Une carte linguistique de l’Europe publiée en 1730


Europa Polyglotta.

Linguarum Genealogiam exhibens, una cum Literis, Scribendique modis, Omnium Gentium.

Sur cette carte, publiée en 1730 en Allemagne par Gottfried HENSEL, et qui est sans doute l’une des premières cartes linguistiques, les différentes langues européennes sont signalées par la traduction du premier verset du Notre Père. La carte n’est pas toujours précise et comporte quelques bizarreries. Par exemple, lorsqu’on observe attentivement la péninsule ibérique, il apparaît que l’euskara est parlé jusqu’en Galice et que l’Andalousie orientale, qui se distingue par sa couleur rouge, est arabophone, comme si la reconquête n’avait pas été achevée. Mais ce n’en est pas moins un document magnifique qui symbolise bien, à sa façon, les racines chrétiennes de l’Europe. Lire la suite

Mort d’une culture

Cette voix que vous entendez s’est éteinte. Et avec elle, les mots qu’elle chante. Des mots qui ne seront plus jamais prononcés.

La femme qui chante ici s’appelait Boa Sr. Elle était la dernière représentante des Bo, une tribu originaire des îles Andaman, dans l’océan Indien. Elle était aussi la dernière à parler le bo, l’une des dix langues andamanaises. Elle vient de mourir à l’âge de 85 ans. Et avec elle, c’est une langue et toute une culture qui disparaissent.

Les tribus des îles Andaman

Sur les quatre tribus des îles Andaman, les Grands Andamanais, en violet sur la carte ci-dessus, sont ceux qui ont le plus souffert de la colonisation britannique: alors qu’ils étaient environ 5 000 quand les Britanniques sont arrivés, en 1858, ils ne sont plus aujourd’hui que 52 survivants. Ils ont été tués, victimes de violences et de maladies, et ceux qui ont survécu ont été spoliés de leurs terres et déplacés en 1970 sur la petite île de Strait par les autorités indiennes. Ils vivent dans des conditions misérables et ont sombré, pour la plupart, dans l’alcoolisme.

Les Bo étaient l’une des dix communautés qui peuplaient à l’origine l’archipel de Grande Andaman. À ce titre, ils étaient les représentants de l’une des plus anciennes cultures humaines de la planète: on pense en effet que les Grands Andamanais sont arrivés dans les îles Andaman lors des premières migrations humaines parties d’Afrique, il y a 65000 ans. Avec la mort de Boas Sr, la dernière Bo, c’est une partie du patrimoine de l’humanité qui disparaît. Survival nous rapporte le témoignage de la linguiste Anvita Abbi, responsable du projet Vanishing Voices of the Great Andamanese. Elle connaissait Boa Sr depuis de nombreuses années :

“Étant l’unique locutrice de bo, elle se sentait très seule et n’avait personne avec qui parler… Boa Sr avait un grand sens de l’humour, sa gaieté et son rire à gorge déployée étaient très contagieux. Vous ne pouvez imaginer la douleur et l’angoisse que j’éprouve chaque jour en étant le témoin muet de la disparition d’une culture remarquable et d’une langue unique”.

Boa Sr avait confié à Abbi qu’elle était heureuse que la tribu voisine des Jarawa, qui n’a pas été décimée, puisse continuer à vivre dans sa forêt loin des colons qui ont envahi une grande partie des îles.

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Sur les 6900 langues recensées dans le monde, 5000 sont autochtones et la plupart d’entre elles sont menacées d’extinction. Chaque fois qu’une langue disparaît, c’est une partie du patrimoine de l’humanité qui disparaît. Car, comme le disait Claude LÉVI-STRAUSS dans un discours prononcé à l’occasion du soixantième anniversaire de l’UNESCO, “chaque langue constitue par son agencement interne un monument aussi précieux que les chefs-d’oeuvre d’architecture inscrits par l’UNESCO au patrimoine mondial. Chaque langue perçoit et découpe le monde d’une façon qui lui est propre par sa structure elle ouvre une voie d’accès originale à la connaissance de celui-ci“.

Les langues régionales incompatibles avec l’identité nationale?

Un entrefilet paru ce 10 décembre dans Ouest France nous apprend qu’il n’y aura pas de loi sur les langues régionales en France: Éric BESSON, ministre de l’Identité nationale, n’en veut pas.

Langues régionales : le projet enterré

Elle faisait partie des promesses de campagne de Nicolas Sarkozy. Christine Albanel, ex-ministre de la Culture, voulait la mettre en chantier «en 2009». La loi supposée fixer un cadre de référence pour les langues régionales est mort née. Curieusement, ce n’est pas le ministre de la Culture qui l’a enterrée, mais Éric Besson, ministre de l’Identité nationale, répondant, mardi, à une question d’une députée socialiste de la Gironde.Au lendemain de la visite en Bretagne du commissaire européen Léonard Orban, venu défendre « la richesse de la diversité linguistique », l’annonce ministérielle fait l’effet d’une douche froide chez les défenseurs de la langue bretonne. « Monsieur Besson ne s’est pas contenté de contester l’opportunité d’un texte, il a souligné les périls que, selon lui, il ferait courir aux principes d’indivisibilité de la République et d’égalité devant la loi. Il relègue dans la marginalité les apports pourtant conséquents des cultures immigrées, européennes ou régionales» estime le député socialiste quimpérois Jean-Jacques Urvoas.

