Les Pygmées sauvés par le GPS ?

Deux Pygmées se déplacent en forêt avec un GPS pour cartographier les zones de chasse et les lieux sacrés. Sources: REUTERS/John Nelson/Tropical Forest Trust

Je parlais la semaine dernière des mauvais traitements infligés aux Pygmées en République Démocratique du Congo. Pour garder un peu d’espoir quant à l’avenir des Pygmées, je reproduis ci-dessous un article de Thomas HUBERT paru le 13 mai dernier dans L’Express. Depuis 2008, ainsi qu’une dépêche de l’agence Reuters l’avait rapporté, les Pygmées utilisent le GPS pour dresser la carte de la forêt où ils vivent, dans la région de Pokola, au nord-ouest du Congo. il s’agit pour eux de sauvegarder ainsi leur patrimoine naturel:

Congo: le GPS aide les gardiens de la jungle

Enfoncés jusqu’aux genoux dans les eaux ambrées d’une rivière de la forêt équatoriale congolaise, trois hommes en tongs scrutent l’écran d’un GPS.

“Vous avez les coordonnées?

-Oui, altitude, 347 m. Latitude: S0078711. Longitude…”

Ce matin-là, au fin fond de la République démocratique du Congo, des Pygmées et des Bantous sont occupés à localiser le gué de la rivière Bokongo, une source d’eau douce et de poissons indispensable aux 1 800 habitants des environs. En cartographiant les lieux de chasse, les terres agricoles et les sous-bois peuplés par les esprits de la forêt, les villageois de Manga espèrent protéger “leur” jungle de la convoitise des compagnies forestières. Cette jungle autour de laquelle s’organise leur existence depuis toujours et qui contribue, à sa mesure, à l’équilibre écologique de la planète.

Alors qu’ils doivent habituellement parcourir 200 kilomètres de piste pour atteindre l’antenne de téléphone portable ou la prise électrique la plus proche, les voilà désormais dotés d’une technologie dernier cri, connectée à une constellation de satellites. Eux qui ne savent pour la plupart ni lire ni écrire ont très vite su manier les GPS fournis par une ONG locale, Réseau ressources naturelles (RRN). Mais il a fallu de longues palabres entre les différents chefs de clans pour désigner les huit “cartographes communautaires” chargés de tracer cette incongrue carte au trésor. A Manga, village de l’ouest du pays, la route a beau avoir été rénovée l’an dernier, la pauvreté progresse. Les chasseurs doivent marcher de plus en plus loin à la recherche des porcs-épics, des singes et des oiseaux utilisés dans la cuisine locale. Le poisson se fait rare. Même les chenilles dodues de la forêt, principale source de protéines, disparaissent.

Des villageois aux ONG internationales, en passant par le gouvernement congolais, tout le monde s’accorde pour désigner une même coupable : la déforestation, qui est aussi la première cause des émissions de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale. Les habitants de Manga savent que l’agriculture sur brûlis et leur utilisation intensive du charbon de bois appauvrissent leur forêt. Mais ils accusent également la compagnie forestière libano-congolaise ITB. Les deux concessions que possède l’entreprise dans la province occupent près de 300 000 hectares -l’équivalent du département français du Rhône. “Ça a commencé quand ils se sont mis à couper les arbres dans lesquels vivent les chenilles”, raconte Bosoki Bekalola, l’un des trois éclaireurs en GPS.

Avec l’appui de militants locaux et le soutien financier d’ONG internationales comme Rainforest Foundation, plus de 160 villages de la République démocratique du Congo se sont lancés dans la cartographie de leur territoire forestier traditionnel. Des projets similaires se développent dans les pays voisins du bassin du Congo, le deuxième ensemble forestier au monde après l’Amazonie. L’objectif est de permettre aux habitants de défendre leur espace de vie face aux industriels, et d’obtenir leur part dans les financements que les pays développés ont accepté d’allouer à la protection de la forêt équatoriale, lors du sommet de Copenhague de décembre dernier: 2,55 milliards d’euros d’ici 2012.

