Les barrages hydroélectriques menacent les peuples autochtones (2)

Un barrage dans la forêt amazonienne © Survival

Avec l’augmentation constante des besoins énergétiques, les peuples autochtones ne souffrent pas seulement de l’exploitation pétrolière sur leurs terres: de l’Amérique latine à Bornéo, en passant par l’Ethiopie, ils subissent aussi les conséquences de la construction de barrages hydroélectriques. Petite revue de presse.

En Amérique latine.

Le bassin amazonien, déjà convoité par les compagnies pétrolières, est menacé par de nombreux projets de barrage.

Des Enawene Nawe boucanent le poisson © Fiona Watson/Survival

Les Enawene Nawe conservent le poisson © Fiona Watson/Survival

Ce lundi 5 juillet, une dépêche de Survival International nous apprend que trois cents Indiens Enawene Nawe, armés d’arcs et de flèches, se sont réunis dans la ville brésilienne de Sapezal, dans l’Etat amazonien du Mato Grosso, pour protester contre la construction de plusieurs dizaines de barrages hydroélectriques sur la rivière Juruena. J’en avais déjà parlé dans ce billet: ces barrages menacent de détruire les ressources halieutiques locales; or le poisson constitue une part essentielle du régime alimentaire des Enawene Nawe. L’inquiétude s’est accrue en juin, lors du rituel annuel du yãkwa, au cours duquel les Indiens ont l’habitude de construire des barrages de branchages tressés pour capturer des poissons qui seront ensuite  boucanés et offerts aux esprits: pour la deuxième année consécutive, la pêche a été infructueuse, ce qui a été vécu comme une catastrophe. Juliana de ALMEIDA, de l’OPAN, une ONG qui travaille avec les Enawene Nawe, a résumé le sentiment des Indiens : “[Ils] sont consternés par la raréfaction des poissons et le degré de pollution de la rivière“. C’est un paradoxe: plusieurs de ces barrages, qui risquent d’affamer les Indiens, sont financés par la compagnie Maggi, pour satisfaire les besoins de la culture intensive du soja destinée à l’exportation. La culture du soja a permis en effet au Mato Grosso de s’intégrer à l’économie mondiale: une fois de plus, des peuples autochtones sont victimes de la mondialisation. Survival nous invite à écrire au gouvernement brésilien pour lui exprimer notre préoccupation et l’exhorter à stopper ces projets de barrages hydroélectriques.

Carte du Belo Monte (Sources: BBC News et Electrobras)

Toujours en Amazonie, mais plus au nord, dans l’État brésilien du Para, les Indiens Kayapó se mobilisent contre le projet du barrage hydroélectrique géant Belo Monte sur le Xingu, l’un des principaux affluents de l’Amazone.  Après avoir déjà manifesté en octobre dernier, ils se sont rendus le 12 avril à Brasilia pour protester contre ce projet. Mais en vain: le gouvernement du président Luiz Inacio LULA DA SILVA argue que le barrage est indispensable pour répondre aux besoins énergétiques du pays et c’est finalement le consortium Norte Energia, dirigé par une filiale du groupe brésilien Eletrobras, qui a remporté le 20 avril l’appel d’offres pour la construction du barrage. C’est une défaite pour les Indiens et pour les écologistes, comme on pouvait le lire dans Le Point. L’impact de ce méga-barrage, censé détourner sur 100 kilomètres plus de 80% des eaux du Xingu, sera catastrophique, aussi bien pour les Indiens que pour l’environnement: il inondera un immense territoire d’environ 50000 hectares, obligera plus de 20000 familles à migrer et asséchera certaines parties du Xingu, réduisant ainsi le stock de poissons dont les Indiens de la région, notamment les Kayapó, les Arara, les Juruna, les Araweté, les Xikrin, les Asurini et les Parakanã, ont besoin pour vivre.

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Manifestation du peuple Emberá Katío (source: ONIC)

Enfin, toujours en Amérique latine, au Nord-Ouest de la Colombie, à la frontière avec le Panama, le peuple Emberá Katío, qui vit dans une réserve indigène située dans le bassin du Haut Sinú, est menacé par la construction d’un nouveau barrage. Déjà, en 1993, un premier barrage hydroélectrique, «Urrá I», avait été construit sur la rivière Sinú par la société suédoise Skanska, et cela sans que les communautés indigènes aient été consultées. Dans le n°75 (février 2010) de sa revue Ikewan [1],  ICRA a dressé le bilan de ce barrage. Et il est accablant:

7400 hectares de terres sont inondés. La plupart de ces terres sont fertiles mais des lieux sacrés sont également touchés. L’effet négatif du barrage ne s’arrête pas aux terres, l’hydrologie du fleuve est profondément perturbée. Le cycle du frai des poissons est irrémédiablement coupé et le nombre d’espèces baisse drastiquement. Les carences dans l’alimentation ainsi que l’apparition du paludisme augmentent les maladies et la mortalité des enfants. [...] Les embarcations traditionnelles, peu adaptées au nouveau contexte sont troquées contre des barques à moteur, chères à ravitailler en carburant.

L’ONIC (Organización Nacional Indígena de Colombia) a également dénoncé les conséquences sociales calamiteuses de la construction de ce barrage: les Senú et les Embera-Katío ont été obligés de quitter leur territoire traditionnel. Ils ont échoué dans des bidonvilles urbains, avec des conditions de vie misérables, et se sont retrouvés confrontés à de nouveaux problèmes tels que l’acculturation, l’alcoolisme, la toxicomanie ou la prostitution. Les enfants sont abandonnés et tombent dans la délinquance, quand ils ne sont pas impliqués dans le conflit armé colombien.

Aujourd’hui, le gouvernement colombien est décidé à construire un nouveau barrage:  57000 hectares devraient être inondés. Un tel projet signifie concrètement le déplacement des quatre mille Emberá Katío qui vivent dans le Haut-Sinú. De façon à mener à bien ce projet, et en prétextant la présence de la guérilla, le gouvernement colombien a renforcé la présence militaire dans la région, ce que les Indiens dénoncent:

Les groupes armés illégaux (principalement les groupes de guérilleros et les groupes paramilitaires) ainsi que la Force Publique ont pénétré avec les armes dans notre territoire ancestral, mettant en danger nos vies, empêchant la jouissance effective de nos droits ethniques et culturels sur notre territoire et menant des actions qui violent nos droits fondamentaux individuels et collectifs.

Les revendications des Emberà Katío sont simples: ils demandent l’abandon du projet de construction du barrage et la démilitarisation de leur territoire. Pour eux, c’est une question de survie.

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À Bornéo.

Les barrages sont en cours de construction sur la terre des Penan. © Survival

Le 25 février dernier, Survival nous révélait que le directeur de Sarawak Energy, l’entreprise norvégienne chargée de construire un méga-barrage sur le territoire des Penan, un peuple indigène qui vit dans la partie malaisienne de l’île de Bornéo, avait été mis en cause par les médias norvégiens pour violation des droits des peuples indigènes:

Les normes internationales mises en place par les Nations Unies exigent que tout projet de développement en territoire indigène ne peut avoir lieu sans le consentement libre, préalable et informé des populations concernées. Or les Penan affectés par le barrage hydroélectrique de Murum ont certifié ne pas avoir eu d’autre choix que celui de quitter leur terre. [...]

Dans un récent rapport sur le projet du barrage de Murum, la Commission des droits de l’homme malaisienne dénonçait : ‘Au lieu de demander aux communautés indigènes si elles voulaient ou non être déplacées, les ‘consultations’ menées par les autorités ont seulement consisté à informer les communautés de la décision gouvernementale et des impacts que le projet auraient sur elles’.

Le barrage de Murum est le premier d’une série de nouveaux méga-projets hydroélectriques planifiés par le gouvernement de l’Etat du Sarawak qui provoqueront le déplacement de milliers d’autochtones. De nombreux observateurs malaisiens remettent en cause la construction de ces barrages arguant qu’ils dépassent largement les besoins énergétiques du Sarawak.

Les Penan qui ont été relocalisés pour faire place au barrage de Bakun déjà en activité sont maintenant dans l’incapacité de chasser ou de pratiquer la cueillette, et les petites parcelles qui leur ont été attribuées ne leur fournissent pas suffisamment de nourriture.

Reconnaissant que 1 350 personnes seraient affectées par le barrage de Murum, le directeur de Sarawak Energy a résumé la problématique qui se pose ici: “Nous sommes confrontés à un dilemme qui se pose entre le besoin de développer des ressources qui concernent la majorité et les aspirations des peuples indigènes qui veulent rester sur leurs terres“.

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La vallée de l’Omo (Ethiopie et Kenya).

Mursi et Kwegu, Vallée inférieure de l'Omo, Ethiopie (Source: Survival)

En Éthiopie,  les peuples qui  vivent dans la vallée de l’Omo sont menacés par la construction d’un barrage gigantesque. Ce barrage, nommé Gibe3 , en partie financé par la plus grande banque chinoise et construit par des entreprises italiennes et chinoises, supprimera la crue naturelle de l’Omo, qui dépose des limons fertiles sur ses berges. Par conséquent, il va affecter les conditions de vie de 200 000 autochtones qui pratiquent  notamment une agriculture de décrue. Le mur du barrage, qui s’élèvera à 240 mètres, sera le plus haut d’Afrique et le lac-réservoir s’étendra sur 150 km2. La construction devrait être terminée en 2012.

Plusieurs ethnies vivent dans la vallée de l’Omo: les Bodi (Me’en), les Daasanach, les Kara (ou Karo), les Kwegu (ou Muguji), les Mursi et les Nyangatom.  Pour survivre aux contraintes d’un milieu semi-aride, ces peuples ont développé des modes de vie qui les rendent dépendants de la rivière et de sa décrue: ils utilisent le limon déposé sur les berges du fleuve par le lent retrait des eaux. Cela leur permet aussi de faire des échanges avec des tribus voisines, telles que les Hamar, les Chai ou les Turkana. Cet équilibre va disparaître avec le barrage: les cultivateurs et éleveurs de la vallée seront privés de ressources et seront donc exposés à l’insécurité alimentaire. D’ailleurs, certains peuples autochtones de la vallée, comme les Kwegu, sont déjà confrontés à la famine. Or, si les terres fertiles sont plus rares, on peut redouter que des conflits éclatent entre ces peuples pour leur possession.

Enfin, comme Survival l’a souligné en mars dernier, le gouvernement a violé la Constitution éthiopienne et le droit international dans le processus d’acquisition:

Le gouvernement éthiopien projette de céder de grandes parties des territoires indigènes de la vallée de l’Omo à des compagnies et des gouvernements étrangers pour y pratiquer l’agriculture à grande échelle, dont celle d’agrocarburants qui sera irriguée par l’eau du barrage.

La plupart des peuples indigènes qui seront affectés par le barrage ne connaissent rien du projet. Le gouvernement éthiopien qui impose une forte répression sur les organisations indigènes a dissous 41 associations communautaires locales, empêchant ainsi les communautés d’organiser des réunions à propos du barrage.

Les peuples autochtones seront dépossédés de leurs terres. Le gouvernement éthiopien envisage de les céder à des compagnies étrangères pour qu’elles y pratiquent une agriculture intensive irriguée par l’eau du barrage. On parle notamment de production d’agrocarburants.

ICRA précise que le barrage aura également des conséquences au Kenya, sur le cours de l’Omo et  le lac Turkana:

On estime que le niveau du lac devrait baisser de 10 mètres, affectant plus de 300.000 personnes. D’abord en augmentant la salinité de l’eau, ce qui la rendrait non potable. Cette salinité mettrait en péril certaines espèces de poissons, ce qui affecterait plus de 100.000 personnes liées à l’industrie locale de la pêche. Enfin, cet impact sur la pêche aura des conséquences sur la sécurité alimentaire et l’économie locale de plus de 300.000 Kenyans.

Pour plus d’informations sur le Gibe3, visitez le site de la campagne stopgibe3.

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Le poisson constitue une part essentielle du régime alimentaire des Enawene Nawe

Thailande : 4000 Hmong expulsés vers le Laos

Des militaires thaïlandais surveillent l'expulsion de milliers de réfugiés hmong vers le Laos, le 28 décembre. AFP/ROYAL THAI ARMY

Des militaires thaïlandais surveillent l'expulsion de milliers de réfugiés hmong vers le Laos, le 28 décembre. AFP/ROYAL THAI ARMY

Ce 28 décembre, une dépêche de l’agence Reuters nous apprend que la Thaïlande vient d’expulser vers le Laos plus de quatre mille membres de l’ethnie Hmong, une ethnie minoritaire d’Asie du Sud-Est. Un acte unanimement condamné par la communauté internationale. Dans un communiqué, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, qui s’est dit profondément consterné, a indiqué que le refoulement «mettrait en danger la protection des réfugiés». Il a notamment appelé le gouvernement thaïlandais à suspendre cette expulsion et à fournir des détails sur les assurances reçues de la part du Laos.  En effet, les Hmong risquent d’être soumis à de mauvais traitements de la part du gouvernement communiste laotien et ont à ce titre besoin d’une protection internationale.