Ainsi, les langues régionales s’invitent dans le débat sur l’identité nationale. Et ce n’est pas inintéressant.  Quels sont les enjeux?

Au Pays basque, pour ceux qui luttent pour la reconnaissance de l’euskara, le refus du ministre a eu l’effet d’une douche froide. Car, comme le rappelle la télévision basque, EiTB, depuis l’introduction dans la constitution, le 23 juillet 2008, d’un article stipulant que «les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France», on attendait une loi fixant un cadre pour les langues régionales. Pour la première fois, avec cet article 75-1, la Constitution mentionne les langues régionales. Or, à l’époque, l’Académie Française était intervenue dans le débat, arguant que l’amendement portait atteinte à l’identité nationale. Aujourd’hui, alors qu’Éric Besson a lancé son grand débat sur l’identité nationale, les langues régionales, et les identités qu’elles véhiculent, donnent l’impression de superposer une identité sur une autre. C’est cette double identité, à la fois française et basque, qui semble poser problème. On a pu s’en rendre compte le 14 décembre dernier à Bayonne, quand le mouvement de jeunes abertzale Segi a fait irruption lors d’une séance du débat sur l’identité nationale. La télévision basque ETB2 nous a montré ces jeunes qui ont déployé des affiches indiquant «ici on n’est pas racistes, ici ce n’est pas la France, c’est le Pays Basque!» tandis que l’un d’entre eux lisait un texte pour dénoncer la tenue du débat.

En invoquant les principes d’indivisibilité de la République et d’égalité devant la loi, le ministre utilise la vieille idée que les langues régionales représentent un danger pour l’unité de la nation. En effet, depuis l’édit de Villers-Cotterêts en 1536, qui imposa l’emploi de la langue d’oïl dans tous les actes officiels, la langue française, instrument de centralisation, a été le ciment de l’État-nation en France. Cela explique que la Révolution puis la Troisième République aient autant déprécié les langues régionales. Ainsi, BARÈRE (1755-1841), l’un des principaux inspirateurs et acteurs de la Terreur, estime en janvier 1794 que “chez un peuple libre, la langue doit être une et même pour tous”. En juin de la même année, l’Abbé GRÉGOIRE présente devant la Convention son “Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir le patois, et d’universaliser l’usage de la langue française” où il explique qu’il faut “consacrer au plus tôt, dans une République une et indivisible, l’usage unique et invariable de la langue de la liberté“. En juillet, le décret du 2 thermidor An II impose le français comme seule langue de l’administration. On estime que les patois, liés à l’Ancien Régime et que l’on appelle parfois idiomes féodaux, freinent la diffusion des idées révolutionnaires: ils doivent disparaître au nom de l’unification de la nation. Il semble loin le temps où, en 1790, l’Assemblée nationale avait commencé par faire traduire les lois et décrets dans toutes les langues régionales! En fait, elle y avait vite renoncé, faute de moyens. À la fin du XIXème siècle, la Troisième République va accélérer l’uniformisation linguistique de la nation: l’éducation laïque et obligatoire enracine à travers le français les principes républicains. Le livre de Jean-François CHANETL’école républicaine et les petites patries” [1] démontre cependant que le premier objectif  de Jules FERRY n’était pas de faire disparaître les langues régionales: à travers l’apprentissage de la langue française, il s’agissait de faire de chaque français un républicain convaincu. Opposée à la République, l’Église instrumentalisa l’usage des langues vernaculaires, ce qui précipita leur déclin: en 1902, le gouvernement clairement anticlérical d’Émile COMBES prit un décret pour lutter contre « l’usage abusif du breton ». De nombreux curés bretons refusaient alors de prêcher dans la langue nationale [2].

On le voit: depuis plus de deux siècles, la République a l’habitude de considérer que le français, qu’elle oppose aux langues régionales, est le ciment de la nation. Pourtant, cette idée est en contradiction avec la conception française de la nation telle qu’elle a été définie par Ernest RENAN (1823-1892), lors d’une conférence prononcée le 11 mars 1882 à la Sorbonne. Pour Renan, la nation est «un plébiscite de tous les jours». Il défend le modèle d’une nation élective, qui repose sur la volonté des peuples de vivre ensemble, et s’oppose ainsi à la conception allemande de la nation, qui s’appuie sur les liens du sang et de la langue maternelle. L’idée de Renan est bien contradictoire avec l’idée républicaine d’une nation unifiée par la langue: comment l’expliquer? Pour cela, il faut nous remettre dans le contexte de cette fin du dix-neuvième siècle: alors que les principaux pays européens sont parvenus à se constituer en États-nations, notamment après les unifications de l’Italie et de l’Allemagne, la question de l’Alsace-Lorraine alimente depuis 1870 le débat entre Français et Allemands. Deux conceptions de la nation s’affrontent: celle de Johann Gottfried von HERDER (1744-1803) et Johann Gottlieb FICHTE (1762-1814), verticale, plonge ses racines dans l’ethnie et la culture tandis que celle de Renan, horizontale, correspond au choix libre d’un individu à l’intérieur d’un territoire [3]. Pour Renan, en niant l’importance de la langue, il s’agissait d’abord de contester le rattachement de l’Alsace à l’Allemagne. Ensuite, son idée d’une nation élective a permis d’évacuer les micro-nationalismes qui dérangeaient.