Comment cette forêt si vaste pourrait-elle disparaître? songe Bosoki, en s’avançant sous la canopée pour poursuivre son relevé. Le chant des insectes, des grenouilles et des oiseaux étouffe le bruit de ses pas. Le mur végétal qui borde les étroits sentiers ouverts par ses ancêtres effleure ses épaules. Bosoki et ses compagnons suspendent le récepteur GPS autour de leur cou et jouent de la machette dans la végétation. Soudain, le trio s’arrête: autour du cimetière de leurs ancêtres, de nombreux troncs abandonnés jonchent le sol. Qui a autorisé les bûcherons à venir jusque dans ce lieu sacré? Un peu plus loin, le sentier fait place à une large piste bordée de vastes champs de manioc. “La compagnie d’exploitation ITB est passée ici, explique Dieudonné Nzabi, le responsable local du RRN. Les gens ont profité de l’occasion pour créer des champs. Et la forêt est partie.”

A quelques heures de piste de Manga, autour du village d’Ifuto, le bruit des tronçonneuses résonne au fond de la forêt vierge. Des bûcherons sont à l’oeuvre. ITB n’a pourtant plus d’autorisation en raison de ses violations répétées du code forestier. Il n’empêche. A Bekwese, le village le plus proche du lieu actuel d’exploitation, l’abattage a commencé depuis septembre dernier, assure l’un des habitants, Tonton Mpela. Pire, la compagnie s’aventurerait hors des zones prévues pour l’exploitation forestière et achèterait chez les habitants des arbres sur pied à 4 000 francs congolais (4 €) par tige. Si l’entreprise ne tient pas ses engagements envers les villageois -elle a promis emplois et aides sociales- les habitants sont prêts à “se révolter contre ITB”, menace Tonton Mpela.

Au siège de la firme, à Kinshasa, la capitale, on temporise. L’un des cadres affirme que ces accusations d’exploitation illégale sont sans fondement, que la compagnie se contente “d’évacuer du bois coupé avant l’interdiction officielle” et que les accords signés sur les engagements sociaux ont dû être mal compris. C’est aussi l’opinion de Gabriel Mola, le président de la Fédération des industriels du bois. “Les populations attendent beaucoup, elles vivent dans une situation de grande misère. Mais une seule société ne peut pas en un temps relativement court résoudre tous les problèmes de nos populations!”

La manne de l’aide internationale fait rêver

Du côté du gouvernement, le sujet met mal à l’aise, et pour cause: 16 titres d’exploitation forestière invalidés par une commission spécialisée sont en cours de réexamen, en raison des investissements consentis par les entreprises concernées. “Dans un pays où l’emploi est très rare, vous ne pouvez pas du jour au lendemain décider d’arrêter le secteur forestier qui représente 30 000 à 40 000 agents”, fait valoir José Endundo, le ministre de l’Environnement. Les pouvoirs publics annoncent une surveillance high-tech de l’exploitation du bois, un cahier des charges modèle fixant les relations entre les compagnies forestières et les communautés locales, des opérations de reboisement… A condition, bien sûr, que les pays riches mettent la main au portefeuille. Le gouvernement congolais a d’ailleurs signé avec enthousiasme l’accord de Copenhague. “Ceux qui polluent doivent réduire, mais ceux qui comme nous ont une partie de la solution doivent être soutenus”, insiste José Endundo. A Manga aussi, la manne de l’aide environnementale internationale fait rêver. Ces derniers mois, les radios locales ne parlaient plus que d’environnement et de climat. A l’image des pays du Nord.

.