La tragédie des Hmong est celle d’un peuple entraîné dans les tourments de l’histoire et dans des conflits qui ne le concernaient pas. Les Hmong luttèrent d’abord au côté des Français pendant la guerre d’Indochine puis, durant la guerre froide, alors que les États-Unis se battaient au Vietnam, ils furent recrutés par la CIA pour combattre la présence des soldats vietnamiens au Laos, notamment le long de la fameuse piste Ho Chi Minh. En 1975, lorsque le parti communiste du Pathet Lao prit le pouvoir au Laos, certains Hmong refusèrent de fuir et tentèrent de résister: la répression fut alors terrible et la République populaire du Laos, appuyée par le Vietnam, n’hésita pas  à utiliser contre eux des armes chimiques. Suite à la  “guerre des collines” (1987-1988), un conflit frontalier opposant le Laos à la Thaïlande, la résistance Hmong déclencha en décembre 1989 une offensive d’envergure qui libéra plusieurs villages de la province de Sayaboury et qui aboutit à la formation d’un gouvernement provisoire. C’était bien évidemment inacceptable pour le gouvernement laotien qui fit bombarder en mai 1990 la province de Sayaboury à l’arme chimique et qui créa par décret en 1994 la zone spéciale de Saysomboun, zone de non-droit où les militaires se livrent à un véritable génocide. En octobre 2007, une question à l’Assemblée nationale du député Jean-Pierre ABELIN (Nouveau Centre) attirait l’attention sur la difficile survie du peuple Hmong au nord du Laos:

C’est une véritable extermination à laquelle la communauté internationale assiste sans réaction. Alors que cette ethnie comptait plus de 8 000 membres en 1989, ils n’étaient plus que 4 000 en 2000 et moins de 800 en 2004.

Il rappelait par la même occasion que la France avait une dette morale envers les Hmong  puisqu’elle les abandonna à leur sort après les accords de Genève sur l’Indochine en juillet 1954, sans même les informer de la fin des combats:

Les Hmongs n’ont jamais failli à leurs engagement après s’être rangés aux côté des Français, dès le début de l’occupation japonaise en 1940. Jusqu’en 1954, ils participèrent aux combats contre les forces viêt-minh. Peu de temps avant la chute de Diên Biên Phu, une troupe de 2000 partisans décida seule d’aller à marche forcée porter secours aux assiégés.

De 1998 à 2000, des manifestations mais aussi des raids dans la région de Xieng Khouang sont les derniers soubresauts de la résistance Hmong.  Fin 2004, les derniers Hmong parviennent à fuir en Thaïlande où ils sont parqués dans de véritables camps de prisonniers: désormais soucieuse d’entretenir de bonnes relations avec le Laos, la Thaïlande ne leur accorde pas le statut de réfugiés mais celui d’immigrant économique illégal. Ainsi, environ huit mille Hmong sont enfermés dans ces camps, dans la province de Phetchabun, depuis parfois plus de trente ans.

Les expulsions des Hmong réfugiés en Thaïlande ont débuté il y a trois ans et doivent prendre fin ce 31 décembre en vertu d’un accord signé en 2007 entre les deux Etats. Le Laos affirme avoir préparé des “abris temporaires” mais l’avenir des Hmong demeure incertain. On peut d’autant plus craindre de graves atteintes à leurs droits les plus élémentaires que les journalistes et les inspecteurs du HCR sont tenus à l’écart. Selon les militaires qui supervisent l’opération, les médias ont été tenus à l’écart pour éviter que des Hmong ne tentent “d’attirer l’attention sur leur statut en [se] mutilant”. Depuis deux ans, les journalistes n’ont pas accès aux camps. En mai, Médecins sans frontières, principale ONG venant en aide aux Hmong, s’était retiré du site après avoir dénoncé le traitement qui leur était infligé.

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Sur le web, on trouvera des informations sur les Hmong sur le forum de la communauté Hmong francophone et sur ce site consacré à l’ethnologie. Des articles dénonçant les expulsions et la situation préoccupante des Hmong ont été publiés ces derniers jours par Koz, par ICRA et sur le site du HCR. Le Monde a également mis en ligne un portfolio sonore où l’on entend la présidente de Médecins Sans Frontière s’inquiéter du sort réservé aux Hmong.

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[Mise à jour le 5 janvier 2010]

Réflexion – Un cadeau d’Iwaki

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Cai Guo-Qiang "Réflexion—Un cadeau d’Iwaki" (2004)

Exposition temporaire au Musée Guggenheim.

L’artiste chinois Cai Guo-Qiang a récupéré l’épave d’une barque en bois sur une plage d’Iwaki et l’a remplie de débris d’assiettes et de statuettes bouddhistes en porcelaine blanche. Le résultat, qui évoque des échanges commerciaux voués au naufrage, est étrange. Une métaphore de la mondialisation?

Émeutes ethniques au Xinjiang

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Que s’est-il passé au Xinjiang?

Le 5 juillet, la province chinoise du Xinjiang est secouée par de violentes émeutes qui auraient fait 156 morts et près d’un millier de blessés selon l’agence officielle Chine nouvelle. Le réseau télévisé public CCTV s’est empressé de diffuser les images ci-dessus, où l’on voit des véhicules  incendiés et des membres de l’ethnie Han blessés après avoir été attaqués par des Ouïgours.  Très vite, les autorités chinoises et les manifestants se sont livrés à une bataille des images si bien que, dans la vidéo qui suit, on se rend compte que les manifestants  ouïgours sont nombreux à Urumqi, ce qui ne se voyait pas sur les images officielles. Ils semblent défiler pacifiquement pour demander l’ouverture d’une enquête sur le lynchage de deux ouvriers ouïgours qui avaient émigré dans le district de Shaoguan pour travailler dans une usine près de Canton.

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Toujours est-il qu’avec cette crise, les autorités chinoises ont choisi de tester une nouvelle stratégie médiatique, qui contraste avec la gestion l’an dernier de la crise tibétaine, comme le souligne Arnaud de LA GRANGE dans son blog. Dès dimanche, nous étions informés et les dépêches de l’AFP, reprises par Le Monde ou Le Figaro, nous parlaient des mêmes scènes de violences, de civils ensanglantés et de bus carbonisés, et reprenaient les accusations formulées à l’encontre de la dissidence ouïgoure en exil, et notamment le Congrès mondial ouïgour de Rebiya KADEER. Car, en jouant sur la liberté de l’information, les autorités en profitent pour faire passer leur message, en mettant en avant les victimes Hans et en désignant des coupables. Pour mieux justifier la répression à venir? Les propos du président du gouvenement régional, que tous les quotidiens ont reproduits, permettent de le supposer:

“Le Xinjiang prendra les mesures les plus fortes pour empêcher la situation de s’étendre à d’autres régions et pour préserver la stabilité”, a dit lundi Nur Bekri, le président de la région autonome, dans un discours musclé. “Les forces de sécurité et la police armée doivent renforcer leur contrôle sur Urumqi et la poursuite des éléments criminels, et traiter fermement et résolument les nouveaux actes de destruction”, a-t-il ajouté.

Alors que des centaines de personnes ont été arrêtées et que les autorités chinoises ont promis des “punitions sévères”, Bernard KOUCHNER, ministre français des Affaires étrangères, interrogé le 9 juillet sur France Info, confondait Ouïgours et yoghourts. La bourde n’a pas échappé à l’équipe de Rue89 qui a mis la vidéo en ligne. Le ministre semble bien embarrassé: il bafouille, tourne autour du pot comme s’il ne maîtrisait pas son sujet et s’obstine dans son lapsus, ce qui nous vaut des déclarations surréalistes du genre: «C’est une province chinoise, certes, mais les yoghourts ont toujours pensé que c’était chez eux», «Les yoghourts sont des musulmans plutôt ouverts».  D’accord, on ne peut pas reprocher au ministre de ne pas savoir prononcer le nom de toutes les ethnies du monde. Mais il n’a vraiment pas préparé son interview et improvise des platitudes affligeantes: les émeutes seraient des «affrontements presque traditionnels» ou encore «c’est un grand pays la Chine, et lorsqu’il y a des affrontements de ce genre ça fait beaucoup beaucoup de blessés et de morts». Comme si le nombre de victimes, lors d’affrontements, était proportionnel à la taille du pays! Avec ce genre de raisonnement, ne pourrait-on pas revoir à la baisse le chiffre des victimes du génocide dans un aussi petit pays que le Rwanda?

Trêve de plaisanterie. Ce n’est pas la première fois que de tels incidents éclatent au Xinjiang. Ils traduisent le malaise grandissant entre les Ouïgours – ethnie majoritaire et musulmane – et les autorités chinoises. Mais la cause du Xinjiang n’est pas aussi médiatique que celle du Tibet: les Ouïgours n’ont pas une figure charismatique comme le Dalaï-Lama. C’est sans doute pour cela qu’on peut les confondre avec les yoghourts.

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Le Xinjiang, périphérie contestée.

Les minorités séparatistes chinoises (Source: Le Monde)

Les minorités séparatistes en Chine (Source: Le Monde)

Le Xinjiang (autrefois appelé Turkestan oriental) compte aujourd’hui 21 millions d’habitants, parmi lesquels  on trouve plus de 8 millions de Ouïgours. Les Ouïgours, peuple musulman d’origine turque, se sont sans doute sédentarisés dans cette région au VIIIème siècle.  Cela explique que le Xinjiang soit, après l’Ouzbékistan, le second foyer de peuplement turcophone musulman en Asie centrale. Au cours de l’histoire, les relations avec les Chinois ont été souvent tumultueuses. Comme Thierry KELLNER, de l’Institut universitaire de hautes études internationales à Genève, le souligne dans une interview accordée au journal Le Monde, le Xinjiang est en effet une périphérie contestée:

Une province qui a souvent échappé au contrôle de Pékin. Les dynasties chinoises ont imposé leur contrôle sur le Xinjiang, mais toujours de façon intermittente. La culture des habitants du Xinjiang  est plus centrasiatique que chinoise. D’origine turco-iranienne, ils sont musulmans et leur langue vient du turc. La Chine n’a fait la conquête militaire du Turkestan qu’au XVIIIe siècle. Après l’arrivée des communistes au pouvoir, en 1949, les Ouïgours ont eu l’impression que la politique de Pékin est devenue nettement plus favorable aux Chinois Hans. Il y a aujourd’hui dans la province une nette différence de revenus entre les Ouïgours et les Hans. Les Hans ont le pouvoir. Ces manifestations sont une traduction du malaise qui persiste avec les Ouïgours.

N’hésitant pas à manipuler l’histoire, Pékin a mis en place un puissante propagande de façon à montrer que le Xinjiang a toujours fait partie de la Chine. En réalité, la conquête définitive n’eut lieu qu’en 1884 sous la dynastie mandchoue des Qing. Les Chinois changèrent alors le nom du Turkestan oriental pour l’appeler Xinjiang, c’est-à-dire “nouvelle frontière”. Dans les années 1920, le gouverneur chinois menait néanmoins une politique très indépendante du pouvoir central et il  fallut attendre la prise de pouvoir par les communistes pour que, après 1949, la Chine maoïste impose son autorité sur ce qui deviendra, en 1955, la “région autonome ouïgoure du Xinjiang”. Pour Pékin, cette région est d’une importance capitale: c’est non seulement un territoire stratégique pour des raisons économiques, car il est riche en hydrocarbures, mais aussi géopolitiques, avec 5 000 kilomètres de frontières avec huit pays (l’Inde, le Pakistan, l’Afghanistan, le Tadjiskistan, le Kirghizstan, le Kazakhstan, al Russie et la Mongolie).

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Aujourd’hui, si les 8 millions d’Ouïgours forment la principale composante de la population du Xinjiang, leur part n’a cessé de diminuer depuis 1949: à l’époque, ils représentaient 75% de la population. Aujourd’hui ils n’en représentent plus que 45%. À l’inverse, les Hans, qui composent l’ethnie majoritaire en Chine, ont vu leur population augmenter considérablement: ils sont plus de 7 millions au Xinjiang (40% de la population) alors qu’ils n’étaient que quelques centaines de milliers en 1949. Cette évolution démographique est bien entendu la conséquence du processus de colonisation massif planifié par Pékin.