Et aujourd’hui? On peut rassurer Éric BESSON et lui dire que, depuis plus de deux cents ans, la République est bien assurée sur ses bases et qu’elle ne risque rien en reconnaissant les langues régionales.  Mais voilà: c’est une politique qu’on n’ose pas appliquer parce que les structures administratives sont très centralisées. La France est en effet dominée par un esprit jacobin, pour ne pas dire parisien,  c’est-à-dire un esprit centralisateur, souvent hostile au régionalisme. Les traces en restent fortes dans les mentalités françaises, comme Fernand BRAUDEL l’avait d’ailleurs souligné dans L’identité de la France [2].

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Pour terminer, une anecdote. Je me souviens d’une discussion il y a quelques années chez Gilles, à Aix-en Provence, avec un jeune doctorant en ethnologie qu’il avait invité à boire quelques bières. Nous parlions du Pays basque et Ainhoa, qui est bascophone, avait lancé le thème des langues régionales en France. Le jeune doctorant déclara alors sur un ton péremptoire qu’il ne trouvait pas utile d’inscrire les langues régionales dans la constitution. J’imaginais que sa position était celle d’un Républicain, qui défend l’idée d’une nation indivisible. Mais non: il ajouta qu’il trouvait plus utile de reconnaître dans la constitution les langues maternelles des immigrés, telles que l’arabe ou le turc, qui sont davantage utilisées en France. Ainhoa manqua de s’étrangler. Et ce qui m’amuse, dans cette histoire, c’est que le même personnage, drapé dans cette autorité du scientifique que lui donne son statut d’ethnologue, sera ensuite le premier à pleurnicher parce qu’une langue autochtone disparaît «toutes les deux semaines» dans le monde.

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[1] Jean-François CHANET. L’école républicaine et les petites patries, Paris, Aubier Montaigne, 1996, 426 pages.

[2] Fernand BRAUDEL. L’identité de la France, Espace et histoire, Paris, Arthaud, 1986, 368 pages.

[3] Guy HERMET. Histoire des nations et du nationalisme en Europe, Paris, Éditions du Seuil, 1996, 312 pages.

Niri euskaraz!

Euskaraz egiteko aldarrikapena egiten herritarrak plazan

Ce jeudi, c’était le jour de l’euskara et nous nous sommes retrouvés sur la place du village, comme en témoignent cet entrefilet et cette photo de Mirari Altube publiés sur Goiena:

Euskararekin bat egin dute aretxabaletarrek

Herriko plazan elkartu dira herritarrak Euskararen Nazioarteko Eguna ospatzeko. Euskara aldarrikatu du euskaltegian ikasten dabilen ikasle batek eta argazkia atera dute gero. Orain kantuan jarraitzen dute txistorra jan bitartean.

Le simple fait de figurer sur la photo ci-dessus suffit à me transformer en dangereux terroriste aux yeux de beaucoup d’Espagnols! De plus, circonstance aggravante, Miren, ma prof de basque à l’euskaltegi, m’avait demandé de lire un texte pour l’occasion:

Etorkina, kanpotik etorria naizelako.

“Inmigrante“ nintzenean baino modu goxoagoan hartzen nau orain euskararen lurraldeak. Eta gainera, euskaraz hitz bat ikasten dudanero bertokoago sentitzen naiz.

Herri honetan, beste bat gehiago izateko ahaleginean, saiatzen naiz euskaltegian erakusten didatena  kalean erabiltzen. Eta askotan bertokoak neu baino arrotzagoak direla sentitzen dut, hainbeste maite dutela dioten euskara baztertu eta erdaraz erantzuten didatelako.

Eta ezin ulertu jende hauek zelan egiten dioten uko ama hizkuntzari, etorkin esaten digutenoi bertoko kultura barneratzea eskatzen digutenean. Zer ote da orduan, arrotz izatea. Aukera hau baliatu nahiko nuke, euskaldun zahar zein berriei euskara erabiltzeko konpromiso serioa har dezaten eskatzeko.

Bizi gaitezen euskaraz. Niri, euskaraz!

Après cela, si le juge Garzón ne me fait pas emprisonner, tout le monde ici va désormais me parler en euskara et je n’ai pas fini d’avoir la bouche bée et l’air ahuri. Que ne ferait-on pas pour un peu de vin et de txistorra.

Le jour de l’euskara

euskararen_eguna

Article paru dans Goienkaria:

Euskararen Eguna ospatu zuten herritarrek

Hainbat lagun elkartu ziren udaletxe zaharrean Euskararen Nazioarteko Eguna ospatzeko. Abenduaren 13an Kontseiluak antolatutako jaialdira joateko deia egin zuten.

Udal euskaltegiko lagunak, Loramendi Euskara Elkarteko kideak eta herritarrak elkartu ziren eta argazkia atera zuten lehenengo. Euskararen manifestua irakurri eta trikiti doinuek lagunduta kantuan egin zuten gero, txistorra mokadutxoa eskuan zutela. Gainera, abenduaren 13an Kontseiluak 10. urteurrena ospatzeko Barakaldoko BECn egingo duen jaialdira joateko deia egin zuten. Autobusean joan gura duenak izena eman behar du Loramendi EEn abenduaren 9rako.

La parenté au Pays basque

Samedi denier, repas de famille à Bergara, dans les locaux d’une sociedad, c’est-à-dire l’une de ces sociétés gastronomiques que l’on appelle aussi txoko en Biscaye. Les oncles maternels d’Ainhoa, membres de la sociedad, invitent le reste de la famille à dîner et rôtissent pour l’occasion deux agneaux de la ferme. L’occasion de réviser ici les termes de parenté en euskara et de s’interroger sur leur  signification. L’euskara adopté ici est celui d’Aretxabaleta (Gipuzkoa).

