Ce dimanche, pendant l’office, un terroriste a lancé son véhicule bourré d’explosifs contre une église catholique de Joss, dans le centre du Nigeria. Au moins dix personnes ont été tuées. Cet attentat s’ajoute à ceux qui, depuis plusieurs mois, se sont multipliés contre les Chrétiens dans le Centre et le Nord du Nigeria: le jour de Noël, une attaque meurtrière avait fait 44 morts dans une église près d’Abuja. Le 26 février, un attentat suicide dans une église, revendiqué par Boko Haram, a tué trois personnes à Joss. Le groupe islamiste Boko Haram, qui a revendiqué ces attentats, est également responsable d’une série d’attaques à Kano, la deuxième ville du Nigeria, qui a coûté la vie à 162 personnes le 20 janvier dernier: en visant notamment des bureaux de la police et des services de l’immigration, les terroristes agissaient en représailles après le refus du gouvernement de libérer des prisonniers. On estime que les actes de violence imputés à Boko Haram auraient fait un millier de morts depuis 2009, dont plus de 300 cette année, selon des chiffres de groupes de défense des droits de l’homme. Que signifient ces attentats? Alors que le ministre de l’intérieur, Claude GUÉANT, a déclenché en France une vive polémique en déclarant que "toutes les civilisations ne se valent pas", ces massacres de Chrétiens au Nigeria ne sont-ils pas le signe d’un choc des civilisations?
L’État du Plateau, qui se trouve au centre du Nigeria, est l’une des zones les plus instables du pays. C’est un État où cohabitent 52 groupes ethniques différents, et il n’est pas rare d’entendre parfois 10 langues différentes dans un rayon d’une vingtaine de kilomètres. Les terres sont particulièrement fertiles si bien qu’elles ont attiré depuis un siècle des habitants de tout le Nigeria. Des éleveurs musulmans des ethnies Haoussa et Fulani, venus du nord pour chercher des pâturages, ont fini par s’y installer. Considérés par les agriculteurs chrétiens comme des colons, voire des envahisseurs, ils ne peuvent bénéficier d’un “certificat d’indigénéité” qui leur aurait permis d’obtenir un certain nombre d’avantages sociaux, tels que des emplois dans l’administration ou des places à l’université. Ainsi, dans un système qui oppose les “indigènes” aux “non-indigènes”, le caractère multi-ethnique du Nigeria est naturellement une source de tensions. La terre est un enjeu essentiel, à l’origine de nombreuses violences qui, a priori, sont ethniques avant d’être religieuses. Or il s’avère que les ethnies qui s’opposent appartiennent également à des religions différentes.
Depuis plusieurs années, les chrétiens font l’objet de persécutions. Leurs maisons sont incendiées et les églises sont attaquées. Depuis les attentats de Noël (44 morts), les attaques les plus violentes ont eu lieu lors d’un rassemblement de deuil à Mubi (20 morts), dans des églises de Yola (Etat d’Adamawa- 10 morts), de Gombe (7 morts) puis, dimanche dernier, à Joss (10 morts). Ces actions ont été revendiquées par les islamistes de Boko Haram, ce qui nous oblige à poser différemment la problématique car la nature du conflit, ici, n’est pas seulement ethnique. En effet, Boko Haram est un nom qui signifie «l’éducation occidentale est un péché» en langue haoussa: cela semble indiquer que les persécutions de chrétiens vont de pair avec un rejet de l’Occident, comme l’écrit Alexandre DEL VALLE dans un article publié en janvier par Atlantico:
Aujourd’hui, Boko Haram surfe sur cette mode anti-chrétienne et anti-occidentale pour recruter de nouveaux membres. La secte terroriste applique ainsi la nouvelle stratégie d’Al-Qaïda qui vise à resserrer les liens entre musulmans par la diabolisation des chrétiens devenus, avec les « sionistes », les nouveaux bouc-émissaires favoris. L’organisation islamo-terroriste entretient des liens étroits non seulement avec les groupes terroristes affiliés à AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique), dans tout le Sahel-saharien (entre le Mali, l’Algérie, la Mauritanie, etc), mais aussi, plus à l’Est, avec les milices islamistes Shabab, elles aussi liées à Al-Qaïda et qui terrorisent la Somalie et les pays voisins (Ouganda, Ethiopie, Kénya). Certains militants de Boko Haram se sont même rendus dans des camps terroristes talibans et d’al-Qaïda en Afghanistan ces dernières années.
Les persécutions de Chrétiens ne sont pas limitées au Nigeria: comme le souligne Michel VARTON, directeur de l’association Portes Ouvertes, membre du réseau mondial Open Doors de veille sur les persécutions envers les chrétiens, les Chrétiens sont exposés dans de nombreux pays musulmans d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Dans le désert sahélien, les tensions sont attisées par les groupes djihadistes africains et al-Qaida, qui sont particulièrement actifs, et qui ont profité du renversement du régime du colonel KADHAFI pour récupérer de nombreux armements et explosifs. Au Nigeria, ce n’est donc pas par hasard si le Président Goodluck JONATHAN, après l’attentat de Noël, a fait fermer la frontière avec le Tchad et le Niger, pays où la présence d’Al-Qaïda au Maghreb islamique est avérée.