Les Ouïgours se plaignent de cette colonisation du Xinjiang par les Chinois.  Leur sentiment identitaire est très fort. Outre la sinisation de leurs terres, ils dénoncent encore la répression politique et religieuse menée selon eux par la Chine, sous le couvert de lutte antiterrorriste. Ainsi, depuis une vingtaine d’années, on assiste à un renouveau du nationalisme ouïgour et à une certaine réislamisation des populations musulmanes, si bien que les troubles se sont multipliés. Les autorités ont pris peur et, au début des années 90,  ont réprimé tout ce qui ressemblait à une vélléité d’indépendance. Cela a contribué à radicaliser la contestation. Pour que l’on parle de la situation du Xinjiang, les nationalistes Ouïgours ont commis des attentats, notamment à  Kashgar en août 2008, à la veille des Jeux olympiques. Mais le Xinjiang n’est pas le Tibet et l’écho médiatique a été très faible. L’engagement djihadiste des Ouïgours, marginal, est devenu le principal argument des chinois contre l’opposition ouïgoure.

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xinjiang

Chine : population et richesses du Xinjiang (carte de Philippe Rekacewicz — Le Monde Diplomatique, février 2002)

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Quelles sont les causes de ces émeutes?

Ces émeutes sont la traduction du malaise qui persiste entre les Hans, l’ethnie chinoise majoritaire, et les Ouïgours. Dans une interview accordée au Figaro, le sinologue Jean-Luc DOMENACH nous explique que les émeutes d’Urumqi résultent avant tout de la main-mise de Pékin sur le Xinjiang:

«Les Ouïgours sont détestés des Chinois»

Recueilli par Bastien Hugues | 08/07/2009 |

[...]

Pourquoi les Ouïgours et les Hans s’affrontent-ils aujourd’hui ?
Il y a déjà eu de très nombreuses révoltes de la part des Ouïgours, notamment au début et à la fin des années 60 et au début des années 90, parce que leur sentiment identitaire est particulièrement fort. En fait, il y a un esprit de résistance des Ouïgours depuis que les Chinois les Hans colonisent le Xinjiang. Dans les années 1940, il y a même eu une République ouïgoure du Turkestan, indépendante de la Chine. Aujourd’hui, cette résistance est d’autant plus forte que les Ouïgours ont le sentiment que la progression de l’économie chinoise se fait à leurs dépens et facilite une domination croissante des Chinois sur leur population.

Que représente le Xinjiang pour Pékin ?
Cette région constitue un véritable enjeu de sécurité publique pour les autorités chinoises, puisqu’il s’agit d’un très vaste espace, situé au centre d’une zone très fragile près du Tadjikistan, du Kirghizstan ou de l’Ouzbékistan, et où se font notamment les essais nucléaires chinois.

Les liens que Pékin dresse entre les Ouïgours et le terrorisme islamiste sont-ils crédibles ?
Absolument pas. Ce sont des histoires. Pour beaucoup de pouvoirs en place, il est toujours facile d’établir un lien entre les résistances ethniques et le terrorisme. En réalité, seuls quelques Ouïgours ont intégré les rangs d’al-Qaida, mais il s’agit de cas extrêmement minoritaires. En général, les Ouïgours sont d’ailleurs d’un islam très modéré. [...]

Est-ce que les Chinois comprennent cette révolte ouïgoure?
Les Ouïgours sont détestés en Chine. Un peu comme les gens du voyage chez nous, ils ont mauvaise réputation, ils sont souvent accusés d’être des brigands, des voleurs… Du coup, je ne suis pas sûr qu’il y ait une grande solidarité envers les Ouïgours de la part des Chinois, et notamment de la part de la jeunesse chinoise, qui connaît actuellement une véritable explosion de nationalisme.

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En fait, ces événements sont surtout liés à la situation économique. La situation du Xinjiang est comparable à celle du Tibet: les fruits du développement économique de la Chine, lié à la mondialisation, échappent aux minorités ethniques au seul profit de l’ethnie Han. Les Ouïgours, qui se sentent déjà dépossédés de leurs terres, ont le sentiment plus général d’être marginalisés. Comme le montre Rémi CASTETS dans une excellente étude intitulée Opposition politique, nationalisme et islam chez les Ouïghours du Xinjiang (CERI, 2004), les Ouïghours sont exclus du partage des richesses parce qu’ils ont plus difficilement accès à l’éducation:

Le processus de colonisation a renforcé des inégalités socio-économiques sources elles aussi de rancoeurs. En effet la colonisation tend, par un processus complexe, à exclure les minorités nationales du Xinjiang du partage des richesses générées par la mise en valeur de la région. Certes, l’Etat central est conscient qu’il est important d’impliquer les minorités nationales dans le développement économique régional afin d’assurer la stabilité du Xinjiang. Depuis le lancement en janvier 2000 de la campagne « d’ouverture du Grand Ouest » (Xibu dakaifa), les autorités chinoises ont accordé une attention toute particulière à la RAOX. Depuis 1949 et a fortiori au cours des dernières années, la région a bénéficié d’importants investissements dans les transports et dans le secteur industriel. Cette région, autrefois dépourvue d’industrie et parmi les plus pauvres de Chine, est ainsi aujourd’hui au sein des provinces du « Grand Ouest » chinois celle qui dispose du PIB par habitant le plus élevé. Elle a connu au cours de la période 1978-2000 un taux de croissance supérieur à la moyenne chinoise. Parmi les 31 unités administratives de niveau infra-étatique, elle se classe désormais au 12e rang en terme de PIB par habitant. Cependant, ces données macroéconomiques encourageantes cachent de fortes inégalités qui s’articulent le long de lignes ethniques et qui entretiennent le ressentiment ouïghour. Certes, les Ouïghours bénéficient dans une certaine mesure du dynamisme économique de la région et des différentes améliorations du cadre de vie qu’il implique. Mais les investissements, dirigés en priorité vers les zones de colonisation, ont à leurs yeux surtout profité aux colons hans. En effet, le produit intérieur brut par habitant dans les zones de peuplement han reste largement supérieur à celui des zones où les Ouïghours sont encore majoritaires. La faiblesse du PIB par habitant dans le bassin du Tarim où se concentrent les trois quarts de la population ouïghoure du Xinjiang laisse supposer qu’une part importante des familles dispose de revenus inférieurs au seuil de pauvreté chinois, et a fortiori au seuil fixé par les organismes internationaux.
Parallèlement, ces différences de revenus s’articulant le long de lignes ethniques sont à l’origine d’un accès inégal au système éducatif. Ces inégalités d’accès à l’enseignement, elles-mêmes exacerbées par les handicaps linguistiques dont souffrent les Ouïghours, viennent en retour renforcer cette stratification socio-économique. En effet, le processus de modernisation que connaît la région se fait sur la base d’une intégration économique croissante avec la Chine. Compte tenu du rôle dominant des Hans dans l’économie et l’administration, il est capital de maîtriser le mandarin pour accéder à des postes de responsabilité. Concrètement, les jeunes élèves ouïghours ont le choix entre suivre les «classes ouïghoures» où l’enseignement est effectué essentiellement en ouïghour, et les «classes chinoises» en zone d’habitat mixte où l’enseignement est effectué en mandarin. Même si les «classes chinoises» sont plus coûteuses, les élites ouïghoures qui maîtrisent souvent elles-mêmes le mandarin envoient fréquemment leurs enfants dans les classes chinoises pour leur garantir de meilleures chances de réussite professionnelle. Cependant, compte tenu des risques d’acculturation que représente ce type de démarche, et de la compartimentation assez stricte de l’habitat han et ouïghour, mais aussi parce que dans les zones ouïghoures rurales reculées ce type de classe n’existe pas, la plupart des familles ouïghoures envoient leurs enfants dans les « classes ouïghoures » à proximité de leur domicile. Ainsi, beaucoup de jeunes, en dépit de l’existence de cours de (et en) mandarin dans les « classes ouïghoures », ne maîtrisent pas le chinois à la fin de leur scolarité. Récemment, les autorités régionales ont entamé la mise en place d’un programme visant à développer le bilinguisme mandarin/langue nationale chez les minorités. Néanmoins, ce programme qui multiplie les enseignements en mandarin, voire remplace ceux en ouïghour dans l’enseignement supérieur, est vécu comme l’expression d’un processus de modernisation qui, à l’initiative de Pékin, se fait sur la base d’une acculturation. Au-delà de ces handicaps linguistiques, l’incapacité des populations les plus pauvres à financer les études de leurs enfants contribue à bloquer une large partie de la population ouïghoure aux échelons les plus bas de la société. Théoriquement, via l’attribution de points supplémentaires aux concours d’entrée à l’université, le système éducatif chinois est censé faciliter l’ascension sociale des minorités. Mais, en dépit d’une augmentation certaine des taux de scolarisation depuis 1949, avec le délitement du filet social chinois, une certaine aisance financière est nécessaire pour poursuivre des études. Les frais de scolarité sont en constante augmentation et il est de plus en plus difficile d’obtenir des bourses scolaires. Bien qu’il y ait eu une amélioration des conditions de scolarisation dans les districts urbains les plus favorisés, les familles les plus pauvres continuent de restreindre la durée de scolarisation de leurs enfants dans les zones rurales les plus reculées. Alors que les familles hans plus riches et souvent citadines peuvent faire suivre à leurs enfants des études plus longues et dans de meilleurs établissements, les enfants des minorités nationales moins aisées quittent en masse le système scolaire entre le collège et le lycée, ce qui nuit à leur niveau de qualification. Ces différences de capital scolaire conjuguées à une embauche souvent discriminatoire dans le privé perpétuent au cours des décennies une stratification socioprofessionnelle dans laquelle les Ouïghours sont pénalisés par rapport aux Hans. Les minorités nationales au Xinjiang continuent d’être surreprésentées au bas de l’échelle socioprofessionnelle et les Hans surreprésentés dans les échelons les plus élevés. Ainsi, alors que les minorités nationales constituaient près de 54 % de la population au Xinjiang en 1990, elles représentaient plus de 76 % des travailleurs agricoles (contre 69,4 % en 1982, pour près de 52,8 % de la population totale à l’époque), moins de 41 % des effectifs des professions libérales et techniques et moins de 30 % des directeurs et administrateurs.
Au quotidien, ce déclassement des Ouïghours se traduit par des conditions de vie précaires aggravées par la quasi-inexistence de système de protection sociale en Chine. Selon le recensement de 1990, le taux de mortalité infantile chez les minorités nationales au Xinjiang était 3,6 fois plus important que celui des Hans et leur espérance de vie était de 62,9 ans contre 71,4 ans pour les Hans du Xinjiang. Parallèlement, le sous-emploi chez les jeunes Ouïghours a conduit à une augmentation de la criminalité et de la consommation de drogue, allant de pair avec une explosion des cas de sida.

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Pour conclure, les Ouïgours ont accumulé un sentiment de frustration et de révolte. D’abord, ils  se sentent dépossédés de leurs terres par les Chinois de l’ethnie Han qui ont afflué au cours des dernières décennies pour s’installer au Xinjiang. Les richesses du sous-sol, telles que le gaz et le pétrole, sont exploitées pour soutenir la croissance économique et répondre à la consommation grandissante des Chinois. Parmi les régions intérieures de la Chine, qui sont en général rurales et pauvres,  alors que les espaces littoraux sont économiquement dynamiques, ouverts aux capitaux étrangers grâce à des zones économiques spéciales, le Xinjiang s’est bien développé, notamment grâce à une politique d’investissements conduite par Pékin. Mais les Ouïgours n’en tirent aucun avantage. Ils se sentent ainsi écartés des bénéfices de la mondialisation. Le renouveau de leur sentiment nationaliste, avec ce que cela signifie de revendications identitaires, est alimenté non seulement par les rancoeurs à l’égard des Hans mais aussi par les inégalités qui persistent: concentrés dans les zones rurales (il est d’ailleurs curieux que les émeutes aient éclaté dans la capitale Urumqui où les Ouïgours ne représentent que 10% de la population), moins scolarisés, moins bien formés, largement minoritaires dans les professions libérales et dans l’administration et ayant une espérance de vie plus courte, les Ouïgours apparaissent en effet comme une véritable une population de déclassés.

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À lire sur le web:

Sur le site de Rue89: Au Xinjiang, les Ouïgours résistent à la colonisation (06/07/2009)

Opposition politique, nationalisme et islam chez les Ouïghours du Xinjiang, Rémi CASTETS (Études du CERI-2004)

Dossier spécial d’Aujourd’hui la Chine sur les violences du Xinjiang

Blog.mondediplo.net/2009-07-07-Révolte des Ouïgours de l extrême Ouest chinois

Le Monde: Un irrédentisme ouïgour attisé par la colonisation_(07/07/2009)

http://www.chine-informations.com/guide/ethnies-chinoises_131.html

[Article mis à jour le 14 juillet 2009]

Peuplé majoritairement d’Ouïgours, l

La burqa, prison ambulante ou appareil orthopédique?

Burqa-Afghanistan-AFP.