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La filiation.

Le mot pour désigner les parents n’est pas construit à partir du mot “père“, comme en français ou en espagnol, mais se dit gurasoak. Aitxa ou aita (aitxe à Aramaiona, à quelques kilomètres d’Aretxabaleta) est le père tandis que ama est la mère (on peut d’ailleurs soupçonner une influence indo-européenne dans ce ama). Le mot composé seme-alabak désigne les enfants, seme étant “fils” et alaba “fille”. Sur le même modèle, les grands-parents (aitona-amona) sont aitona (le grand-père) et amona (la grand-mère). Quant aux petits-enfants, ils s’appellent indifféremment biloba, qu’il s’agisse d’un petit-fils ou d’une petite fille. Enfin, les beaux parents sont désignés par le terme aitamaginarrebak: lire à ce sujet l’article très intéressant de Jean HARITSCHELAR.

La fratrie.

Comme pour les parents, l’euskara ne masculinise pas pour désigner la fratrie et utilise le mot composé anai-arreba (frère-soeur) ou parfois le terme aurride (co-enfant). Les enfants se désignent différemment selon les rapports qu’ils ont entre eux. Ainsi, il existe deux mots pour “soeur”: arreba pour la soeur d’un frère et ahizpa quand il s’agit de deux soeurs entre elles. En Gipuzkoa, anaia est employé indifféremment pour le frère d’un frère ou d’une soeur tandis qu’en Biscaye, le mot neba désigne le frère par rapport à la sœur.

Les collatéraux.

Osaba est l’oncle et izeba est la tante. Comme les petits-enfants, les neveux et nièces ne sont pas distingués par leur sexe et répondent au nom générique de loba. Lehengusu (cousin) et lehengusina (cousine) sont deux mots où l’on peut reconnaître le préfixe lehen (“premier”): ils désignent les cousins germains.

 

L’identité basque selon Jean HARITSCHELHAR

Voici une interview très intéressante de Jean HARITSCHELHAR, l’un des grands spécialistes de l’identité basque. Elle a été publiée par l’Express le 27 août dernier.

Jean Haritschelhar: “La langue plus forte que les gènes”

Propos recueillis par Julie JOLY, mis à jour le 27/08/2008 – publié le 27/08/2008.

© Cédric Pasquini/ REA pour L’Express

A plus de 80 ans, Jean HARITSCHELHAR est l’un des grands spécialistes de la langue et de l’identité basques et leur défenseur toujours acharné. Agrégé d’espagnol, ancien chercheur au CNRS, il présida l’Académie de la langue basque et la chaire homonyme de l’université de Bordeaux. Dans sa maison d’Anglet, il retrace l’origine d’un « peuple » et ses déchirements, sans jamais perdre de vue l’essence de sa singularité : cette langue, euskera, l’une des plus anciennes d’Europe.

Le Congrès a rétabli la reconnaissance des langues régionales dans la Constitution, après sa suppression par le Sénat. Comment accueillez-vous ce revirement?

Le Pays basque est littéralement « le pays de la langue basque », Euskal Herria. Le basque (euskera) est la langue des Basques. Pas nécessairement leur seule langue – il y a bien longtemps que les Basques connaissent la nécessité et les bienfaits du plurilinguisme ! – mais certainement leur langue propre et spécifique. En 1994 déjà, l’Académie de la langue basque, dont j’étais le président, demandait que le basque soit reconnu comme langue officielle au Pays basque, au même titre que le français.

L’Académie française s’est farouchement opposée à cette reconnaissance formelle de la diversité linguistique, comment l’expliquez-vous?

Il paraît que les langues régionales mettent en danger l’identité française ! Pourquoi n’est-ce donc pas le cas dans d’autres pays ? En Suisse, en Italie ? Selon moi, il s’agit d’un fantasme identitaire. La Constitution espagnole, rédigée en 1978, affirme ceci : « L’espagnol est la langue officielle de l’Etat, tous les Espagnols ont le devoir de la connaître et le droit de l’employer » ; « Les autres langues d’Espagne seront aussi officielles dans les communautés autonomes respectives, en accord avec leur statut » ; la diversité linguistique « fera l’objet de respect et de protection ». Il y a, là-bas, une véritable ouverture d’esprit.

En France, que représente la langue dans l’identité basque?

Si le français représente l’identité pour tout Français, le basque représente l’identité pour tout Basque.

Combien de bascophones recense-t-on aujourd’hui?

700 000, dont 50 000 en France. En 1800, les bascophones étaient autour de 500 000.

L’usage de la langue survit donc, se développe même, que redoutez-vous?

Le travail accompli par l’école de la République, qui a banni la langue basque de l’école depuis deux siècles, et notamment depuis la IIIe République, a fait des dégâts. On a inscrit dans le crâne des Basques que leur langue était inutile. Et que, s’ils voulaient se débrouiller autre part, il fallait qu’ils sachent la langue nationale. A l’époque, d’ailleurs, le même discours était tenu en Espagne. On a voulu en faire des unilingues. On pouvait très bien, tout en enseignant le français, faire de nos enfants des bilingues. Voire des trilingues, comme c’est mon cas.

