
Un garçon récupère des restes de matériel électronique dans une décharge au Ghana. (Sources: Kai LOEFFELBEIN / UNICEF )
Fin décembre, l’UNICEF a décerné le prix de la «Photo de l’année» à la photo ci-dessus, qui nous montre un gamin vêtu d’un maillot du Barça en train de récupérer des déchets électroniques dans la décharge d’Agbogbloshie, au Ghana. Au même moment, pour Noël, la vente de tablettes tactiles explosait en France. On apprenait également la mort de Cheetah, le chimpanzé qui apparaissait au côté de Johnny WEISSMULLER dans les films de la série “Tarzan“. Toutes ces informations n’ont aucun rapport entre elles. Et pourtant, elles nous offrent l’occasion, après avoir déjà évoqué les pirates somaliens puis le Sud-Soudan, de poursuivre notre réflexion sur les liens entre les Pays les Moins avancés d’Afrique et la mondialisation. Déjà, en juin dernier, une photo dans El País avait retenu mon attention: l’article qu’elle illustrait nous révélait que le trafic de déchets électroniques vers les pays pauvres augmentait. Selon le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), plusieurs dizaines de millions de tonnes de déchets électroniques seraient produites chaque année dans le monde. Les trois quarts de ces déchets se perdent ensuite au Ghana, en Inde, en Chine ou ailleurs, où ils sont brûlés à l’air libre afin de récupérer les métaux précieux tels que le cuivre ou l’argent. Avec les conséquences sur l’environnement et sur la santé que l’on imagine. Ainsi, à Accra, au Ghana, le marché d’Agbogbloshie n’a rien d’un marché: c’est une gigantesque décharge qui s’étend sur des kilomètres. Ce cimetière pour ordinateurs, téléphones portables et autres appareils électroménagers n’est-il pas finalement le signe que l’Afrique est, malgré tout, rattachée à la mondialisation?
Après avoir été déchargés dans le port ghanéen de Tema, les déchets électroniques partent pour la décharge d’Agbogbloshie. Le photographe Nyaba OUEDRAOGO, qui a enquêté sur place en 2008, explique que le trafic des «e-déchets» est bien organisé, à tel point qu’on peut y entrevoir l’ébauche d’une division internationale du travail: «C’est un business illégal mais toléré, car il représente une manne financière gigantesque. Les Ghanéens installés en Europe et aux États-Unis récupèrent les vieux ordinateurs et les envoient par bateau au port de Tema, où des grossistes rachètent les stocks. Les machines sont ensuite acheminées vers la décharge d’Accra, où des acheteurs les récupèrent pour les faire brûler par des enfants. Le cuivre récupéré est alors revendu aux Nigérians ou aux Indiens, qui le transforment notamment pour fabriquer les bijoux bon marché vendus en Europe». Pas de doute: le trafic de ces déchets est organisé à grande échelle et s’inscrit dans la mondialisation.
Le volume de ces déchets électroniques est en constante augmentation. Comme le rappelle Constance DUBUS, les e-déchets qui échouent dans les pays du Sud viennent des pays du Nord, principalement le Japon, les États-Unis et l’Europe, qui produit “environ 14 kilos de déchets d’équipements électriques et électroniques par an et par citoyen“. L’article paru dans El País avait quelque chose de culpabilisant, comme si, en achetant un nouveau réfrigérateur, on devait se sentir coupable des conditions d’existence de ces pauvres gamins qui travaillent sur la décharge d’Agbogbloshie. Le trafic de ces déchets, illégal comme le dénonce l’organisation Toxics Link, profite pourtant, avant tout, à des gens qui viennent du Sud. La mise à jour de ces pratiques a amené la communauté internationale à élaborer et à adopter, sous l’égide du Programme des Nations Unies pour l’environnement, en 1989, un instrument international, la Convention de Bâle, destiné à contrôler les mouvements transfrontaliers de déchets dangereux. Depuis 1998, la Convention de Rotterdam oblige juridiquement l’importateur au consentement préalable, en connaissance de cause, avant l’expédition de certains produits chimiques, potentiellement dangereux, inscrits sur une liste spéciale.