À l’initiative du député communiste André GERIN, des parlementaires français de droite et de gauche réclament une commission d’enquête sur le port, par certaines femmes musulmanes, de la burqa ou du niqab. Un article de Laure DAUSSY paru hier soir  sur le site du Figaro, nous dit que cette commission aurait pour but de «faire l’état des lieux de la situation, de comprendre pourquoi le phénomène progresse». «Nous sommes aujourd’hui confrontés, dans les quartiers de nos villes, au port par certaines femmes musulmanes de la burqa, voilant et enfermant intégralement le corps et la tête dans de véritables prisons ambulantes ou du niqab qui ne laisse apparaître que les yeux», écrit André Gerin dans l’exposé des motifs du texte, jugeant cette «tenue vestimentaire dégradante». On peut s’étonner que des députés ouvrent aujourd’hui le débat sur le port de la burqa: y aurait-il urgence ? Cela aurait-il un rapport avec la guerre qui s’intensifie depuis quelques semaines au Pakistan et en Afghanistan contre ces champions de la burqa que sont les Talibans? Ou bien est-ce une réponse au président américain Barack OBAMA qui, dans un discours prononcé au Caire, avait critiqué les pays occidentaux qui décidaient «des vêtements qu’une femme doit porter»? La burqa est-elle un simple vêtement? Les femmes qui la portent aujourd’hui en France le font-elles par tradition culturelle, parce qu’elles sont afghanes ou pakistanaises? Alors? Que représente la burqa? Que signifie-t-elle?

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Un appareil orthopédique.

La première fois que j’ai croisé une burqa, si je puis dire, c’était dans le chapitre XXXIX de Tristes Tropiques [1] où Claude LÉVI-STRAUSS raconte son voyage au Pakistan en 1950, dans le cadre d’une mission pour le compte de l’UNESCO sur l’enseignement des sciences:

Au pied des montagnes du Cachemire, entre Rawalpindi et Peshawar, s’élève le site de Taxila à quelques kilomètres de la voie ferrée. J’avais emprunté celle-ci pour m’y rendre, involontairement responsable d’un menu drame. Car l’unique compartiment de première classe où je montai était d’un type ancien -sleep 4, seat 6- qui tient le milieu entre le fourgon à bestiaux, le salon et -par les barreaux protecteurs aux fenêtres- la prison. Une famille musulmane s’y trouvait installée: le mari, la femme et deux enfants. La dame était purdah. En dépit d’une tentative pour s’isoler: accroupie sur sa couchette, enveloppée du burkah et me tournant obstinément le dos, cette promiscuité parut tout de même trop scandaleuse, et il fallut que la famille se séparât; la femme et les enfants se rendirent au compartiment des dames seules, tandis que le mari continuait à occuper les places réservées en m’assassinant des yeux. [...]

Sur le plan esthétique, le puritanisme islamique, renonçant à abolir la sensualité, s’est contenté de la réduire à ses formes mineures: parfums, dentelles, broderies et jardins. Sur le plan moral, on se heurte à la même équivoque d’une tolérance affichée en dépit d’un prosélytisme dont le caractère compulsif est évident. En fait, le contact des non-musulmans les angoisse. Leur genre de vie provincial se perpétue sous la menace d’autres genres de vie, plus libres et plus souples que le leur, et qui risquent de l’altérer par la seule contiguïté. Plutôt que parler de tolérance, il vaudrait mieux dire que cette tolérance, dans la mesure où elle existe, est une perpétuelle victoire sur eux-mêmes. En la préconisant, le Prophète les a placés dans une situation de crise permanente, qui résulte de la contradiction entre la portée universelle de la révélation et l’admission de la pluralité des fois religieuses. Il y a là une situation “paradoxale” au sens pavlovien, génératrice d’anxiété d’une part et de complaisance en soi-même de l’autre, puisqu’on se croit capable, grâce à l’Islam de surmonter un pareil conflit. En vain, d’ailleurs: comme le remarquait un jour devant moi un philosophe indien, les Musulmans tirent vanité de ce qu’ils professent la valeur universelle de grands principes: liberté, égalité, tolérance; et ils révoquent le crédit à quoi ils prétendent en affirmant du même jet qu’ils sont les seuls à les pratiquer. [...]

Tout l’Islam semble être, en effet, une méthode pour développer dans l’esprit des croyants des conflits insurmontables, quitte à les sauver par la suite en leur proposant des solutions d’une très grande (mais trop grande) simplicité. D’une main on les précipite, de l’autre on les retient au bord de l’abîme. Vous inquiétez-vous de la vertu de vos épouses ou de vos filles pendant que vous êtes en campagne? Rien de plus simple, voilez-les et cloîtrez-les. C’est ainsi qu’on en arrive au burkah moderne, semblable à un appareil orthopédique, avec sa coupe compliquée, ses guichets en passementerie pour la vision, ses boutons-pression et ses cordonnets, le lourd tissu dont il est fait pour s’adapter exactement aux contours du corps humain tout en le dissimulant aussi complètement que possible. Mais, de ce fait, la barrière du souci s’est seulement déplacée, puisque maintenant il suffira qu’on frôle votre femme pour vous déshonorer, et vous vous tourmenterez plus encore. Une franche conversation avec de jeunes musulmans enseigne deux choses: d’abord, qu’ils sont obsédés par le problème de la virginité prénuptiale et de la fidélité ultérieure; ensuite que le purdah, c’est-à-dire la ségrégation des femmes, fait en un sens obstacle aux intrigues amoureuses, mais les favorise sur un autre plan: par l’attribution aux femmes d’un monde propre, dont elles sont seules à connaître les détours. Cambrioleurs de harems quand ils sont jeunes, ils ont de bonnes raisons pour s’en faire les gardiens une fois mariés.

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En 1950, c’est-à-dire bien avant les Talibans, Claude Lévi-Strauss observe donc des femmes en burqa au Pakistan. Il trouve que la burqa est une tenue compliquée, si bien qu’il la compare à un appareil orthopédique. En poussant un peu plus loin la comparaison, on pourrait se demander quelle affection la burqa est censée traiter: est-ce un moyen de soigner ces conflits intérieurs qui semblent tourmenter les Musulmans et que Lévi-Strauss nous décrit ci-dessus? À moins de considérer la burqa comme une extension mobile du harem: une prothèse qui permettrait finalement aux femmes de sortir de leur réclusion forcée… Mmmm, le harem…  Voilà bien un fantasme d’occidental…

Dans Tristes Tropiques, Lévi-Strauss nous parle du Pakistan des années cinquante. Aujourd’hui encore, la burqa est surtout portée par les femmes afghanes et dans les régions tribales du Pakistan. Et en France? Croise-t-on autant de burqas? Le phénomène progresse-t-il autant que le dit André Gerin? N’est-ce pas plutôt le niqab, ce voile qui cache tout le corps sauf les yeux, que les députés français ont dans le collimateur?

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La burqa, l’Islam et la République.

Déjà, l’an dernier, la question de la burqa s’était posée quand le Conseil d’État avait refusé la naturalisation d’une jeune Marocaine au motif qu’elle portait la burqa: on avait considéré qu’elle ne pouvait prétendre à la nationalité française puisqu’elle avait « adopté, au nom d’une pratique radicale de sa religion, un comportement en société incompatible avec les valeurs essentielles de la communauté française, et notamment le principe d’égalité des sexes». Pour Dounia BOUZAR, anthropologue du fait religieux et ancienne membre du Conseil Français du Culte Musulman, la décision du Conseil d’État est justifiée mais le motif évoqué peut créer une confusion entre l’Islam et le salafisme. Dans l’interview suivante, parue le 15 juillet 2008 dans L’Humanité, Dounia BOUZAR, répond à ce sujet aux questions de Mina KACI:

Dounia Bouzar « La burqa, une barrière entre soi et le reste du monde »

Estimez-vous juste la décision du Conseil d’État ?

Dounia Bouzar. La burqa n’est pas un signe religieux, c’est un uniforme qui symbolise une vision du monde où l’on s’auto-exclut, où l’on exclut les autres. On met une barrière infranchissable entre soi et le reste du monde. Puisque la nouvelle loi exige une certaine adhésion aux « valeurs de la République », cela ne me semble pas étonnant que les juges aient estimé que les valeurs de cette personne sont incompatibles avec un minimum requis. Mais pas uniquement à cause de la burqa, plutôt à cause de l’idéologie qui sous-tend la mouvance « salafiste »… Au-delà du cas de cette Marocaine, accorder la nationalité française aurait fait des terres occidentales un lieu privilégié pour le développement de cette secte interdite au Maghreb, qui endoctrine les femmes pour multiplier d’un seul coup des cellules familiales entières.

Pouvez-vous définir ce qu’est le salafisme ?

Dounia Bouzar. Ces groupuscules qui se disent musulmans utilisent l’islam pour fabriquer des frontières mentales entre les adeptes et le reste du monde : les non-croyants, les croyants non musulmans, mais aussi les autres musulmans qui ne sont pas comme eux. Comment ? En arrachant les individus à tous ceux qui assurent traditionnellement leur socialisation : enseignants, éducateurs, animateurs, parents et même… imams ! Car il s’agit d’exacerber les différences avec « les autres », c’est-à-dire tous ceux qui n’adhèrent pas à la secte. À l’intérieur du groupe, les uns ne doivent pas se distinguer des autres, le « je » doit devenir un « nous », sans différenciation. On retrouve bien là de nombreux critères de la définition de la secte du rapport parlementaire de 1996 : « déstabilisation mentale, rupture induite avec l’environnement d’origine, atteinte à l’intégrité physique, embrigadement des enfants, discours plus ou moins antisocial, troubles à l’ordre public… » Depuis la nuit des temps, l’histoire des sectes est la même : ces groupuscules, porteurs de valeurs apparemment religieuses, sont des organes qui se coupent des « Églises » en même temps qu’elles se mettent à distance de la société dans laquelle elles veulent se répandre. Elles sont une force de rupture puisqu’elles reprochent aux Églises d’avoir perdu leur authenticité originelle à force de compromis avec la société et d’alliance avec la puissance politique.

Pourtant, le motif invoqué par la décision juridique est que cette femme « a adopté une pratique radicale de sa religion, incompatible avec notamment le principe d’égalité des sexes »…

Dounia Bouzar. Là, c’est très grave. Voilà encore un exemple où les instances républicaines reprennent au pied de la lettre les définitions de l’islam des intégristes. En serait-il de même si un Mexicain se reconnaissant « Serviteur de la Rose-Croix » demandait la nationalité française ? Espérons qu’elle lui soit refusée, mais il ne viendrait à l’idée de personne de spécifier que cet homme a adopté « une pratique radicale de la religion chrétienne… » La terre entière saurait d’un même mouvement que le pauvre bougre s’est fait endoctriner par des charlatans. Refuser la burqa, c’est respecter l’islam, à condition de ne pas relier les deux ! Car, en agissant ainsi, on renforce le pouvoir de cette secte intégriste ! Et c’est ce qu’ils veulent ! ! !

Comment expliquez-vous cet amalgame entre salafisme et islam existant au sein même des hautes institutions de la République ?

Dounia Bouzar. Ce n’est pas la première fois que la République française laisse les intégristes définir l’islam. Rappelons-nous que déjà, en 2005, un juge avait relaxé un imam salafiste qui appelait à la violence contre les femmes, en argumentant que l’imam « s’est limité à expliquer ce que dit sa religion au travers du Coran et [que] le tribunal n’a pas à pénétrer dans le for intérieur de la religion ». Plus récemment, le fameux jugement du tribunal de Lille acceptant de considérer la virginité comme « qualité essentielle » de la mariée pose le même type de questionnement : la justice a-t-elle cru ainsi « respecter les valeurs de l’islam » ? Normalement, la laïcité est là pour lutter contre les systèmes moyenâgeux qui autorisent des hommes à se servir de Dieu pour édicter des lois prétendument divines qui les arrangent ! L’islam est perçu comme une religion archaïque, ce qui entraîne de la part des institutions une double posture contradictoire : soit elle est diabolisante et discriminatoire envers tout pratiquant, soit au contraire elle devient hyperlaxiste parce qu’on « les » considère comme des sauvages pas totalement civilisés envers qui il faut faire preuve de tolérance.

Certains estiment que le Conseil d’État applique dans cette affaire la double peine, dans le sens où l’épouse est victime à la fois de son mari et de l’État français. Qu’en pensez-vous ?

Dounia Bouzar. Je ne pense pas que ça lui rendrait service, ni à elle ni aux autres, de faire comme si de rien n’était. C’est bon pour elle qu’on s’arrête, qu’on soit choqué, qu’on s’étonne. Cela va l’obliger à se poser des questions sur quelque chose qu’elle voudrait présenter comme une simple application de sa religion. Le refus du Conseil d’État va l’obliger à élaborer une pensée sur ce qu’elle voulait présenter comme un automatisme. Et si elle recommence à penser, elle est sauvée… C’est comme ça qu’on peut aider quelqu’un à sortir d’une secte : en le remettant dans une position de sujet pensant, en introduisant une faille dans sa vision du monde, en le déstabilisant. Il n’existe pas d’autre moyen.