Connaît-on l’origine de cette langue?

Pas précisément, mais on sait qu’elle existait avant le latin et le français. C’est l’une des très rares langues non indo-européennes, avec le hongrois et le finlandais.

Les Romains ont occupé le Pays basque plusieurs siècles. Quelle a été leur influence?

Un certain nombre de mots ont été directement importés du latin. En ayant tant fait la guerre contre Rome, il semble que les Basques aient retenu le prix de la paix : baké en basque vient du latin pacem. On sait aujourd’hui que cet emprunt s’est fait avant le IIIe siècle, car, plus tard, en basque, le k a été remplacé par x et ch. Mais la langue conserve beaucoup de mots basques d’origine.

Quels autres traits spécifiques le basque a-t-il conservé?

Il se construit à l’inverse de la langue française. Le basque est une langue agglutinante. Le verbe s’accorde au sujet, à l’objet (sauf pour le verbe être, bien sûr) et à l’attribut. La langue possède, par ailleurs, 12 déclinaisons. Une gageure quand on sait que, des six déclinaisons latines, l’ancien français n’en a conservé que deux (nominatif et accusatif), et le français moderne, aucune. Face au tsunami latin qui a envahi toute la partie occidentale de l’Europe, la langue basque est l’une des seules à avoir résisté.

A quand remontent ses premières traces écrites?

On trouve les premiers mots basques dans les Gloses émiliennes, un texte écrit au Xe siècle par un moine de San Millan de la Cogolla, en Espagne. Il faut attendre 1545 pour que soit édité le premier ouvrage en langue basque. Mais l’étude des noms de lieux révèle que la langue est bien antérieure.

Parle-t-on le même basque des deux côtés de la frontière?

Non, pas exactement. Les structures sont quasi identiques. Mais le Pays basque n’ayant jamais formé un Etat, plusieurs dialectes ont émergé. Depuis quarante ans, l’Académie de la langue basque s’efforce de créer une langue unifiée.

Dans quel but?

En 1948 déjà, en plein franquisme, on avait imaginé qu’il pourrait y avoir un jour une presse quotidienne compréhensible par tous les Basques. Elle existe aujourd’hui. On pensait aussi à la radio, à la télévision. Trois stations basques diffusent en France et une chaîne de télévision a été créée en 1982. Sans compter la floraison des sites Internet… Nous ne sommes pas des ringards !

Le basque n’est-il toutefois pas plus un relais identitaire qu’une voix d’échange avec l’extérieur?

Dans les provinces du Pays basque espagnol, il est utilisé aussi bien juridiquement que commercialement. Il existe un bulletin officiel en basque. Ailleurs, c’est une langue qui sert d’échange entre les Basques…

Plus de 7 millions de Basques vivent à l’étranger, notamment en Amérique latine et aux Etats-Unis. Comment s’explique cette diaspora?

Elle a commencé avec la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb [en 1492]. Beaucoup de navigateurs sont partis à sa suite pour l’Amérique. Surtout l’Amérique du Sud, pour les Basques espagnols. En France, les Basques sont beaucoup partis au xixe siècle à la recherche de travail ou pour des raisons familiales – seuls les aînés héritant du patrimoine en vertu du droit d’aînesse. Y compris des membres de ma famille. Puis à nouveau après la Seconde Guerre mondiale, entre 1947 et 1952. Beaucoup de mes copains d’école vivent aujourd’hui en Californie !

La culture basque résiste-t-elle à l’exil?

On trouve des centres culturels un peu partout dans le monde. Les Basques y sont très attachés. Certains y prennent des cours de basque.

Peut-on encore parler de peuple basque?

Absolument. J’appartiens au peuple basque, je n’ai pas honte de le dire. Je ne nie pas l’unité du peuple français, mais, à l’intérieur, il y a aussi le peuple basque.

Quelles sont ses origines?

Elles remontent à plus de 40 000 ans. Une théorie veut que les hommes se soient réfugiés au Pays basque pendant la grande glaciation. C’est possible : nos montagnes ne portent aucune trace de cet épisode climatique.

Plus tard, la terre basque n’a pas échappé aux invasions…

Les Romains ont occupé l’Aquitaine actuelle durant cinq siècles. Au Ve siècle, les Wisigoths, venus du Nord, les repoussent et s’installent en terre basque. En 778, après avoir rasé la capitale des Basques, Pampelune, Charlemagne est contraint de se replier. Pendant sa traversée des Pyrénées, sa puissante arrière-garde, menée par le chevalier Roland, sera laminée par la révolte basque à Roncevaux. Cette déculottée donnera naissance à la fameuse Chanson de Roland, dans une tout autre version… En 824, le premier roi basque, Iñigo Arista, s’installe sur le trône de Pampelune. L’un de ses descendants, Sanche le Grand, entreprendra d’unifier le Pays basque des deux côtés des Pyrénées au XIe siècle.

Un rêve jamais réalisé…

En effet ! Le royaume de Navarre sera intégré à la Castille au XVIe siècle, tandis que les provinces du Guipuzcoa, de l’Alava et de la Biscaye font allégeance au roi d’Espagne. En France, la Navarre perdure jusqu’à Henri III. Lequel, né à Pau, roi de Navarre en 1572, devient Henri IV, « roi de France et de Navarre », en 1589.

A quand remontent les frontières actuelles du Pays basque?