Tintin, le Congo et les droits de l’Homme

Depuis quelques temps, on entend régulièrement parler d’un certain Bienvenu MBUTU, un Belge d’origine congolaise, qui cherche à faire interdire la vente de l’album Tintin au Congo, qu’il qualifie de raciste et xénophobe. Dès 2007, il avait porté plainte en Belgique puis, en septembre dernier, il a souhaité lancer une action judiciaire semblable en France. Selon lui, Tintin au Congo présente une image «dégradante» et «offensante» des Congolais et pourrait être un «danger»: «Il n’est pas admissible que Tintin puisse crier sur des villageois qui sont forcés de travailler à la construction d’une voie de chemin de fer ou que son chien Milou les traite de paresseux». En avril, il a intenté une nouvelle action au civil, devant le tribunal de première instance de Bruxelles, affirmant le caractère «urgent» d’une interdiction de Tintin au Congo. Un tel acharnement mérite notre attention. Apparemment, Bienvenu Mbutu est traumatisé par la lecture de Tintin au Congo. Il se sent visé. On pourrait interpréter cela comme l’expression d’un complexe d’infériorité mais cette volonté de vouloir faire interdire l’album pose en fait le problème du risque d’anachronisme quand on porte un jugement sur un événement du passé sans tenir compte de son contexte. Par ailleurs, étant donnée la situation actuelle en République Démocratique du Congo, où les Droits humains ne sont pas vraiment respectés,  cette indignation au nom de l’anti-racisme est bien sélective.

.

Un procès anachronique.

Moulinsart SA, la société qui gère les droits de l’oeuvre d’Hergé, a réagi aux attaques de Bienvenu Mbutu: «Lire en plein XXIème siècle un album de Tintin datant de 1931 demande un minimum d’honnêteté intellectuelle. Celle-ci nous garde de sombrer dans les anachronismes faciles et trop couramment complaisants».

L’anachronisme consiste en effet à juger les événements du passé selon notre propre grille de valeurs, indépendamment du contexte historique. Or il faut savoir que Tintin au Congo a été écrit en 1931, à une époque où le colonialisme et les préjugés qu’il véhicule ne sont pas remis en question. HERGÉ ne s’en était pas caché: « J’étais nourri des préjugés du milieu bourgeois dans lequel je vivais. J’ai dessiné les Africains d’après les critères de l’époque ». Lors de la colorisation de l’album en 1946, il avait d’ailleurs retouché quelques vignettes, comme on peut le voir ci-dessous:

Ce mercredi, une dépêche de l’AFP reprise par le Figaro nous apprenait que le Conseil représentatif des Associations noires de France (CRAN) venait de se joindre à l’action judiciaire menée par Bienvenu Mbutu contre Tintin au Congo.  Devant le Tribunal de première instance de Bruxelles, le président du CRAN, Patrick LOZÈS, a notamment déclaré à l’AFP:

Je pense que cet ouvrage a sa place dans un musée où il pourra être consulté par des adultes qui veulent tout savoir de l’époque coloniale. En attendant nous demandons qu’il soit assorti d’un bandeau et d’une préface éclairant le lecteur sur la nature d’une oeuvre qui affirme une supériorité raciale, celle des Blancs sur les Noirs, et ne devrait donc pas être diffusé sans avertissement, surtout pour les enfants.

Où, dans Tintin au Congo, affirme-t-on la supériorité raciale des Blancs sur les Noirs? Soyons sérieux! La seule domination que l’on voit est de nature politique, et c’est une réalité historique: le colonialisme n’est rien d’autre que l’expression de la suprématie européenne qui caractérise le monde à la fin du dix-neuvième siècle. Par ailleurs, Tintin au Congo est une oeuvre de fiction: il faut donc lire cet album avec la distance nécessaire. Si la représentation des Noirs est caricaturale, elle ne fait que refléter l’inconscient collectif de l’époque. Un enfant qui lit Tintin au Congo est d’ailleurs capable de faire la part des choses: il sait que c’est une caricature, qui n’est pas forcément conforme à la réalité. De la même façon, il ne s’étonnera pas que le chien Milou soit doué de parole.

On apprenait aussi ce mercredi qu’un autre Congolais, qui dirige une association de défense des droits de l’Homme en République Démocratique du Congo, sans doute lui aussi extrêmement traumatisé par la lecture de Tintin, s’était aussi porté partie civile début mai pour obtenir qu’un bandeau soit inséré à l’album. Un défenseur des droits de l’homme, rien que cela! Au lieu de lire Tintin au Congo, il ferait mieux, peut-être, de lire les rapports d’Amnesty International sur les violences physiques perpétrées à l’encontre notamment des femmes et des enfants en République Démocratique du Congo. Au Nord-Kivu, la situation est en effet particulièrement alarmante.

Le conflit au Nord-Kivu.