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La burqa, qui est interdite dans un certain nombre de pays musulmans, est donc avant tout le signe du mouvement salafiste contemporain et, en considérant que le port de la burqa est une «une pratique normale» de l’Islam,  on fait tout simplement le jeu des intégristes. «Être choqué par une burqa, c’est respecter l’islam, puisque cela revient à s’étonner et à être persuadé que la religion musulmane ne peut édicter ce type de conduite archaïque», nous dit Dounia BOUZAR: la burqa donne une fausse image de l’Islam. D’ailleurs, interrogé par Le Figaro, Dalil BOUBAKEUR, recteur de la Mosquée de Paris nous rappelle que «la burqa n’est absolument pas une prescription du Coran. Le port de la burqa existait déjà avant l’apparition de l’islam dans des pays comme l’Afghanistan». Le recteur soutient la démarche des députés français, «à condition que la commission soit un moyen de dialoguer avec les responsables de l’islam». Il se dit cependant dubitatif sur une voie législative qui interdirait la burqa, au regard des libertés individuelles et religieuses. «La solution réside plutôt dans la compréhension des racines de ce problème», qui s’apparente à ses yeux à une «hyper affirmation identitaire et à une panne de l’intégration».

Alors? Pourquoi éprouve-t-on  cette sensation de malaise en France face à la burqa? André Gerin nous dit «la vision de ces femmes emprisonnées nous est déjà intolérable lorsqu’elle nous vient d’Iran, d’Afghanistan, d’Arabie Saoudite… Elle est totalement inacceptable sur le sol de la République française. [...] Si l’on caractérise le port de la burqa comme une atteinte aux libertés des femmes, il y aurait alors possibilité de légiférer pour l’interdire dans les espaces publics». On peut raisonnablement douter des bienfaits d’une interdiction. La loi doit-elle protéger contre leur gré les femmes qui portent la burqa? De plus, la loi de 2004 sur la laïcité et le port du voile semblait suffisante. En réalité, ce qui inquiète ici, c’est le fondamentalisme: on devine derrière la burqa un rejet de l’Occident et de sa laïcité. N’oublions pas que les Talibans d’Afghanistan, issus du mouvement fondamentaliste sunnite pakistanais des Déoband, avaient fait de la burqa leur signe de reconnaissance. La burqa est gênante, tout comme une croix gammée, car elle représente un extrémisme qui remet en question nos valeurs de démocratie et de liberté. Gardons-nous de tout amalgame: la burqa ne représente donc que les musulmans les plus radicaux et les plus sectaires, les mêmes qui, par exemple, défendent la lapidation des femmes adultères.

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Le signe du fondamentalisme.

Mais quel est ce mouvement salafiste que Dounia Bouzar assimile à une secte? Un article de Wendy KRISTIANASEN paru en février 2008 dans Le Monde Diplomatique nous apporte quelques éléments de réponse:

Qu’est-ce que le salafisme ?

Le salafisme plonge ses racines dans la renaissance de l’islam qu’impulsent, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, des penseurs comme Sayyid Jamal Al-Din Al-Afghani, Mohammed Abdouh et Rachid Rida. Ceux-ci appelaient à un retour aux pratiques de Mahomet et de la première génération (salaf, en arabe, signifie « ancêtre »). Selon eux, les musulmans avaient permis à l’Occident de monopoliser des principes appartenant au véritable islam : d’où leur retard et leur faiblesse. A leurs yeux, l’islam relève non seulement du spirituel, mais aussi du social et du politique.

Ces idées, les islamistes politiques les revendiquent. C’est le cas des Frères musulmans, nés en Egypte en 1928 et influencés par les premiers salafistes. Ils devinrent un puissant mouvement populaire, social et politique, comptant des centaines de milliers de membres à travers le monde arabe. Leur fondateur, Hassan Al-Banna, ne voulait pas seulement que les musulmans reviennent à la vraie foi ; il s’opposait vigoureusement au colonialisme britannique et défendait la cause palestinienne. Ses membres prirent part à la guerre israélo-arabe de 1948-1949 et créèrent des branches dans les pays arabes voisins : en Palestine, le Djihad islamique et le Hamas en sont les héritiers.

Ceux qui se définissent comme salafistes ne sont pas tous membres de groupes organisés. Influencés par les wahhabites saoudiens, ils se préoccupent d’abord de ce que l’islam autorise ou interdit. Les wahhabites interprètent le mot ijtihad (examen personnel des sources religieuses fondé sur le Coran et la Sunna) de manière restrictive. Conservateurs par leur comportement et leur pratique de l’ijtihad, les salafistes sont socialement actifs, avec pour objectif d’islamiser la société. Ils sont souvent en pointe en matière de science et de technologie.

Les premiers membres des réseaux d’Al-Qaida venaient de la sphère d’influence salafiste, au Proche-Orient comme en Europe. A leur tête figuraient des hommes ayant combattu avec les moudjahidins afghans contre les Soviétiques : leur hostilité à l’Occident leur fait adopter une position sans complaisance dans les pays où ils vivent.

Parallèlement à cette tendance djihadiste, un nombre croissant de salafistes affirment une orientation « modérée » et pacifiste, évitant le terrain politique et s’efforçant surtout de mener une vie pure du point de vue musulman. Ils ont gagné en influence – en Occident, au Proche-Orient et dans le Maghreb – parmi les jeunes fidèles qui redoutent de perdre leurs traditions et leurs racines. On les reconnaît à leur apparence : pour les hommes, de longues barbes broussailleuses et des tuniques au-dessus de pantalons portés courts ; pour les femmes, une longue tunique, un foulard et un niqab cachant le visage, qui cohabitent parfois avec jeans et baskets…

Au Royaume-Uni, une troisième tendance fait son apparition : les salafistes réformistes descendent dans l’arène politique, accusant les djihadistes salafistes de prendre le mouvement en otage et participant au combat contre sa radicalisation. Reste à savoir si cette nouvelle mouvance s’imposera.

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Dans les années cinquante, Claude Lévi-Strauss ne précise pas si les Musulmans de la région de Peshawar étaient salafistes. Il ne fait pas de différence entre musulmans modérés et musulmans intégristes et il est très critique avec l’Islam en général. Ainsi, quand il dit qu’il lui a «fallu rencontrer l’Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd’hui la pensée française» et qu’il est obligé de constater «combien la France est en train de devenir musulmane», on a l’impression qu’il annonce cette islamisation de la société française qui semble inquiéter aujourd’hui certains députés français. Il poursuit:

L’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables; car s’ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c’est plus grave) incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une “néantisation” d’autrui, considéré comme témoin d’une autre foi et d’une autre conduite.

Cette intolérance, que Lévi-Strauss observe chez les Pakistanais des années cinquante, semble plutôt être la marque des islamistes, tels ces salafistes qui appellent à purifier l’Islam de toute influence culturelle étrangère. Ceci dit, le salafisme était-il déjà implanté dans le Pakistan fraîchement décolonisé? Quant au «salafisme jihadiste», et ses liens avec le mouvement taliban, Alexandre DEL VALLE, géopolitologue, nous explique dans un article très complet qu’il s’est surtout développé dans le contexte de la guerre froide, dans les années 1980, sur fond de guerre en Afghanistan:

Directement victime de la stratégie islamiste extérieure de l’Armée et des services spéciaux pakistanais, au départ dans un contexte de guerre froide et d’alliance américano-saoudo-pakistanaise aux côtés des moujahidines afghans contre l’Union soviétique, l’Afghanistan connaîtra une recrudescence du fanatisme islamiste, avec l’arrivée au pouvoir des Talibans, et deviendra la plaque tournante, l’un des épicentres de l’islamisme sunnite (salafiste et «jihadiste») dans le monde, ce qui explique pourquoi le réseau terroriste de Bin Laden est abrité, en échange d’un important soutien financier, par l’Afghanistan, où il dispose de plusieurs camps d’entraînements terroristes, notamment à Kandahar.

Ainsi, l’Afghanistan et le Pakistan constituent l’une des zones clés de la nébuleuse salafiste, voire même d’une «Internationale islamiste» sunnite dont l’organisation d’Oussama Bin Laden, al Qaïda, semble être le cœur idéologique et opérationnel. Que la France interdise la burqa et les communiqués vengeurs d’al-Qaeda ne tarderont pas à tomber.

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Une image de la mort?

Il est temps de conclure cet article qui nous a emmené jusqu’en Afghanistan et au Pakistan. Revenons en France: la burqa dérange car elle est hors-contexte. Enfin, au-delà du fondamentalisme religieux et de l’asservissement des femmes, la dimension symbolique de la burqa suscite un autre malaise. Cette pièce de tissu nous renverrait-elle à nos peurs enfantines, quand on suivait à la télévision les méfaits de Belphégor, le fameux fantôme du Louvre? Pourquoi a-t-on peur de la burqa? Sans doute parce qu’elle exclut: elle érige une frontière infranchissable entre celles qui la portent, et qui sont dedans, et les autres, ceux qui sont dehors. Un peu comme cette frontière entre le monde des vivants et celui des morts. En dissimulant les visages, la burqa non seulement exclut l’individu mais le néantise. Et ces êtres humains sans visage, déshumanisés, nous renvoient à une certaine image de la mort. Pour Emmanuel LÉVINAS, [2] le visage est à la fois un appel au meurtre et l’injection de ne pas tuer: «le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps le visage est ce qui nous interdit de tuer». Ceux qui prônent la burqa ont-ils peur de cette vulnérabilité du visage qui pourrait les amener au meurtre? Ou, au contraire, en dissimulant le visage et en le néantisant, la burqa ne lève-t-elle pas l’interdiction de tuer? Toujours est-il que l’on peut, dans les deux cas, relier la burqa, et son image, à des pulsions violentes et morbides et à une certaine culture de la mort que la psychiatre d’origine syrienne Wafa SULTAN a décelée dans les mouvements radicaux islamistes.

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[1] LÉVI-STRAUSS Claude. Tristes tropiques, Paris, Plon, 1955, 504 pages.

[2] LÉVINAS Emmanuel. Éthique et infini, Paris, Le Livre de poche, 1984, 120 pages.

L’assèchement de la mer d’Aral

Cette semaine, Euronews a diffusé un reportage (ci-dessus) sur les violentes tempêtes de poussière qui sont apparues en Asie centrale avec l’assèchement de la mer d’Aral. On a tous vu les photos de ces carcasses de navires au milieu du désert: sans être morbide, cette catastrophe écologique a quelque chose de fascinant.

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Le PNUD avait publié en 2006 un rapport intitulé Au-delà de la pénurie: pouvoir, pauvreté et crise mondiale de l’eau, qui abordait le problème de la mer d’Aral. Les pays de la mer d’Aral, en Asie centrale, se sont rendu compte trop tard que la coopération transfrontalière sur la question de l’eau était absolument nécessaire. Depuis un demi-siècle, le détournement de l’eau au profit de la culture du coton au moyen d’un système d’irrigation inefficace a asphyxié la mer d’Aral, qui était alors, par la taille, le quatrième lac du monde. Dans les années 1990, elle recevait moins d’un dixième du flux qui l’atteignait précédemment — voire parfois rien.

Même après leur séparation de l’Union soviétique, les nouvelles républiques n’ont pas réussi à coopérer efficacement, persistant à mettre en place des plans d’extension de l’irrigation concurrents, sans tenir compte de leurs impacts en aval. La disparition de la mer a été une catastrophe, tant sur le plan social qu’écologique.

Le rendement du coton a chuté d’un cinquième depuis le début des années 1990 et la disparition des quatre cinquièmes des espèces de poissons a mis à mal une industrie de la pêche jadis florissante dans les provinces en aval. Les populations de Kzyl-Orda, au Kazakhstan, de Dashhowuz au Turkménistan et du Karakalpakstan en Ouzbékistan reçoivent une eau contaminée par des engrais et des produits chimiques, la rendant impropre à la consommation humaine ou à l’agriculture. Dans certaines régions, les taux de mortalité infantile s’établissent à 100 pour 1 000 naissances vivantes — taux supérieurs à la moyenne de l’Asie du Sud. Et près de 70 % des 1,1 million d’habitants que compte le Karakalpakstan souffrent de pathologies chroniques — maladies respiratoires, fièvre typhoïde, hépatite et cancers de l’œsophage.

Le cas de la mer Aral constitue une parfaite illustration de la non-coopération. Il met en évidence que l’usage qu’un pays en amont fait de l’eau a une incidence sur l’environnement et la qualité de vie d’un pays en aval et que la rétention d’eau à des fins d’irrigation ou de production d’énergie dans un pays donné restreint le débit disponible en aval pour l’agriculture et l’environnement dans un autre pays.