Au repli de Charles Quint, battu à Saint-Jean-Pied-de-Port en 1529. Mais la frontière n’a pas été parfaitement définie. Il a fallu attendre 1785 et même plus tard, 1856, pour que la frontière qui sépare Saint-Etienne-de-Baïgorry, mon village natal, et l’Espagne soit véritablement établie.

Comment les Basques vivent-ils cette ligne de démarcation?

Il y a toujours eu les Basques français et espagnols. L’unité du Pays basque et son indépendance sont un rêve du XIXème siècle. Au XVIIIème, les provinces basques d’Espagne lançaient le slogan « trois font une », réclamant l’unification de l’Alava, du Guipuzcoa et de la Biscaye. En 1853, le poète Iparraguirre écrit L’Arbre de Guernica, qui deviendra l’hymne des Basques des deux côtés de la frontière. Il prône alors « quatre font une », intégrant la Navarre. On est dans le néoromantisme. A la même période, Antoine d’Abbadie, futur président de l’Académie des sciences, organise des concours de poésie à travers le pays, les Jeux floraux. Au cours de la première édition de cet événement au Pays basque espagnol, en 1879, il proclame : « Zazpiak Bat ! » (sept font une), devenue la devise du Pays basque.

Le Parti nationaliste basque est créé quelques années plus tard, en 1895… C’est le début du mouvement indépendantiste?

Le parti nationaliste triomphe en Biscaye en 1917. Deux députés créent l’Académie de la langue basque l’année suivante. Mais ce mouvement d’unité éclatera avec la proclamation de la République espagnole en 1931. La Navarre se range du côté du dictateur, tandis que le Guipuzcoa et la Biscaye s’y opposent farouchement. A la mort de Franco, le 20 novembre 1975, l’identité basque resurgira.

Peut-on parler de valeurs basques?

Du temps où les Basques n’étaient pas inclus dans la Castille, ils avaient une manière de vivre ensemble, des codes, une organisation collective propre, que l’on appelle les fueros. Quand le Guipuzcoa et la Biscaye ont rejoint le giron espagnol, le roi leur a juré qu’il respecterait ces us et coutumes. Ce qu’il fit.

Qu’en reste-t-il aujourd’hui?

Les fueros ont été ressuscités, dans l’esprit, par le gouvernement de la Communauté autonome basque. En France, il n’en reste rien, ou presque. La Révolution les a éradiqués. Mais, en 1938, la France a redonné aux vallées la gestion de leurs ressources collectives.

Comment définissez-vous l’identité basque?

Etre basque, se sentir basque, suppose la reconnaissance d’un état de fait lié à une géographie, à une histoire ou encore à une communauté linguistique. Les motivations peuvent être différentes pour chacun.

C’est-à-dire?

Certains se pensent basques parce qu’ils sont nés au Pays basque, même de parents « étrangers », et même s’ils ne parlent pas l’euskera. Ils se sentent de « nationalité basque ». D’autres, nés de parents basques, vivent loin du pays. Ils ont souvent oublié, ou n’ont jamais appris la langue, mais ils se sentent basques par filiation. Il y a aussi ceux qui sont nés au Pays basque, de parents basques, mais qui ne parlent pas la langue. Qui leur refuserait le droit d’être basque ? Il y a enfin les eskaldun, qui parlent naturellement la langue ancestrale. Mais aussi ceux qui, venus en terre basque, ont obtenu leur lettre de naturalisation en l’apprenant. Etre basque, c’est se considérer membre de la « nation » basque, que l’on soit de citoyenneté espagnole, française ou américaine. C’est avoir conscience de faire partie d’un peuple, d’une communauté sociale, spirituelle et affective.

Un étranger qui s’installe au Pays basque a-t-il intérêt à apprendre l’euskera?

Certainement. Son intégration sera plus facile.

Vous sentez-vous plus basque que français?

Je suis de nationalité basque, de citoyenneté française et, en rêve, européen.

L’Europe vous paraît-elle un meilleur rempart que la France?

Plusieurs traités internationaux et notamment européens demandent que les langues régionales reçoivent une pleine reconnaissance juridique.

Croyez-vous à une identité génétique basque?

On a longtemps dit qu’un Basque devait avoir quatre grands-parents basques, c’était un concept du XIXème siècle. A cette période, l’affaire Dreyfus éclatait en France, l’antisémitisme était fort. Cela correspond à une époque.

Et aujourd’hui?

On n’examine plus les crânes, mais l’ADN. Je laisse faire les experts. Il paraît que le facteur Rhésus négatif est plus répandu ici qu’ailleurs. Ce sont des choses que la science devra éclaircir, je ne m’aventurerai pas sur ce terrain. Pour moi, ce qui compte, beaucoup plus que les gènes, c’est l’esprit, la culture… et la langue!

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Lire également le texte d’une conférence intitulée L’identité basque que Jean HARITSCHELHAR a donnée le 5 décembre 2002 au Centre Hâ 32, à Bordeaux.

Les ethnies de l’Afghanistan

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Une fois de plus, l’Afghanistan fait la une de l’actualité. La situation de ce pays, que l’on peut suivre sur le site Afghana.org, est complexe. Après la mort, lundi dernier, de dix soldats français tombés dans une embuscade tendue par les talibans (voir l’article paru dans Le Monde), la stratégie de l’OTAN en Afghanistan est remise en question et les débats vont bon train. On entend beaucoup parler d’ethnies, de tensions inter-ethniques et de zones tribales irréductibles à la frontière du Pakistan… L’occasion ici de nous interroger sur les différents groupes ethniques qui peuplent ce pays de 652500 km².