Le Nord-Kivu, qui possède de nombreuses ressources minières, est le théâtre d’un conflit qui oppose l’armée régulière de la République Démocratique du Congo (FARDC) et les rebelles du Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP), plusieurs milices maï maï, et les Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR, groupe armé rwandais). Un accord de paix a été signé à Goma le 23 janvier 2008: les différents groupes armés s’engageaient à mettre fin aux homicides, viols et actes de torture à l’encontre des civils, et à ne plus recruter d’enfants-soldats. Avec plus d’un million de personnes déplacées, la crise humanitaire est aujourd’hui extrêmement préoccupante au Nord-Kivu: la plupart de ces réfugiés se trouvent dans une situation désespérée, manquant de nourriture, d’eau, de médicaments ou d’abris. Or, l’aide humanitaire est difficile en raison de la fragilité de la situation en termes de sécurité. Le cessez-le-feu est régulièrement transgressé et les violences physiques, souvent sexuelles, quand ce ne sont pas des exécutions sommaires, continuent à faire des victimes.

Un camp de réfugiés près de Ratshuru (Photo: Jehad NGA pour The New York Times)

Amnesty international fait état de deux aspects très inquiétants du conflit au Nord-Kivu: le recrutement massif d’enfants-soldats et la généralisation des violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants, alors même que le gouvernement et les groupes armés s’étaient engagés à mettre fin à ces crimes. On estime que plus de 200000 femmes ont été victimes de violences sexuelles depuis 1996 en République Démocratique du Congo. Ce que l’on sait moins, parce que c’est tabou, c’est que de plus en plus d’hommes sont également violés.  Un article de Jeffrey GETTLEMAN paru le 4 août 2009 dans The New York Times nous raconte le calvaire de ces hommes violés:

According to Oxfam, Human Rights Watch, United Nations officials and several Congolese aid organizations, the number of men who have been raped has risen sharply in recent months, a consequence of joint Congo-Rwanda military operations against rebels that have uncapped an appalling level of violence against civilians.

Kazungu Ziwa, Shabani Lufuno, Ngabu Bita et Matata Badoda ont été victimes de viol. (Photos: Jehad Nga pour The New York Times)

Parmi ces hommes, de nombreux pygmées. Ainsi, l’an dernier, une dépêche de l’AFP nous apprenait que des militaires de la 85ème brigade des Forces armées de la République Démocratique du Congo étaient accusés d’avoir violé trois Pygmées, un chef de village et ses enfants. Dans un excellent article paru le 12 août 2009 sur Afrik.com, René DASSIÉ explique que les trois quarts des violeurs sont des militaires:

Au rang des coupables, il y a aussi bien des éléments indisciplinés de l’armée congolaise, que des membres des différents groupes rebelles – Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR)- et même les miliciens Maï Maï, qui servent d’habitude de supplétifs à l’armée congolaise. Les trois quarts des personnes condamnés pour viols, tous sexes confondus, seraient ainsi des militaires. Pour les rebelles, le viol est avant tout une arme de guerre. « Ils sont animés par l’esprit de destruction. Ils utilisent le viol également comme une arme, pour détruire psychologiquement leurs victimes et obtenir leur soumission », analyse un avocat de Goma. Le choix des victimes pygmées s’explique en partie par la recherche des pouvoirs magiques qu’on leur attribue. En les sodomisant, les guerriers espèrent acquérir le don de l’invulnérabilité, appelé « Kilemba », qu’ils possèderaient.

Amnesty international confirme dans son rapport que les viols et violences sexuelles sont motivés par des considérations ethniques, avec l’objectif de briser mentalement des communautés soupçonnées d’apporter leur soutien à des groupes ennemis:

Une jeune fille de 16 ans, victime de viol témoigne de son histoire : enlevée par deux jeunes officiers et maintenue captive dans un camp militaire du Nord-Kivu, elle a été violée toutes les nuits par l’un d’entre eux. «Les autres officiers et soldats du camp semblaient ne pas s’en soucier, ils ne se sentaient pas responsables», a-t-elle dit à Amnesty.

Le calvaire des Pygmées du Congo.