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Toutefois, comme le constate le Rapport, grâce à une évolution encourageante illustrant l’impact potentiel d’une coopération rationnelle, certaines nations de la mer d’Aral ont, au cours des dernières années, commencé à réparer certains des dommages causés en protégeant les bassins versants et en contrôlant le drainage des eaux de la mer d’Aral à l’aide de nouveaux barrages et canaux. Ces actions se sont traduites par une augmentation des niveaux d’eau, pour la première fois en une génération.

Aux dernières nouvelles, la mer d’Aral reprendrait timidement vie, pour le plus grand bonheur des pêcheurs kazakhs. Une pêche miraculeuse grâce à la construction en 2003 d’un barrage ainsi qu’une série de digues destinés à éliminer l’excès de sel et faire remonter le niveau de l’eau. Alors que les spécialistes avaient prévu que l’or bleu ne remonterait pas avant trois ans, en 2007 la petite mer avait déjà regagné 30 % de sa superficie, ce qui représente plus de 10 milliards de mètres cubes d’eau.

La guerre au Pakistan s’intensifie

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Cette photo, parue ce matin à la une du País, est fascinante: l’angoisse de la guerre revêt ici un visage atemporel. Aucun signe de modernité, si bien que la photo nous renvoie à des conflits qui semblent venir d’un autre âge. Pourtant, nous sommes bien au XXIème siècle.

Que se passe-t-il au Pakistan? L’armée pakistanaise est entrée hier samedi dans Mingora, principale ville de la vallée de Swat, dans le nord-ouest du pays, où elle a intensifié les combats contre les talibans. La prise de Mingora, une ville de 300000 personnes contrôlée par les talibans depuis plusieurs semaines, est essentielle pour l’armée et le gouvernement pakistanais. L’armée pakistanaise estimait vendredi que 10% seulement de la population se trouvait encore dans la ville. De nombreux témoignages de personnes déplacées font état de bombardements sans discernement de l’armée qui ont fait de nombreuses victimes civiles, les militaires n’ayant engagé les combats au sol que depuis quelques jours.

Human Rights Watch avait déclaré en début de semaine que “les habitants de Mingora disent que les talibans ont miné la ville et empêchent de nombreux civils de s’en échapper afin de s’en servir comme boucliers humains”. “L’armée ne semble pas prendre les précautions nécessaires dans ses bombardements aériens (..) qui ont provoqué d’importantes pertes humaines dans la population civile”, ajoutait HRW.

Cette offensive intervient alors que la crise humanitaire s’aggrave dans le pays. Vendredi, l’ONU a demandé une aide d’un demi-milliard de dollars pour faire face à la situation. Selon les Nations unies, 1,7 millions de réfugiés sont venus s’ajouter aux 550.000 déplacés par de précédentes violences dans le nord-ouest. “L’ampleur de cet exode est extraordinaire, que ce soit en termes de populations concernées que de vitesse, et a provoqué des souffrances incroyables”, estime Martin Mogwanja, coordinateur de l’aide humanitaire de l’ONU au Pakistan.

La population aura besoin d’aide pendant plusieurs mois car, même en cas de victoire rapide de l’armée pakistanaise sur les talibans, les paysans ne pourront rentrer chez eux à temps pour les récoltes qui pourrissent sur pied, observent des responsables d’ONG.

Les peuples de Sibérie menacés par l’exploitation des hydrocarbures

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À quelques semaines d’intervalles, deux articles parus dans la presse, en Espagne et en France, nous alertent sur le conséquences de l’exploitation des gisements de pétrole et de gaz pour les peuples autochtones de Sibérie, en particulier les Nenets ou les Nivkhs.

pipelines_europeCes dernières semaines, on a beaucoup parlé du gaz russe. Début janvier, la compagnie russe Gazprom avait interrompu ses livraisons de gaz à l’Ukraine. Cette crise, comme l’explique un article paru le 9 janvier dans Le Monde Diplomatique révèle une double dépendance: “la dépendance européenne vis-à-vis de la Russie est réciproque : si environ 40 % des importations européennes proviennent de Russie (soit un peu plus du quart du gaz effectivement consommé), plus de 80 % des exportations gazières russes aboutissent en Europe.” Comme on le voit sur la carte ci-contre, parue sur le site de la BBC, le gaz russe vient de Sibérie, essentiellement du district de Yamalo-Nenetsie, le territoire où vivent les Nenets. Un article paru le 1er février dans XL Semanal, le supplément du Diario Vasco, met en avant les conséquences de la production de gaz pour le peuple nenet:

SIBERIA: EL PUEBLO NENET ACORRALADO

El éxodo de los hombres de hielo

De los aproximadamente 35.000 nenets que existen en la actualidad, tan sólo 10.000 continúan trashumando con sus rebaños de renos. Aun así mueven la mayor manada de renos domésticos del mundo.

Caminan 1.000 kilómetros al año en busca de las tundras donde comen sus renos. Ahora, su austera vida está en riesgo. Bajo sus pies: la mayor reserva de gas del mundo, de la que procede el 92 por ciento de lo que Rusia extrae. La industria ha colonizado la región, y a los renos ya les cuesta alimentarse. A los nenets, también.

Al salir de la tienda notó que el viento era más cálido y hacía subir la temperatura hasta unos agradables 25 grados bajo cero. Andréi Okateto, jefe de su grupo nómada, sonrió: la primavera asomaba. Era hora de retomar el viaje permanente de su pueblo, una ruta de 1.000 kilómetros anuales, andando en pos del alimento de sus renos. La idea no lo inquietó: eran nenets, y en su sangre corría una necesidad ancestral de vagar por los más fríos territorios del Ártico.

Los nenets –en su propia lengua, `los hombres´– pueblan las heladas tundras del nordeste europeo y noroeste de Siberia, desde la península de Kanin hasta el delta del Yenisey. Siempre fueron un pueblo ligado a la vida de otra especie capaz, como ellos, de vencer los rigores de una región con temperaturas de hasta 50 grados bajo cero: los renos. En sus orígenes, los nenets eran cazadores y, como los lobos del Ártico, seguían a los renos para cazarlos. Pero hace unos dos milenios comenzaron a capturarlos sin matarlos y aprendieron a criarlos en un proceso que culminó hace 400 años con un pastoreo masivo. Desde entonces se han convertido en los mayores criadores de renos del mundo y su vida nómada gira en torno a las necesidades de éstos: durante la estación fría se refugian en las taigas del sur y, al mejorar el tiempo, suben hacia el norte y traspasan el Círculo Polar Ártico en busca de los líquenes de la tundra, el alimento preferido de los renos.

Los rigores de su mundo han aislado a los nenets permitiendo a su vez que su cultura ancestral perdurase. Pero no les ha resultado fácil. En tiempos de la Unión Soviética se emprendieron distintas campañas para aculturarlos. En 1929 empezaron a crearse granjas colectivas y, desde 1957, los nenets niños eran custodiados por el Estado, lejos de sus familias, hasta que completaban su educación en un intento de erradicar la impronta cultural de los nómadas. Todo fue inútil. Aunque se los llegó a cazar desde avionetas como a alimañas, aunque los separaron de sus hijos y se cercaron sus rebaños, este pueblo permaneció fiel a su cultura.

Una nueva amenaza hace que las vicisitudes de ayer parezcan hoy contratiempos. El territorio nenet flota sobre la mayor reserva de gas del mundo. El gas, el petróleo y la minería de la región han atraído desde los 70 del siglo pasado a un creciente número de trabajadores rusos que han colonizado la tierra y han creado nuevas reglas, mercados y amenazas. El 92 por ciento del gas y el 14 del petróleo que Rusia extrae proceden de aquí: es previsible que habrá más trabajadores. La industria perfora el suelo, acota los pastos, contamina el suelo y agota los recursos que los 300.000 renos y los 10.000 nómadas de la península de Yamal necesitan. El contacto con el mundo desarrollado que llega con la industria del gas y el petróleo pone en peligro la supervivencia de esta cultura milenaria. Y el aumento de las poblaciones de nenets y sus renos amenaza la supervivencia de su forma tradicional de vida. Para ellos no es, sin embargo, un problema muy preocupante. Consultados al respecto, un brillo de arrogancia asoma en sus miradas. Son nenets. Saben que su principal seña de identidad es una increíble capacidad de adaptación a los cambios y las penalidades de su entorno.

Fernando González Sitges

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Les Nenets, ou Nenecs, sont aujourd’hui environ 35000, ce qui fait d’eux le principal groupe ethnique des Samoyèdes. Ils connaissent actuellement un fort accroissement démographique et sont répartis dans le nord de la Sibérie, principalement dans les districts autonomes de Nenetsie, de Yamalo-Nenetsie et de Taïmyr, où ils sont cependant minoritaires par rapport aux Russes. On distingue les Nenets de la toundra, majoritaires, encore semi-nomades, et les Nenets de la forêt. Chaque groupe parle une langue différente, qui appartient à la branche Samoyède des langues Ouraliennes.

Leurs activités sont bien sûr conditionnées par les conditions climatiques: élevage de rennes, plus intensif sur l’immense territoire de toundras qui s’étend de la mer Blanche jusqu’à l’est du Ienisseï, mais aussi chasse et pêche. Les Nenets qui continuent à nomadiser vivent dans des tchoum, des tentes coniques couvertes de peaux de rennes, au centre desquelles se trouve un poteau considéré comme un axe sacré: la société nenet a en effet conservé partiellement ses croyances chamaniques.

Les Nenets qui sont sédentarisés vivent dans des bâtiments en dur, parfois construits par la compagnie Gazprom. Ils sont menacés d’acculturation: la législation russe, qui ne leur permet pas de vivre selon leurs traditions et qui ne leur reconnaît aucun droit en tant que peuple autochtone, n’est que la continuité de la politique soviétique qui, à partir de 1957, avait  arraché les enfants nenets à leurs parents pour les placer dans des pensionnats d’État jusqu’à la fin de leur scolarité. Le sous-sol du territoire traditionnel des Nenets est riche en gaz et en pétrole, si bien que les Nenets sont aujourd’hui menacés par l’exploitation intensive des hydrocarbures qui entraîne une destruction des zones de pâturage et des lieux de culte. On les expulse de leurs terres comme on les avait déjà expulsés de la Nouvelle-Zemble, lieu d’essais nucléaires.

En mai 2005, un article de Madeleine VATEL, paru dans L’Expansion, avait déjà évoqué cette menace qui pèse sur les Nenets:

Le gaz et l’héritage soviétique menacent les nomades nenets

L’hélicoptère aura tourné trois quarts d’heure : il n’est pas facile de trouver un troupeau de rennes, leurs éleveurs et leur camp dans cette immense étendue de neige parsemée de petits lacs. Non loin du cercle polaire, en pleine toundra et par moins 25 degrés, la transhumance touche pourtant à sa fin. Dans cette contrée qui s’étend à perte de vue, les nomades ne restent jamais plus de huit jours au même endroit, à la recherche de lichen pour nourrir le troupeau.

Peuple dont l’économie repose entièrement sur l’élevage des rennes, les Nenets sont aujourd’hui 35 000 en Russie, pour la plupart établis dans la région du Iamal. Ils ont gardé une existence nomade, ce qui a des conséquences dommageables pour leur santé. D’où le programme d’accès aux soins développé sur place par Médecins du monde, afin de traiter la tuberculose, l’hypertension et l’alcoolisme, dont beaucoup meurent encore.

Exploités par les « barons rouges »

Mais, avant tout, les Nenets souffrent de la persistance des anciennes structures communistes. Pour s’en convaincre, il suffit de se rendre sur le petit marché de Nadym, une ville encore fermée aux étrangers, à 5 000 kilomètres de Moscou. Macha, 22 ans, et son mari Alexis, 25 ans, sont venus vendre de la viande de renne. Une partie seulement, celle que veut bien leur autoriser le directeur du sovkhoze, c’est-à-dire 30 bêtes sur 1 500.

Car les Nenets, s’ils sont libres de poser leur tchoum (une sorte de tipi couvert de peaux de rennes) où bon leur semble, sont étroitement surveillés par cet ancien apparatchik qui récupère la viande et la revend dix fois plus cher. Il met un vétérinaire à leur disposition mais tient d’une main ferme les cordons de la bourse. « Le directeur, on le voit une fois par an. Et l’argent de nos troupeaux, on ne le touche pas toujours », se résigne Macha. Parfois, les Nenets échappent à l’emprise de ces vieux « barons rouges ». Et cela grâce à la complicité des… Chinois. En juillet, par exemple, ces derniers sont venus directement en hélicoptère chercher leur petit trésor : des bois de rennes réduits en poudre, merveilleux aphrodisiaque dont ils feront chez eux un commerce lucratif.