Les jeunes qui travaillent sur la décharge pour récupérer les métaux gagnent un euro par jour: sans masque ni gants, ils démontent les appareils, brûlent les composants en plastique et sont ainsi exposés à des substances dangereuses telles que le plomb, le mercure ou le cadmium. Malgré les risques pour la santé, ce travail, qui est un moyen de survivre comme un autre, jouit d’un certain prestige, comme le souligne Nyaba Ouedraogo: «[Ces gamins] sont les plus chanceux car ils ont réussi à être cooptés par un cousin ou un ami grossiste. Des centaines d’autres jeunes rêveraient d’être à leur place».
En fait, ces cimetières de déchets électroniques ne symbolisent rien d’autre que l’envie des pays Africains de se rattacher à une mondialisation synonyme de développement. Mais il y a autre chose. Ce cimetière d’appareils électriques n’est-il pas la version contemporaine du cimetière d’éléphants qui faisait tant rêver les sociétés de géographie du XIXème siècle?
Je me souviens d’avoir été fasciné, gamin, par les dernières images de Tarzan, l’homme singe, le film avec Johnny Weissmuller [1]. Après avoir franchi une grotte, dissimulée derrière une cascade, Tarzan et Jane débouchaient dans un vaste sanctuaire où s’accumulaient des squelettes d’éléphants. C’était une scène absolument fantastique.
Mais les cimetières d’éléphants n’existent pas: c’est une invention romantique. Certes, PLINE racontait dans son Histoire naturelle que les éléphants s’attardaient auprès de leurs morts et, plus tard, au XIXème siècle, l’explorateur écossais David LIVINGSTONE a cultivé ce mythe en parlant lui-même de cimetière. Plus généralement, les récits d’explorateurs, souvent richement illustrés, parfois de façon fantaisistes, ont contribué à donner de l’Afrique l’image d’un espace à la fois exotique et romantique. C’est une terre sauvage, qui n’est pas civilisée au sens où on l’entend en Europe, et où la nature est merveilleuse. Les peintres naturalistes, tels Charles de TOURNEMINE, qui présente ses Éléphants d’Afrique, au salon de 1867, ont favorisé cette vision romantique. La colonisation, qui va mettre en évidence la domination occidentale sur l’Afrique, est indissociable de cette vision.
Tarzan, véritable phénomène littéraire dès sa première parution en 1912, s’inscrit dans cette logique. Edgar Rice BURROUGHS, qui n’est jamais allé en Afrique, a fait de Tarzan un véritable super–héros dont les aventures se déroulent dans une Afrique imaginaire. Des Zoulous aux hommes-léopards, on y retrouve toute l’imagerie coloniale. Aujourd’hui, certains ont vu dans Tarzan une figure fasciste, d’autres, un écologiste qui s’attaque aux trafiquants d’ivoires. Or, on ne peut pas juger cette oeuvre avec les critères actuels de la bienpensance: on tomberait alors dans l’anachronisme, un peu comme ceux qui reprochent à Tintin au Congo d’être raciste. Tarzan est juste une figure symbolique de l’époque coloniale.


Jolie comparaison. Toutefois, autant Tintin, Tarzan, les récits d’explorateurs et le histoires de cimetières d’éléphants faisaient rêver, autant les cimetières d’e-déchets ramènent à la trivialité la plus crue. Oui, le processus de mondialisation a commencé voilà bien longtemps: avant le XIXème siècle, la découverte de l’Amérique a été une étape incroyable. Là aussi, la part de rêve partageait le terrain avec les horreurs les plus sanglantes. Il faut croire que l’un ne va pas sans l’autre. Sauf qu’alors, nous étions vraiment loin, tout comme aux époques que tu cites. et alors, on pouvait rêver.
Aujourd’hui, on ne peut plus. A cause des images et du temps qui passent trop vite.
Saleté de technologie!
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Io, oui, il faudrait être tordu pour trouver matière à rêver dans un cimetière d’e-déchets.
En fait, le cimetière des éléphants correspond à une vision romantique, celle des colonisateurs, tandis que le cimetière de déchets électroniques reflète une vision misérabiliste, celle des ONG. Dans les deux cas, il s’agit d’une image erronée, et réductrice, de l’Afrique.
Enfin, tu as raison: on peut en effet considérer la découverte des Amériques comme une première phase essentielle dans le processus de mondialisation. Et , comme j’ai l’habitude de le dire à mes élèves, au risque de faire s’étrangler les bien-pensants, les traites négrières constituent la première manifestation d’une économie mondialisée puisqu’elles se caractérisent par des flux organisés à une échelle globale (il y a la traite atlantique, mais aussi les traites internes à l’Afrique et celles en direction du monde musulman, du Maroc à l’Inde).