Pour mieux se repérer, voici une carte réalisée par l’Atelier de cartographie de Sciences Po. Il apparaît que la population afghane, essentiellement rurale, majoritairement sunnite, composée de 31 millions d’habitants, est divisée entre plusieurs groupes ethnolinguistiques: les Pachtounes (38% de la population), les Tadjiks (28%) et les Hazaras (19%),  les Ouzbeks (6%), les Turkmènes (1,4%), les Brahouis (1%), les Baloutches (0,5%) et les Nouristanis (0,5%). À noter que la carte a oublié les Aïmaqs (3,7% de la population afghane), qui vivent dans l’ouest du pays. On trouve également une trentaine de petites ethnies comptant chacune moins de 10000 personnes, comme les Arabes, Ashkun, Darwazi, Grangali, Gujari, Jakati, Kamviri, Karakalpak, Kati, Kazak, Kirghiz, Malakhel, Mongols, Munji, Pashayi, Prasuni, Sanglechi, Savi, Shughni, Shumashti, Tangshewi, Tregami, Ouïgour, Waigali, Wakhi, Warduji et Wotapuri-Katarqalai.

Trois ethnies -les Pachtounes, les Tadjiks et les Hazaras- représentent donc près de 90% de la population afghane. L’ethnie pachtoune, qui domine traditionnellement la vie politique et qui est à l’origine de l’Afghanistan, est la plus importante. Les Pachtounes (appelés Pathans au Pakistan où ils sont une douzaine de millions) vivent dans l’est et le sud du pays. Ces montagnards, jaloux de leur indépendance, peuplent les fameuses zones tribales frontalières avec le Pakistan. C’est là qu’est né le mouvement taliban: les cadres talibans, qui appartiennent à l’ethnie patchoune, proviennent en effet des madrasas, ces écoles coraniques supérieures installées dans zones rurales du Sud. Ensuite, les Tadjiks, qui sont persophones: quatre millions de personnes regroupées autour d’Herat, à l’ouest, et dans les montagnes du nord-est, à proximité du Tadjikistan.  Le commandant MASSOUD, chef de l’Alliance du Nord tué par les talibans en 2001, était tadjik. Enfin, les Hazaras, environ 1 million et demi de personnes, vivent dans le centre du pays. Bien qu’apparentés aux sunnites Aïmaqs, ils sont chiites, ce qui leur vaut d’être menacés par les Pachtounes. Quant aux Ouzbeks, Turkmènes et Kirghizes, turcophones, ils sont regroupés à l’ouest et au nord du pays.

Pour en savoir davantage, consultez la page consacrée à l’Afghanistan du site “L’aménagement linguistique dans le monde” ainsi que celle de l’Association Internet pour la promotion des Droits de l’Homme.

La poudrière caucasienne: conflits et enjeux

Photos: Reuters et AFP

Que se passe-t-il en Géorgie?

Samedi 9 août, le président géorgien Mikhaïl SAAKACHVILI a signé un décret instaurant un “état de guerre” dans son pays. Gori, la ville natale de Staline, en Géorgie, est bombardée par la Russie depuis samedi. C’est un signe: l’héritage soviétique est bel et bien liquidé… Les forces aériennes russes ont également détruit le port de Poti, sur la mer Noire, qui est essentiel pour le transport des hydrocarbures de la Mer Caspienne. Ainsi, les tensions entre la Géorgie et la Russie se sont envenimées au point de dégénérer en conflit armé. L’enjeu, ou plutôt le prétexte: l’Ossétie du Sud, territoire séparatiste de Géorgie qui a autoproclamé son indépendance en 1994 et que les Russes soutiennent. Les Géorgiens n’ont jamais accepté cette sécession et, en lançant jeudi 7 août une offensive militaire sur l’Ossétie du Sud, on peut dire qu’ils ont mis le feu aux poudres. Dès vendredi, la Russie a saisi l’occasion pour déployer ses forces armées en Ossétie du sud. Pour le président russe Dmitri MEDVEDEV, cette intervention est une opération de maintien de la paix destinée à protéger des civils: “Nos soldats des forces de maintien de la paix effectuent à l’heure actuelle une opération en vue de contraindre la partie géorgienne à la paix“.

Pendant tout le week end, les combats se sont intensifiés, si bien qu’aujourd’hui, 11 août, la situation est terriblement confuse. Selon l’AFP, depuis le début de l’offensive géorgienne, plus de 30000 réfugiés ont fui l’Ossétie du Sud vers la Russie. On compterait plus d’un millier de victimes à Tskhinvali, la capitale ossète. La risposte russe, particulièrement violente, aurait également touché de nombreux civils en Géorgie. Depuis hier, les bombardements russes visent la banlieue de Tbilissi, la capitale géorgienne. Un nouveau front s’est ouvert en Abkhazie, autre république séparatiste géorgienne également pro-russe, et on peut craindre maintenant que la Russie n’envahisse tout le territoire géorgien. Nul doute que la Russie cherche ici, comme le dit la journaliste Laure MANDEVILLE dans un article du Figaro daté du 11 août 2008, à réaffirmer son autorité dans le Caucase, alors que la Géorgie, clairement pro-occidentale, s’apprêtait à intégrer l’OTAN.

