le géographe Rémy KNAFOU a dénoncé cette évolution:

Il est permis de penser que la France ne se résume pas uniquement à l’addition ou à la juxtaposition des territoires qui la composent et que si, effectivement, on peut observer un recul du niveau national – l’État lui-même ayant transféré plusieurs de ses compétences ou prérogatives à des niveaux inférieurs ou à celui de l’Union européenne -, ce niveau existe toujours et constitue une partie importante du ciment qui lie une société. Le constat mérite d’être fait sans qu’on passe automatiquement pour un souverainiste. [...]

On peut défendre l’idée qu’il est nullement incompatible de se sentir européen, de vivre dans des régions bien vivantes, de s’intéresser à son ou ses territoires de proximité et de penser que le niveau national signifie encore quelque chose, ne serait-ce qu’une certaine manière de vivre ensemble, qui ne ressemble pas tout à fait à celle des Allemands, des Britanniques, des Espagnols ou des Luxembourgeois. Et que ce vivre-ensemble ne peut se résumer au seul portage de la dette publique accumulée par un État de plus en plus empêtré dans ses contradictions et impuissant au point de payer des fonctionnaires littéralement irresponsables pour rédiger en toute bonne conscience l’acte de décès par omission de l’entité nationale. [...]

Au final, alors que l’enseignement de l’histoire et de la géographie a toujours joué un rôle important dans la formation de l’identité nationale, les nouveaux programmes vont fabriquer des ignorants qui n’auront plus aucune référence à une culture commune. Désormais, les citoyens ne seront rien d’autre que les usagers d’un territoire, c’est-à-dire des consommateurs acculturés et sans passé.

Mais revenons à la crise de l’euro. Les dirigeants des 17 pays de l’Union monétaire n’en finissent pas de se réunir pour essayer de trouver une solution. Dans une interview publiée le 25 novembre par 20Minutes, ce personnage détestable qu’est Jacques ATTALI estime qu’il y a plus d’une chance sur deux pour que la monnaie unique disparaisse d’ici la fin de l’année. Est-ce vraiment une chance? Jacques Attali ajoute que, pour éviter cette éventualité, il faudrait “perdre de la souveraineté au bénéfice des autres” et “mettre en place une réforme des traités pour permettre à l’Europe d’avoir dès à présent des recettes fiscales et de pouvoir prêter des eurobonds (obligation émise par l’Europe)“. C’est comme si on ne voulait pas voir les évidences et qu’on préférait s’acharner à nier les différences nationales: on propose une fois de plus de faire reculer la souveraineté des États. Jacques Attali n’a pas compris que l’Europe ne s’en sortira pas tant qu’on l’encouragera à la détestation de ce qu’elle est. L’Europe, c’est un ensemble de nations. Et c’est cette diversité là qui est une richesse. Par ailleurs comme l’a souligné Xerbias dans son excellent blog, les eurobonds sont inadaptés: “Il s’agit de mettre en commun la dette, pour que le taux d’intérêt des pays dont les finances publiques sont les moins rigoureuses diminue, et que celui des pays les plus rigoureux augmente“. En encourageant le laxisme et en mutualisant les problèmes, c’est la logique du nivellement par le bas qui est ici à l’oeuvre.

En définitive, peu importe que l’euro mute ou explose, car le mal est fait: en construisant l’Europe contre les nations, on a hypothéqué les chances de succès du projet européen. La crise de l’euro révèle le déficit d’identité de la zone euro: les gens ne s’identifient pas à cette monnaie et ne sont donc prêts à aucun effort, voire aucun sacrifice, pour la sauver. C’est ce qui explique qu’ils contestent les plans de rigueur: ils n’en voient pas l’intérêt, comme si la sauvegarde de l’euro n’était pas leur problème. La disparition de l’euro risque pourtant d’avoir des conséquences terribles pour les peuples européens. Elle pourrait précipiter la fin de l’État-providence. La plupart du temps, les plans de rigueur adoptés dans les différents pays d’Europe supposent le recul d’un certain nombre d’acquis sociaux. Le chômage, qui touche 45 millions de personnes dans la zone euro, devrait encore s’aggraver. Aussi, on peut penser que la zone euro risque finalement d’être la zone, au sens de ce que les anglais appellent a slum belt: un espace misérable et marginal, sans espoir, qui, s’il ne résout pas sérieusement cette crise de la dette, risque de se retrouver ruiné, en marge de la mondialisation. Une zone peuplée de zonards. Des zonards sans identité.

C’est le moment de se souvenir de Max WEBER, comme l’a fait le blog Anthropiques: le grand sociologue allemand avait expliqué comment des hommes libres, à Athènes au VIème siècle avant notre ère, étaient devenus esclaves pour dettes. Aujourd’hui, avec la faillite probable de la zone euro, plutôt qu’un «féodalisme urbain», c’est l’avènement d’une véritable technocratie que l’on peut redouter en Europe. Une technocratie qui s’obstinera à mépriser les identités, les nations et les peuples. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que la crise de l’euro profite aux populistes d’Europe. On peut même craindre des troubles: le Foreign office aurait envoyé aux ambassades britanniques de la zone des instructions dans ce sens. Les Britanniques pourraient d’ailleurs penser qu’ils ont eu raison de refuser d’adopter l’euro. Ont-ils pour autant préservé leur identité? Rien n’est moins sûr: pendant qu’ils s’accrochaient à la livre sterling comme le symbole de leur souveraineté nationale, les Travaillistes ont ouvert la Grande-Bretagne à une immigration de masse. Andrew NEATHER, qui rédigeait les discours de Tony BLAIR, a révélé que cette politique avait un objectif non avoué: transformer le Royaume-Uni en un pays totalement multiculturel. Le résultat: la Grande-Bretagne n’a pas besoin de faire partie de la zone euro pour avoir des zonards. Ces zonards, on les a vus à l’oeuvre en août dernier, lors des émeutes qui ont embrasé Londres, quand ils pillaient des magasins. On me dira que c’est un autre problème. Et moi, là, je risque, une fois de plus, de me faire traiter de réac.

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[1] Adam SMITH. Recherche sur la nature et les causes de la richesse des Nations, Economica, 2000, 414 pages.

[2] Pierre ROSANVALLON. Le Capitalisme utopique. Histoire de l’idée de marché, Le Seuil, Points Essais, 1999, 252 pages.

3 réponses à Crise de l’euro: les Européens sont-ils destinés à n’être que des zonards?

  1. Je viens de lire d’une traite cet article absolument lumineux.
    J’ai toujours pensé que réduire l’Europe à un machin aculturé était dangereux. On ne piétine pas impunément 4000 ans d’histoire. J’ai toujours considéré le super gouvernement lointain de l’Europe triomphante avec une obscure méfiance. L’euro ne m’a jamais convaincue: la baguette de pain est passée en 10 ans de 1F-1, 50F à 1-1,10 €…et le prix du pain, c’est symbolique.
    Mais je n’ai jamais été capable de formuler avec autant de brio, d’intelligence et de lucidité l’origine de mes inquiétudes et de mes préventions contre cette Europe de Bruxelles.
    C’est chose faire désormais.
    Il y a des mots sur mes (re)sentiments.
    Merci.

  2. Ping : La mondialisation au petit-déjeuner « gauche2012

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