Mais jusqu’à quand les autorités russes ménageront-elles ces peuples nomades ? Les Nenets vivent en effet sur une des terres les plus convoitées de la planète. Le Iamal fournit 80 % du gaz russe, exploité par Gazprom, le n° 1 mondial du secteur. Et, malgré les oeuvres sociales et les logements en dur que l’entreprise se targue de leur fournir, il se pourrait qu’un jour les élèves nenets n’aient plus envie de chanter en choeur « Merci Gazprom »…

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Pour en savoir plus sur les Nenets, lire également The oil adventure and indigenous people in the Nenets Autonomous Okrug (Northwestern Russia), publié par le PNUD en 2003.

Consulter encore le site de l’Arctic Network for the Support of the Indigenous Peoples of the Russian Arctic (ANSIPRA).

Vous pouvez également visionner ci-dessous la vidéo Oil Threatens Nenets (Le pétrole menace les Nenets) que nous mettons à votre disposition.

Oil threatens Nenets

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On peut enfin conseiller la lecture de Anthropologie juridique en Russie : Paysages sacrés et lieux de culte dans la vision du monde traditionnelle des Nénets, de Galina P.  KHARIOUTCHI.

La photo d’en-tête est extraite du site Barents Photo. Vous pouvez trouver d’autres photos sur le site du National Geographic ainsi que de très belles photos sur la page du photojournaliste Kadir VAN LOHUIZEN (Archive>Russia North Siberia).

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Les Nenets ne sont pas les seuls autochtones à être menacés en Sibérie. En 2005,  Survival International nous avait informé qu’une centaine de Nivkh, Evenk, et Uilta, des peuples de Sibérie, avaient  bloqué des routes avec leurs rennes pendant trois jours afin de protester contre la construction de deux immenses pipelines de gaz et de pétrole sur leur terre.

Cela nous amène au second article, que le Nouvel Observateur a publié le 27 février à partir d’une dépêche de l’AFP. Cette fois, ce sont les Nivkhs, qui ont la malchance de vivre sur l’île de Sakhaline, où les réserves de pétrole sont énormes. Les forages off-shore ont entraîné une diminution des ressources halieutiques:

A Sakhaline, le pétrole chasse le poisson et menace le peuple des Nivkhs

AFP | 27.02.2009 | 00:28

“Chaque année il y a de moins en moins de poissons”, se lamente Piotr Popka, le jeune père de la seule famille vivant dans le hameau de Veni: l’arrivée des majors pétrolières sur l’île russe de Sakhaline menace le mode de vie ancestral des Nivkhs, un peuple indigène.

Il ne reste plus que 2.500 Nivkhs sur ce territoire riche en hydrocarbures dans l’Extrême orient russe, et ils ne sont plus que quelques dizaines à encore parler leur langue et ses divers dialectes.

“Les problèmes ont commencé avec le début des opérations de forage” pétrolier, raconte M. Popka à son retour en motoneige de la baie Nyïski où il est allé pêcher sur la glace de cette anse de la mer d’Okhotsk.

Les réserves de poissons, essentielles au maintien des traditions des Nivkhs, sont en “déclin” depuis la mise en service des projets offshore, renchérit Alexeï Limanzo, directeur de l’Union des peuples indigènes de Sakhaline, une organisation locale qui défend activement la culture nivkhe.

Habitué au climat rigoureux de Sakhaline, une vaste île au nord du Japon, ce peuple a survécu à l’ère soviétique, bien qu’il ait été contraint de créer des fermes collectives et d’apprendre le russe.

Mais désormais c’est le capitalisme qui change leurs vies. Des milliards de dollars ont été investis dans des projets pétroliers et gaziers depuis 1990 au large de l’île russe, sous la direction des groupes pétroliers Shell et Exxon, menaçant les pratiques et les ressources des groupes indigènes.

“Les activités d’aujourd’hui sont plus nocives pour l’environnement et les ressources biologiques, en dépit de ce qu’on nous raconte sur l’utilisation de technologies modernes”, souligne M. Limanzo.

Les Nivkhs affirment qu’ils ne peuvent plus pêcher et chasser autant qu’auparavant. En conséquence, les ingrédients pour leurs plats traditionnels comme le “mos”, concocté à partir de peau de poisson, de fruits des bois et de foie de phoque, se font rares.

“Notre plat national est devenu un mets que nous ne mangeons plus que deux ou trois fois par an”, confie Lioubov Sadgoun, une Nivkhe qui enseigne l’anglais à Nogliki, une ville au nord de l’île.

En 2006, le consortium Sakhalin Energy, qui réalise un important projet de forage près des terres des Nivkhs, s’était engagé à verser une aide de 1,5 million de dollars (1,17 million d’euros) au peuple indigène.

Le consortium — dont Shell détenait alors la majorité des parts désormais aux mains du géant russe Gazprom — avait accordé cette somme après une série de manifestations en 2005.

“Nous avons de la chance ici à Sakhaline d’avoir affaire à des multinationales qui doivent faire face à l’opinion publique occidentale et qui causeraient du tort à leur image si elles agissaient contre les peuples indigènes”, ajoute M. Limanzo, dont le syndicat avait mené les protestations.

Mais la forte baisse des réserves de poissons inquiète malgré tout Lidia Mouvtchik, une femme de 68 ans qui est l’une des rares à encore parler la langue nivkhe.

“Nous sommes habitués à vivre dans la taïga, à la périphérie de forêts, de rivières et de la mer”, dit-elle assise à côté du fourneau de sa maison. “C’est tout ce que nous voulons. S’il n’y avait plus de poissons, nous mourrions”, lâche-t-elle.

Attaques terroristes à Bombay

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Le « 11 Septembre » indien ?

On a tous vu à la télévision les images de ces attaques terroristes déclenchées mercredi soir à différents endroits de Bombay. Ce samedi matin, les derniers islamistes retranchés dans l’hôtel Taj Mahal ont été abattus et le bilan est désormais de 195 morts.

Comme le souligne Pierre ROUSSELIN dans son blog consacré à la géopolitique, ces attaques terroristes n’ont pas eu lieu dans n’importe quelle ville: Bombay, 13 millions d’habitants, est le coeur économique et financier de l’Inde. Un symbole de cette Inde émergente qui est aujourd’hui la dixième puissance économique mondiale:

On ignore qui a commandité le carnage, mais les cibles choisies et la façon d’opérer prouvent que l’organisation terroriste internationale a au moins inspiré les auteurs du massacre. La complexité de l’opération, avec l’intervention coordonnée de multiples commandos, implique une organisation, peut-être locale mais en tout cas soutenue de l’extérieur.

L’Occident est clairement visé. Et, à travers Bombay, c’est l’Inde moderne, cette démocratie en pleine réussite économique, que l’on veut plonger dans le chaos. La presse locale fait le parallèle avec les attaques contre les tours jumelles de Manhattan. Elle présente le drame comme « le 11 Septembre indien ».

Lire également les articles de Marie-France CALLE sur son excellent blog consacré à l’Inde.

Enfin, pour plus d’informations, on peut consulter la presse anglophone indienne:

The Times of IndiaThe HinduHindustan Times

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Des Islamistes en Inde?

C’est l’Inde moderne que l’on a cherché à déstabiliser. Très bien organisées, en visant notamment des hôtels de luxe mais aussi la principale gare de la ville, un centre abritant une association juive et des hôpitaux, ces attaques semblent a priori porter la signature d’al-Qaida. Elles ont d’abord été été revendiquées par un groupe islamiste, les Moujahidine du Deccan, du nom du plateau qui couvre le centre et le sud de l’Inde, mais les premiers éléments de l’enquête semblent plutôt indiquer que les terroristes appartenaient Lashkar-e-Taiba, un groupe basé au Pakistan.

Spécialiste du sous-continent indien,directeur de recherches Asie à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Olivier GUILLARD a répondu le 27 novembre aux questions de Laurent SUPLY pour Le Figaro:

Les attaques simultanées aux quatre coins d’une même ville sont devenues la spécialité des terroristes en Inde. Que nous apprend ce modus operandi ?

Les attaques de Bombay sont assez inédites de ce point de vue: des prises d’otages à une telle échelle, avec des objectifs à fort intérêt médiatique représentatifs de « l’Inde qui brille », ainsi qu’une volonté de frapper la population avec les attaques contre la gare – une des plus fréquentées du monde – ou l’hôpital. De plus, il ne s’agit pas de bombes que l’on pose et qui explosent plus tard. Ces attaques, avec des dizaines d’hommes à visage découvert, marquent la volonté de défier l’autorité dans la rue, la grenade à la main, et devant les caméras. Il ne « manquait » qu’un attentat suicide pour parfaire le tableau, c’est ce qui peut d’ailleurs faire douter d’un lien éventuel avec al-Qaida.

Que sait-on avec certitude du groupe qui a revendiqué les attaques de Bombay ?

On sait très peu de choses sur ces Moudjahidines du Dekkan, et nous n’avons aucune certitude, si ce n’est que ce groupe n’avait aucune existence concrète, aucune trace, avant ces attaques. Il y a donc plusieurs hypothèses, parmi lesquelles celle d’un « prête-nom » ou encore d’une émanation des « Moudjahidines indiens » que l’on connaît déjà trop bien et qui surfent sur le thème de la « défense de la minorité musulmane opprimée », dans ce qui est le quatrième pays musulman du monde. Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un groupe d’inspiration musulmane indienne radicale, qui a probablement puisé des savoir-faire à l’étranger.

Quel va être l’impact de ces attentats sur la scène indienne et internationale ?

Tout ceci intervient en période électorale, avec une grande incertitude autour des élections du printemps prochain. A l’heure actuelle, l’opposition nationaliste a le vent en poupe. Ces événements vont donc être instrumentalisés des deux côtés. Les nationalistes vont conspuer le gouvernement Singh, accusé d’impuissance, tandis que le gouvernement va accuser les ultranationalistes de jeter de l’huile sur le feu. Le premier ministre a d’ailleurs commencé à se défausser en accusant une main extérieure. Une façon à peine masquée d’accuser le voisin pakistanais et de fédérer la nation indienne. D’autre part, le regard des chancelleries occidentales va changer. Ces attaques portent à leur intention un message qui entre en résonnance avec les demandes de groupes terroristes internationaux en Irak ou en Afghanistan, sur le thème du rejet de l’occupant occidental.

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Les relations difficiles entre la majorité hindoue et la minorité musulmane.

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Je l’avais évoqué dans un article précédent, la majorité des habitants de l’Inde est hindoue. Les musulmans d’Inde forment une forte minorité de 150 millions de personnes: 12% de la population totale (ils sont même majoritaires dans la région du Cachemire, qui est revendiquée par le Pakistan). Ils ont déjà été victimes de violences par le passé et on peut craindre aujourd’hui que les attentats de Bombay favorisent le discours sécuritaire à tendance islamophobe du parti nationaliste hindou, le Parti du peuple indien (BJP, Bharatiya Janata Party), alors que des élections générales sont prévues dans six mois.

Le Monde a publié le 28 novembre une interview de Christophe JAFFRELOT, directeur du centre d’études et de recherche internationale de Sciences Po, et auteur de Milices armées d’Asie du Sud.

“On peut craindre des représailles de nationalistes hindous”

Est-ce qu’on peut craindre que les attentats de Bombay fassent augmenter les violences inter-religieuses en Inde ?

En premier lieu, on peut craindre des représailles de nationalistes hindous. Il y a quelques semaines, un attentat contre une mosquée a ainsi été mené par des nationalistes dans l’Etat du Maharashtra, dont Bombay est la capitale. C’est un indice fort de la capacité de représailles de ces terroristes hindous. L’autre risque, c’est évidemment des émeutes avec des groupes nationalistes qui pourraient s’en prendre à des quartiers musulmans, mais c’est quelque chose de moins probable.

En revanche, au plan politique, le discours nationaliste hindou va être revigoré alors que des élections ont lieu dans plusieurs Etats dans les prochains jours et que des élections générales seront organisées au plus tard dans six mois. On peut tout à fait s’attendre à ce que le thème sécuritaire soit alors le thème de prédilection des nationaliste hindous du BJP. Cela peut susciter des tensions.

Est-ce que les attentats de Bombay vont favoriser les nationalistes ?

Oui. Le thème sécuritaire, qui est en plus alimenté par une forme d’islamophobie, favorise le BJP. Les nationalistes pourraient ainsi faire campagne sur le thème “le gouvernement n’est pas capable de maintenir la loi et l’ordre” et “les musulmans sont une cinquième colonne qui mine la solidarité nationale de l’intérieur.” La principale revendication du BJP est une loi d’exception sur le modèle de celle qu’il avait fait voter quand il était au pouvoir entre 1998 et 2004. Cette loi était une sorte de “Patriot Act” à l’indienne. Le Parti du Congrès l’avait abrogée avec raison quand il est arrivé au pouvoir, parce que des musulmans avait été arrêtés de façon aveugle et s’étaient retrouvés privés de droit civique.