En fait, les terroristes de Boko Haram, qui s’inscrivent dans cette mouvance islamiste, révèlent une fracture que l’on retrouve dans tous les pays qui se trouvent sur la frange sahélienne et sub-saharienne, de la Côte d’Ivoire au Soudan, et qui oppose souvent un nord où la culture est nomade, arabisée et musulmane à un sud sédentaire, noir et chrétien. On peut parler ici d’interface, puisque cette zone met en relation deux aires culturelles distinctes. Au Nigeria, l’État du Plateau, dont la capitale est une destination de choix pour les migrants venus du Nord, se situe sur cette cassure entre le Nord, à majorité musulmane, et le Sud, à majorité chrétienne. Cette interface apparaît alors comme une ligne de rupture et de conflit. Est-ce suffisant pour voir dans les persécutions de Chrétiens le signe d’un choc des civilisations?
Au Nigeria, des Chrétiens sont attaqués, tués ou expulsés, au nom de l’islam. Pourtant, pour minimiser le caractère religieux de ces persécutions, les journalistes français, toujours soucieux de ne pas stigmatiser les Musulmans, se livrent à de véritables contorsions réthoriques: on pouvait ainsi lire en janvier dernier dans Le Monde que "l’islam nigérian n’a rien du caractère totalitaire et intrusif du wahhabisme saoudien. En pratique, il s’avère beaucoup plus souple et syncrétique". Bref, les Chrétiens nigérians sont massacrés dans l’indifférence. De la même façon, personne ne s’indigne, comme le souligne Ivan RIOUFOL, quand "en Libye, le Conseil national de transition, parrainé par la fine fleur de l’intelligentsia française, vient de recevoir avec les honneurs le président du Soudan, Omar Al-Bachir, sous mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour ses crimes au Darfour qui avaient été précédés de l’épuration des chrétiens du sud-Soudan". En fait, en France, les habituels défenseurs des droits de l’homme ont préféré dénoncer les propos de Claude Guéant.
Le 4 février dernier, Claude Guéant avait en effet provoqué une polémique en disant que toutes les civilisations ne se valaient pas: "Celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient, celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique". Aussitôt, à gauche, on s’indigna et certains n’hésitèrent pas à parler de nazisme. La gauche française, qui rêve d’une société multiculturelle, semble convaincue que toutes les civilisations sont interchangeables. Dans la presse, anthropologues et historiens, qui font volontiers valoir leur statut de scientifiques, ont également condamné les propos du ministre. Dans Le Figaro, Alfred GROSSER dénonce «un jugement de valeur agressif qui laisse supposer que certaines [civilisations] sont inférieures à d’autres avec comme sous-entendu que la civilisation islamique est inférieure à la civilisation française». Pour François FLAHAUT, le mot «civilisation» est "problématique" et pour Marc CRÉPON, il est «difficilement dissociable des idéologies les plus meurtrières du XXe siècle qui avaient une idée très précise de la hiérarchie des civilisations et de leur différence de valeur». L’utilisation du mot «civilisation» ne serait donc pas politiquement correcte car elle induirait un jugement de valeur: ceux qui invoquent la civilisation se sentiraient supérieurs par rapport à d’autres, considérés sans doute comme des barbares. Dans Le Monde, Françoise HÉRITIER nous assène d’ailleurs que "les jugements de valeur ne sont jamais fondés scientifiquement". Or, comme le souligne très justement PHILARÊTE dans son blog, "un anthropologue qui penserait sérieusement que les jugements de valeur expriment seulement des réactions « émotionnelles », des préférences affectives, n’aurait aucune raison de se donner la peine de comprendre des sociétés différentes de la sienne. À quoi bon faire de l’anthropologie si l’on pense que les jugements de valeur ne relèvent que de l’émotion?" Bref, les universitaires interrogés par la presse se pincent le nez dès qu’on parle de «civilisations» ou de «jugements de valeurs». S’il est vrai que les anthropologues préfèrent parler de «cultures», doit-on alors accuser Fernand BRAUDEL, quand il parle de «civilisations» [1], de ne pas avoir une démarche scientifique et de penser comme un nazi?