Il n’est donc pas rare que les Pygmées soient victimes de violences sexuelles. Les violeurs, qui croient que les Pygmées ont un pouvoir magique, sont persuadés que le viol va leur permettre d’être invulnérable, voire de soigner un lumbago ou guérir du sida. Le site Unmondepygmee.com rapporte que l’Observatoire Congolais des Droits de l’Homme notait en 2004 dans son rapport annuel que «pas une semaine ne se passe sans qu’une fille pygmée ne soit violée par des individus bantous. Ces viols fréquents se déroulent dans les champs, au village et même dans les cases de ces Pygmées» et dénombrait quantités de parties de «terre à terre» dans les commissariats, version locale du viol collectif.

J’en ai déjà parlé: les Pygmées, population extrêmement vulnérable, sont souvent l’objet de discriminations en Afrique centrale. Ils sont victimes de toutes sortes de violations des droits de l’Homme de la part des populations bantoues. Survival international avait rapporté en 2002 que des Pygmées Mbuti figuraient au nombre des victimes des horribles massacres rapportés dans le Nord-est de la République démocratique du Congo: “Les milices forcent les Mbuti à collaborer avec eux ou les accusent de collaborer avec l’ennemi, les punissant de torture et d’exécutions“. Les Pygmées sont en effet le peuple le plus marginalisé et persécuté de la société congolaise. Les Pygmées Batwa, dans l’est de la République Démocratique du Congo, ont vu presque toutes leurs forêts détruites et survivent difficilement comme ouvriers agricoles ou mendiants.

A Dianga, localité située à environ 50 kilomètres de Mbandaka dans le territoire de Bolomba, les Pygmées se disent victimes d’arrestations arbitraires et de traitements dégradants de la part du chef de poste d’encadrement administratif. Leur porte-parole, Jacques MOMBONGO a saisi les autorités provinciales comme nous l’explique cet article publié  le 24 juillet 2009 sur radiookapi.net:

M. Mombongo a expliqué que les pygmées sont soumis aux travaux forcés. Et Pour un moindre problème, ils sont déshabillés et fouettés devant les autres villageois. Face à cette situation, a encore signalé le porte-parole, bon nombre d’entre eux ont trouvé refuge dans la forêt.
« Ce qu’il fait subir aux pygmées est pire et du jamais vu. Le chef de poste nous fait souffrir. Il nous ravit nos biens et administre des coups de fouet aux femmes et aux hommes allant parfois de 80 à 100. Certaines personnes saignent parfois à la suite de cette pratique dégradante “, a laissé entendre M. Mombongo. Et d’ajouter : « Nous n’avons plus de bêtes et nous les pygmées, nous sommes des humains. Pourquoi continue-t-il à nous traiter comme des animaux“, s’ est-il interrogé avant de souligner que même à l’époque coloniale, ce n’était pas comme ça».

Voilà qui nous renvoie à Bienvenu Mbutu, qui trouve admissible “que Tintin puisse crier sur des villageois qui sont forcés de travailler à la construction d’une voie de chemin de fer“. Visiblement obsédé par Tintin au Congo, il semble ignorer le sort réservé aujourd’hui aux Pygmées en République Démocratique du Congo. Dans un reportage diffusé en octobre 2008 sur France24, Arnaud ZAJTMAN et Marlène RABAUD ont pourtant recueilli les témoignages accablants de Pygmées qui sont exploités et maltraités:

Ils nous forcent à travailler pour eux et ils nous battent“. “Le travail est dur. Nous n’avons pas d’outils et nous n’avons pas de terres. Nous sommes donc obligés de travailler pour eux“, raconte Mwasa Savirungay, travailleuse journalière. Eux, ce sont des Bantous qui, contre 30 jours de travail, peuvent offrir une simple pièce d’étoffe. Autrefois nomades, les Pygmées ont tendance, aujourd’hui, à se sédentariser près des villages bantous. “Aucun des nôtres ne veut faire de tels travaux, c’est pourquoi nous employons des femmes et des enfants pygmées“, se défend Théophile Lusamba, un exploitant bantou. “Nous travaillons ensemble, explique Henri Lokula, propriétaire terrien. On leur donne de quoi s’habiller ou de quoi manger. Tout ce que nous trouvons, nous le leur donnons. Mais s’ils travaillent mal, nous les fouettons.”

