En Espagne, la fête de l’Épiphanie est importante: c’est à cette occasion que les Rois Mages apportent leurs cadeaux aux enfants. Au Pays basque, où l’on aime se distinguer du reste de l’Espagne, c’est la nuit de Noël qui prime: cette nuit-là, un charbonnier, Olentzero, descend de sa montagne et dépose les cadeaux devant le sapin de Noël [1]. Mais cela n’empêche pas d’organiser, le soir du 5 janvier, le défilé des Rois mages. Ainsi, hier, à la tombée de la nuit, les Rois Mages ont parcouru les rues de mon village, distribuant des pâtes de fruits aux enfants. Comme on m’avait demandé de faire partie de la garde rapprochée de Balthazar, pour la plus grande joie de ma fille, j’ai participé à cette procession: pour plus de vraisemblance, j’avais retiré mes lunettes de myope si bien que ce fut une expérience très impressionniste, avec des tâches de couleurs qui ondulaient à la lueur des flambeaux et les cris des enfants qui essayaient d’obtenir des bonbons. Tout en marchant, sabre en main, je réfléchissais à cette tradition des Rois Mages. C’est un épisode, uniquement relaté dans l’Évangile de Matthieu, dans le chapitre 2, qui m’a toujours intrigué. En effet, la visite des mages à Bethléhem est pour le moins insolite. Que nous dit Matthieu [2]?
1 Jésus étant né à Bethléhem en Judée, au temps du roi Hérode, voici des mages d’Orient arrivèrent à Jérusalem,
2 et dirent: Où est le roi des Juifs qui vient de naître? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus pour l’adorer.
3 Le roi Hérode, ayant appris cela, fut troublé, et tout Jérusalem avec lui.
4 Il assembla tous les principaux sacrificateurs et les scribes du peuple, et il s’informa auprès d’eux où devait naître le Christ.
5 Ils lui dirent: A Bethléhem en Judée; car voici ce qui a été écrit par le prophète:
6 Et toi, Bethléhem, terre de Juda, tu n’es certes pas la moindre entre les principales villes de Juda, car de toi sortira un chef qui paîtra Israël, mon peuple.
7 Alors Hérode fit appeler en secret les mages, et s’enquit soigneusement auprès d’eux depuis combien de temps l’étoile brillait.
8 Puis il les envoya à Bethléhem, en disant: Allez, et prenez des informations exactes sur le petit enfant; quand vous l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j’aille aussi moi-même l’adorer.
9 Après avoir entendu le roi, ils partirent. Et voici, l’étoile qu’ils avaient vue en Orient marchait devant eux jusqu’à ce qu’étant arrivée au-dessus du lieu où était le petit enfant, elle s’arrêta.
10 Quand ils aperçurent l’étoile, ils furent saisis d’une très grande joie.
11 Ils entrèrent dans la maison, virent le petit enfant avec Marie, sa mère, se prosternèrent et l’adorèrent; ils ouvrirent ensuite leurs trésors, et lui offrirent en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
12 Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner vers Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.
13 Lorsqu’ils furent partis, voici, un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, et dit: Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, fuis en Egypte, et restes-y jusqu’à ce que je te parle; car Hérode cherchera le petit enfant pour le faire périr.
14 Joseph se leva, prit de nuit le petit enfant et sa mère, et se retira en Egypte.
15 Il y resta jusqu’à la mort d’Hérode, afin que s’accomplît ce que le Seigneur avait annoncé par le prophète: J’ai appelé mon fils hors d’Egypte.
16 Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, se mit dans une grande colère, et il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléhem et dans tout son territoire, selon la date dont il s’était soigneusement enquis auprès des mages.
17 Alors s’accomplit ce qui avait été annoncé par Jérémie, le prophète:
18 On a entendu des cris à Rama, des pleurs et de grandes lamentations : Rachel pleure ses enfants, et n’a pas voulu être consolée, parce qu’ils ne sont plus.
Matthieu ne parle pas de rois: il dit juste que ce sont des mages qui viennent d’Orient, sans autre précision. On ne connaît pas leur nom ni leur nombre. Il s’agit sans doute de prêtres zoroastriens et ils sont guidés par une étoile. Bref, ce sont des païens qui pratiquent l’astrologie et leur apparition est pour le moins surprenante: Dieu ne condamne-t-il l’astrologie? Comment pourrait-il alors confier l’annonce de la naissance de son fils à de tels personnages? Et si les mages étaient néfastes? Leur arrivée a en effet des conséquences dramatiques: ils mettent le roi Hérode sur la trace de Jésus et sont, indirectement, responsables du massacre des innocents. Certes, ils se prosternent devant Jésus et lui offrent des présents. Ils sont ensuite avertis en songe de ne pas retourner vers Hérode. Aussi pourraient-ils symboliser le conversion des idolâtres à la foi chrétienne: Jésus vient aussi pour racheter les péchés des païens. Cependant, on ne m’ôtera pas de l’idée que l’apparition de ces mages est bizarre.
Alors, quand ils distribuent des cadeaux et des friandises aux enfants, les Rois Mages ont-ils quelque chose à se faire pardonner? Toujours est-il que ma fille, qui mange à tous les râteliers, ceux du Père Noël, d’Olentzero et des Rois Mages, semble prête à tout leur pardonner.
Les trois Rois Mages de l’illustration ci-dessus sont extraits de l’Atlas catalan, qui date de la fin du XIVème siècle et qui est à la fois une formidable carte nautique et une description, à la fois historique et géographique, du monde tel qu’on se le représentait à l’époque.
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[1] Olentzero appartient à la mythologie basque: selon le Diccionario de Mitologia Vasca du Père José Miguel de BARANDIARÁN, il est le dernier des jentiles, et ceux-ci, avant de disparaître. lui demandèrent d’annoncer au peuple basque la bonne nouvelle, c’est-à-dire la naissance de Jésus. La figure d’Olentzero nous renverrait donc à la christianisation du Pays basque. Au dix-septième siècle, l’historien Lezotarra Martínez de Isasti utilise le nom “Onenzaro”, pour désigner la nuit de Noël. Au début du vingtième siècle, selon Barandiarán, Olentzero personnifie déjà la nuit de Noël sous la forme d’un mannequin dans les communes du Gipuzkoa ou de Navarre telles que Oiartzun, Lesaka et Arakil et, peu à peu, il a adopté la fonction d’un Père Noël basque.
[2] En bon protestant, la traduction que j’utilise est celle de Louis SEGOND.

Merci pour votre article qui m’a conduit à découvrir un aspect de la culture basque que je ne connaissais pas.
Pour ce qui est des “rois mages”, il ne faut pas chercher trop loin et surtout pas prendre au mot ce qui est écrit dans la bible ou les évangiles : il s’agit plus souvent de symboles que de faits réels.
Si des “rois mages” sont venus de loin pour cet événement, cela en montre l’importance donc valorise le christ et, par extension, ceux qui lui rendent un culte.
Il s’agit donc, avant tout, de ce que l’on appellerait aujourd’hui une “action de communication”