Le mot «civilisation» semble d’autant plus poser problème aux bien-pensants qu’il a été abondamment utilisé par les néo-conservateurs américains après les attentats du 11 septembre 2001: le concept de «choc des civilisations» théorisé par Samuel HUNTINGTON [2] était utilisé pour expliquer les conflits de l’après-guerre froide et justifier la «guerre contre le terrorisme». Du coup, il suffit de parler de différences de civilisations, comme Claude Guéant, pour que les musulmans se sentent visés: le Conseil français du culte musulman a demandé au ministre de préciser qu’il ne visait pas «la civilisation musulmane». Or, si l’on admet, comme Fernand Braudel ou le Conseil français du culte musulman, qu’il existe une «civilisation musulmane», c’est bien cette civilisation que l’on retrouve au Nigeria aux prises avec les populations chrétiennes.
Le «choc des civilisations», tel qu’il a été défini par Samuel Huntington, est un concept qui est marqué par la guerre froide et par la division du monde en blocs. Or aucune civilisation n’est assez homogène pour constituer un bloc. Par conséquent, il est difficile d’envisager un «choc des civilisations», bloc contre bloc, à l’échelle mondiale. Du Sahel à l’Indonésie, la civilisation musulmane est loin d’être uniforme car elle réunit des peuples et des pays très différents. Dans L’islam noir, une religion à la conquête de l’Afrique [3], Vincent MONTEIL a montré que l’islam, en Afrique subsaharienne, s’est africanisé en recyclant des pratiques et des croyances antérieures à l’islamisation. On peut alors parler de syncrétisme: ainsi, les Haoussa du Nigeria septentrional, pour se débarrasser d’un être malfaisant, n’ont-ils pas l’habitude d’égorger un coq tout en récitant la sourate Yâ-Sîn? Cependant, cette africanisation de l’islam n’est pas incompatible avec une certaine unité de la civilisation musulmane. L’islam noir entretient des liens avec le reste du monde islamique. Vincent Monteil avance l’hypothèse que certains musulmans du Nigeria ont sans doute subi l’influence des Pakistanais amadhi de Lagos: "les musulmans tentent parfois de s’imposer, ne fût-ce que par le monopole de l’élevage et de l’abattage des animaux de boucherie; leur retard scolaire est cause de jalousies et de frictions; ils appellent les chrétiens wakafiri (païens); mais la propagande antichrétienne est surtout le fait du mouvement amadhi, originaire du Pakistan". De l’Afrique subsaharienne au Pakistan, les différentes composantes du monde musulman partagent un certain nombre de valeurs: on retrouve notamment la même obsession pour la pureté et l’impureté et la même façon d’envisager les rapports avec autrui, c’est-à-dire avec celui qui n’est pas musulman. Dans Tristes Tropiques [4], à l’occasion d’un voyage au Pakistan, Claude LÉVI-STRAUSS avait remarqué que le contact des non-musulmans angoissait profondément les musulmans:
L’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables ; car s’ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c’est plus grave) incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une “néantisation” d’autrui, considéré comme témoin d’une autre foi et d’une autre conduite.
Ne serait-ce pas parce qu’ils sont complexés que les musulmans se montrent intolérants, au point parfois de vouloir anéantir cet autrui si dérangeant? Au Nigeria, certains passent à l’acte et n’hésitent donc pas à assassiner les Chrétiens. En fait, ils refusent le multiculturalisme.
En conclusion, on peut dire que, si le «choc des civilisations» est un concept difficilement envisageable à l’échelle mondiale, il peut en revanche se vérifier à l’échelle locale, en des points précis, sur des lignes de fracture où des aires culturelles différentes sont en contact. Les différences religieuses, qui induisent forcément des différences de valeurs, qui s’expriment par des pratiques, des croyances, des coutumes et des institutions, peuvent alors engendrer des tensions. Pour Fernand Braudel, l’islam, en Afrique noire, est particulier car son destin est lié à celui d’autres civilisations: c’est un islam "exilé", qui "se heurte à d’autres courants de civilisations". Le Nigeria, qui est un État multiculturel, et qui se situe à l’interface d’un nord musulman et d’un sud chrétien, n’est-il pas en effet un territoire où des «civilisations» s’affrontent? À la suite de Fernand Braudel qui expliquait que l’islam est une civilisation de mouvement, on peut considérer que la frange méridionale du Sahara est un "espace-mouvement" où l’islam connaît une véritable dynamique. Au Nigeria, les flux migratoires en provenance du nord ont en effet transformé la population de l’État du Plateau: les musulmans sont devenus majoritaires. Or, une fois majoritaires, les musulmans semblent brusquement rejeter ce multiculturalisme qu’ils acceptaient pourtant quand ils étaient minoritaires. Pour les musulmans du Nigeria, toutes les civilisations ne se valent pas.
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[1] Fernand BRAUDEL. Grammaire des civilisations, Paris, Flammarion, 1987, 607 pages.
[2] Samuel HUNTINGTON. Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 2007, 547 pages.
[3] Vincent MONTEIL . L’Islam noir, Paris, Seuil , 1971, 415 pages.
[4] Claude LÉVI-STRAUSS. Tristes tropiques, Paris, Plon, 1955, 504 pages.