Est-ce que l’islamophobie est répandue en Inde ?

Il y a une forme de discrimination vis-à-vis des musulmans qui y ressemble beaucoup avec notamment des discriminations à l’embauche ou au logement. C’est par exemple de plus en plus compliqué pour les musulmans de louer un appartement dans les villes indiennes.
Comment réagit le Parti du Congrès, actuellement au pouvoir ?

Le Parti du Congrès cherche à jouer la cohésion nationale dans l’épreuve. En disant que les responsables de l’attentat sont des étrangers, il cherche à protéger les Indiens musulmans. C’est également une manière de se dédouaner en disant : “Nous n’avons pas de responsabilité dans cette affaire, ce n’est pas nous qui nous sommes mal occupés des musulmans indiens qui seraient devenus terroristes.” Ce qui ne veut pas dire que des groupes islamistes pakistanais n’aient aucune responsabilité dans ce qui vient de se produire. Certains indices suggèrent ainsi que le Lashkar-e-Taiba serait impliqué.

Propos recueillis par Jean-Baptiste CHASTAND

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Les tensions entre l’Inde et le Pakistan.

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Aujourd’hui, tous les regards se tournent vers le Pakistan, pays voisin et ennemi traditionnel que l’Inde accuse d’être derrière ces attaques terroristes. Le contentieux entre l’Inde et le Pakistan est ancien et remonte à l’indépendance et à la partition de 1947. Comme on peut le voir sur la carte ci-dessus publiée par Le Monde Diplomatique, le Cachemire est au centre ces tensions. Peuplé majoritairement de musulmans, il fut l’enjeu des guerres de 1947-1949 et de 1965. La première guerre indo-pakistanaise déboucha en 1949 sur un partage du Cachemire en deux parties: l’Azad Kashmir (Cachemire libre, pakistanais) et l’Etat de Jammu-et-Cachemire, intégré à la République indienne.

Depuis cette époque, le Pakistan réclame un référendum qui permettrait aux Cachemiris de choisir entre l’Inde et le Pakistan. L’Inde s’y est toujours refusé. Si le mouvement nationaliste cachemiri remonte aux années trente, la lutte indépendantiste est aujourd’hui menée par des groupes islamistes soutenus par le Pakistan.

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Le Cahier (Buddha collapsed out of shame)

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Cette semaine, alors que l’Afghanistan occupe toujours les feux de l’actualité, la télévision espagnole diffusait Buddha Collapsed Out of Shame, le film de Hana MAKHMALBAF qui reçut l’an dernier le Grand Prix du festival de San Sebastian. Quel film étonnant! Le synopsis:  sur les gravats des anciennes statues géantes de Bouddhas détruites en 2001 par les Talibans, des milliers de familles tentent de survivre dans des grottes. Baktay, une petite fille de 6 ans, entend toute la journée son petit voisin réciter l’alphabet. Elle se met alors en tête d’aller à l’école, quitte à braver tous les dangers.

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Ce film m’a littéralement scotché. Le ton est d’abord léger: pour aller à l’école, la petite héroïne a besoin de s’acheter un cahier et un stylo. Elle veut apprendre à lire et écrire comme son petit voisin et elle est très décidée. Comme elle n’a pas d’argent,  elle se rend en ville pour essayer de vendre des oeufs qu’elle a chipés à sa mère.  La caméra filme cette gamine perdue au milieu des adultes en se situant à sa hauteur, souvent avec de gros plans, à la manière d’un documentaire. Elle arrive finalement à se procurer le cahier mais n’a pas suffisamment d’argent pour le crayon. Qu’importe: elle se servira du bâton de rouge à lèvres de maman.  Et là, le film bascule. La petite fille n’est pas acceptée à l’école et, sur le chemin du retour, au pied de ces montagnes, qui abritaient les statues de Bouddha détruites en 2001, elle est arrêtée par des jeunes garçons qui jouent à la guerre et qui prennent très au sérieux leur rôle de talibans. Une fille ne doit pas aller à l’école: aussi arrachent-ils les pages du cahier tant difficilement acquis. Puis ils découvrent le rouge à lèvres, symbole de féminité mais aussi d’émancipation. La petite fille est donc condamnée à être lapidée, dans une scène qui glace le sang… Les enfants vont-ils imiter les adultes jusqu’à commettre l’irréparable?  Soudain, cette violence qui transparaît dans les jeux d’enfants traumatisés par la guerre est terrifiante.

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Voici une interview de la jeune réalisatrice, Hana MAKHMALBAF, réalisée en février 2008 par Camille COUDERC pour le site Comme au cinema.

Le titre original du Cahier est “Buddha collapsed out of shame”. D’où cela vient-il?
C’est une phrase très célèbre de mon père qui a dit que le Buddha n’a pas été détruit par les talibans, mais qu’il s’est effondré de honte. Cela signifie que même une statue faite de pierre et qui n’éprouve pas de sentiments s’effondre de honte devant toute cette violence faite à l’innocence de ce peuple.

Bakthay, prénom de l’héroïne du film, a-t-il une signification particulière?
Bakthay signifie “petite chance”, et c’est le vrai prénom de cette fillette. Et comme j’ai adoré son prénom, j’ai même hésité à intituler le film “Bakthay”.

Comment s’est passé le tournage avec les enfants?
Ce fut à la fois difficile et plaisant. Il faut savoir que dans cette ville, il n’y a pas de cinéma, ni même de TV régionale. Les enfants n’ont donc aucun rapport avec l’image, ce qui rendait le tournage un peu difficile. Mais du coup, ils oubliaient la caméra et jouaient très naturellement. Ce qui était également très intéressant, c’était la diversité de leurs visages et leur énergie…

Ont-ils vu votre film une fois terminé ? Comment ont-ils réagi?
Je n’étais pas là quand les enfants l’ont vu… Mais je sais une chose : pendant qu’on tournait, il arrivait que Bakthay ne veuille plus jouer dans le film. Et quand elle l’a vu, elle a décidé de devenir actrice.

Les adultes ne sont pas très présents dans le film. Pourquoi avoir choisi de faire évoluer les enfants dans un tel environnement?
Tout le film parle de l’influence des adultes sur les enfants. En Afghanistan, les adultes n’ont pas beaucoup de rapports avec leurs enfants. Par exemple, quand un enfant nait et que ça sœur ainée a 5 ans, c’est elle qui va garder le bébé. Leur façon de vivre est comme celle d’autrefois. Ils donnent naissance à de nombreux enfants pour avoir une famille très nombreuse qui va travailler et rapporter de l’argent. Et s’il l’un d’entre eux meurt pendant la guerre, il en reste toujours pour subvenir aux besoins de la famille.

Pourquoi situer l’action à Bamian et non en Iran ? Le tournage en Afghanistan n’a-t-il d’ailleurs pas été trop compliqué?
Je fais des films sur des sujets qui m’attirent, parmi lesquels des histoires qui se passent en Iran… Les autorités ne me donnent pas d’autorisation pour les faire, mais c’est l’un de mes souhaits les plus chers de tourner en Iran. Et pour le moment, nous n’avons pas l’autorisation de montrer le film en Afghanistan. En ce qui concerne le tournage, on était une toute petite équipe et on tournait avec une caméra digitale, c’était donc beaucoup plus facile de tourner comme ça. Pour ce qui est des autorisations, mon frère, qui est le producteur, s’en est chargé.

Tout au long du film, Bakthay rencontre de nombreuses difficultés et doit surmonter de nombreux obstacles pour aller à l’école pour finalement se faire exclure. Ce parcours est-il une métaphore du chemin que les filles ont à parcourir pour être scolarisées, et plus largement, à la culture?
Oui. Oui, tout simplement.

Considérez-vous votre film comme un media en faveur de l’alphabétisation des filles?
Ce n’est pas une publicité. Tout le monde me dit que mon film retrace un parcours totalement opposé au mien, parce qu’à huit ans, j’ai quitté l’école ordinaire, alors que je dis dans mon film que tout le monde doit aller à l’école. Mais tout cela est faux. J’ai quitté l’école ordinaire pour mieux comprendre et apprendre davantage. Et dans Le Cahier, je dis que tout le monde doit aller à l’école, pour que les enfants aient une plus grande culture. Car c’est par cette culture que la violence est vaincue.

Comment se passe l’école en Iran et en Afghanistan pour les filles?
L’enseignement de l’école ordinaire est principalement religieux… On nous disait “si vous ne portez pas de foulard, vous irez en enfer”. En Afghanistan, je pense que c’est à peu près pareil. Pour les mathématiques, par exemple, on leur dit “il y a huit communistes, on en tue cinq. Combien en reste-t-il ?”.

Pourquoi avoir insisté sur la violence dans les jeux d’enfants?
Je voulais montrer le fait que si les enfants jouent déjà à de tels jeux, cela deviendra réalité à l’âge adulte. Quand Bakthay tombe, son cahier tombe aussi et est recouvert par la paille, et c’est à ce moment que le Buddha explose. Et avec ce cahier, c’est la culture qui est enterrée.

Et les pages du cahier sont arrachées les unes après les autres…
Ce cahier symbolise la culture, et tout au long du film, il y a déchirure, y compris quand c’est pour faire le bien : la culture est constamment affaiblie. Pendant 25 ans il n’y a eu que des guerres. Un groupe arrivait, se qualifiant de sauveur, mais avant de sauver il fallait qu’ils détruisent quelque chose. Immédiatement après un autre groupe arrivait, qui se qualifiaient également de sauveur, et qui à leur tour, détruisaient. Personne n’a jamais rien reconstruit.

Abbas suggère à Bakthay de faire semblant de mourir pour être libérée. Cela veut-il dire qu’il faut feindre la mort pour, en quelque sorte, devenir libre?
Effectivement, avec cette scène, je voulais dire qu’il y a, au cours de la vie, plein de fois où il faut faire semblant d’être mort, où il faut se taire. Se taire, pour ne pas faire part de ses idées qui, ne correspondant pas à une certaine idéologie, pourrait amener à se faire tuer. Je dis communiste, mais ça peut-être musulman, ou je ne sais quoi. Mais quand on pense quelque chose et qu’on est obligé de faire croire qu’on pense autrement, on tue une partie de soi. A l’époque des talibans, tout le monde était taliban, tout de suite après, les Américains sont arrivés et il n’y avait plus de talibans. Ce n’est vraisemblablement pas possible. Les gens étaient obligés de faire semblant d’y adhérer pour survivre.

Comment êtes-vous perçue dans votre pays et en Afghanistan?
On ne me regarde pas, ni en Iran, ni en Afghanistan. Parce que je suis une femme et que je fais partie de la famille Makhmalbaf. Makhmalbaf est quelqu’un qui critique tout le temps pour que son pays évolue, c’est pour cette raison que nous sommes ignorés. Mon père est, depuis quelques années, parti de son pays pour pouvoir faire des films et dire ce qu’il a envie de dire.

Je ne pense pas qu’être une femme soit difficile spécialement en Afghanistan. Je pense que le fait d’être une femme est difficile sur Terre. Pour moi, mettre un foulard n’est ni difficile ni important. Bien sur, en Iran on est obligées de porter un foulard, mais dans le monde entier ils nous obligent à mettre un foulard sur notre esprit. Par exemple, en Occident, vous pensez que vous êtes libres, mais votre esprit n’est pas vraiment libre. Combien de pays y a-t-il dans le monde, et combien y a-t-il de présidents, et de présidentes ? Il y avait Benazir Bhutto, mais elle s’est faite assassinée. Il y a toujours un homme en tête et les femmes n’ont toujours que la troisième ou quatrième place.

Réaliser est-il une vocation ou cela résulte-t-il de votre histoire familiale? Envisagez-vous de faire ce métier toute votre vie ?
Je suis amoureuse du cinéma depuis que je suis toute petite. En tant que femme iranienne de 18 ans, et étant donné tous les problèmes sociaux, culturels et politiques dont je suis quotidiennement témoin, je pense avoir beaucoup de choses à dire, mais aussi à écrire. Pour le moment, je n’ai pas l’autorisation du gouvernement de faire des films. Cette histoire ne va peut-être pas aider mes compatriotes, mais elle m’aide à me sentir plus légère et à continuer ma route. Mais il se peut qu’à cause de raisons politiques mon père, ma sœur ou même moi-même ne puissions plus faire de films… Du coup, je suis arrivée à cette idée de me dire qu’un réalisateur n’est pas quelqu’un qui fait un film, c’est quelqu’un qui ne sait pas vivre autrement qu’en faisant des films.

Propos recueillis par Camille Couderc (Paris, Février 2008)