Dans un article publié le 9 août 2008 par Le Monde et intitulé “Ossétie du Sud: un confetti de l’empire devenu une enclave séparatiste pro-russe“, la journaliste Marie JÉGO résume les enjeux du conflit. Extrait.

[...] En prétendant défendre les indépendantistes abkhazes et ossètes – une aberration quand on songe au prix payé par les indépendantistes tchétchènes -, la Russie cherche en fait à regagner son rôle perdu au moment de l’implosion de l’URSS. L’enjeu dépasse de loin le petit territoire ossète. Il s’agit pour Moscou de reconquérir une région importante à trois titres : énergétique, politique, géostratégique.

Ces dernières années, la Géorgie, traversée par plusieurs oléoducs et gazoducs, est devenue le carrefour des hydrocarbures de la Caspienne en route vers l’Europe. Plus largement, toute la région s’est muée en une zone de fracture entre deux axes : l’axe Moscou-Erevan-Téhéran faisant face à l’axe Washington-Ankara-Tbilissi-Bakou. Le moment de l’affrontement a été bien choisi. Moscou mise sur l’immobilisme des Européens et sur le fait que les Américains sont pris dans leurs affaires internes.

Alors que la candidature de la Géorgie à l’OTAN sera réexaminée en décembre, la guerre risque de compromettre les chances de Tbilissi. En intervenant militairement sur le territoire géorgien, Moscou, opposé à l’adhésion de la Géorgie aux valeurs occidentales, cherche à ruiner les espoirs de Tbilissi. Chacun avance ses pions sans qu’il soit possible de dire quelle sera l’issue du conflit. La partie de go entre la Russie et l’Occident vient à peine de commencer.

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Pour suivre l’évolution de la situation en Géorgie, consultez le très complet dossier spécial du FIGARO.

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Pourquoi parle-t-on de poudrière caucasienne?

Le Conseil de sécurité des Nations Unies s’est réuni en urgence ce weekend et, dans un climat tendu, la Russie et la Géorgie se sont mutuellement accusées de “nettoyage ethnique”. Le premier ministre russe, Vladimir POUTINE, qui a retenu les leçons de la Bosnie et du Kosovo, sait que cette accusation émeut fortement la conscience des occidentaux et a réclamé une enquête sur les actes «de génocide» qui auraient été commis par les forces géorgiennes en Ossétie du Sud (voir l’article du Figaro). Peut-on vraiment parler de génocide? Quels sont ces peuples qui ne veulent plus vivre ensemble? Et quels sont les foyers de tension dans le Caucase?

Comme on peut le voir sur la carte ci-dessus, réalisée par l’Atelier de cartographie de Sciences Po, le Caucase est une véritable mosaïque de peuples d’origines et de cultures très différentes. Ainsi, la Géorgie a dû faire face à trois mouvements séparatistes depuis son indépendance en 1991: en Adjarie, en Abkhazie et en Ossétie du Sud. En Azerbaïdjan, le Haut Karabakh, peuplé majoritairement d’Arméniens, a proclamé unilatéralement son indépendance en 1991. En Russie, les Tchétchènes et leurs voisins Ingouches revendiquent également leur indépendance. Enfin, le Daguestan, qui est la plus grande république russe du Caucase, avec une population majoritairement musulmane, a accueilli de nombreux réfugiés lors des deux guerres de Tchétchénie et est aujourd’hui un foyer de tension.

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La question de l’indépendance.

Est-ce un hasard finalement si cette guerre survient quelques mois après la déclaration d’indépendance du Kosovo ? Y-a-t-il relation de cause à effet ? “Indépendance, le joli mot”, avait alors commenté Bernard KOUCHNER, ministre français des Affaires étrangères. On se souvient que cette indépendance avait été encouragée et saluée par les hommes politiques occidentaux tandis que Moscou n’avait cessé de la dénoncer, prévenant qu’elle ne resterait pas sans conséquences, notamment dans le Caucase. En effet, pourquoi ne modifierait-on pas les frontières dans le Caucase alors que cela a été possible dans les Balkans? Aujourd’hui, Moscou, non sans une certaine ironie, encourage donc l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie à suivre l’exemple du Kosovo. L’invasion de la Géorgie par la Russie est ainsi présentée comme une opération pour maintenir la paix et prévenir l’épuration ethnique, ce qui nous renvoie à l’intervention de l’OTAN au Kosovo en 1999. Mais voilà: la Géorgie n’est pas la Serbie et les Occidentaux veulent que son intégrité territoriale soit préservée. Les frontières, modifiables dans les Balkans, sont apparemment intouchables dans le Caucase. Pourquoi deux poids, deux mesures? Cela signifierait-il qu’il y a des bons et des mauvais séparatistes? C’est la question que se pose Thierry MALINIAK dans une excellente analyse intitulée “Kosovo, sí; Osetia del Sur, no publiée ce 11 août par le quotidien El País. Quand on remanie les frontières en invoquant les grands principes du droit des nations, c’est finalement surtout pour essayer de délimiter des zones d’influence. Comme le dit Pierre ROUSSELIN dans son blog consacré à la géopolitique: “au delà du sort d’une province indépendantiste de Géorgie -et bientôt d’une deuxième, l’Abkhazie- c’est l’ensemble des relations entre la Russie et l’Occident qui est dans la balance“. Moscou essaie de récupérer sa puissance perdue et ce conflit confirme en définitive le retour de la Russie sur la scène internationale.