Plutôt que se vautrer dans l’anachronisme, et chercher des poux dans la houpette de Tintin, Bienvenu Mbutu et ses amis feraient donc mieux de s’occuper du présent. Qu’il est facile, quand on vit confortablement en Belgique, de condamner le racisme des années trente et de ne pas voir celui qui gangrène aujourd’hui le Congo, un demi-siècle après la décolonisation! Il est vrai que la défense des droits de l’Homme n’est pas toujours chose facile: en février dernier, Amnesty International a exprimé son inquiétude pour la sécurité des défenseurs des droits de l’Homme en République Démocratique du Congo.  Les arrestations arbitraires et les menaces de mort ont en effet fortement augmenté tout au long de 2009. Dans sa brochure Les défenseurs des droits humains attaqués en République démocratique du Congo, Amnesty International rend compte des persécutions subies par huit défenseurs des droits humains influents en RDC, un harcèlement que l’organisation craint de voir s’accentuer durant la période précédant les élections présidentielles et générales de 2011. Alors voilà, on préfère s’attaquer à Tintin: en ces temps où l’anti-racisme est devenu en Europe obsessionnel et inquisiteur, Tintin au Congo semble si «dangereux» qu’il risque d’être mis au même rang que le Mein Kampf d’Adolf HITLER! Au final, et l’excellent Philippe BILGER l’avait déjà souligné dans son blog en septembre dernier en parlant d’abus de conscience, cette histoire grotesque est révélatrice “d’un délitement de la liberté d’expression. Après Tintin, pourquoi les Belges n’essaieraient-ils pas de faire interdire la publication de Pauvre Belgique, de Charles BAUDELAIRE, qui était particulièrement féroce avec eux? Sans parler des dangereux albums de Bécassine que l’on doit retirer de la circulation car ils donnent une si mauvaise image des Bretons…

Sexualité et sida chez les Pygmées Aka

Voici un texte très intéressant sur la sexualité des Pygmées Aka que Sorel m’a envoyé pour que je le publie ici même.

.

SEXUALITÉ ET SIDA CHEZ LES PYGMÉES AKA DE LA RÉPUBLIQUE DU CONGO.

.

1. LA SEXUALITÉ : EST-CE UN SUJET TABOU CHEZ LES AKA ?

Contrairement à la culture des peuples Bantous et à celle des sociétés où parler de sexe est soumis à des règles de morale, les expressions liées à la sexualité sont presque omniprésentes dans le quotidien des pygmées aka.

De la chasse à la pêche, les termes sexuels sont évoqués pour l’observance des interdits. Lors des querelles conjugales, les injures sont d’ordre sexuel. De l’enseignement par les parents à leurs enfants des vertus des essences, celles liées à la sexualité sont transmises aussi avec soin, car l’avenir conjugal de leurs enfants en dépend. Mais l’usage du vocabulaire sexuel est surtout mis en évidence dans les chants où enfants, jeunes et vieux l’emploient sans vergogne.

.

2. L’HABITAT ET LE DÉSIR SEXUEL CHEZ LES ENFANTS AKA.

Le cadre de logement pygmée éveille les désirs sexuels des enfants. En effet, en forêt, où parents et enfants habitent dans des huttes, comme dans les villages mixtes (pygmée-bantou), où l’on installe dans une même case plusieurs lits « tangué » les uns près des autres, bien que les acteurs sexuels soient sous les moustiquaires opaques, les enfants, impressionnés par les ébats érotiques des parents, se mettent par la suite à les imiter. Ce système d’habitat, certes culturel, favorise donc une sexualité précoce chez les enfants pygmées.

.

3. MUSIQUE ET SEXUALITÉ.

La musique pygmée, comme celle des autres sociétés africaines est dite fonctionnelle. « Elanda » par exemple est une danse exécutée au clair de lune par les adolescents pygmées qui expriment leur puberté. Cette danse a pour finalité l’union sexuelle entre les jeunes danseurs.

Les parents ne manifestent aucune inquiétude quant à l’absence nocturne de leurs fils et filles du foyer, d’autant plus que les mélodies des jeunes chanteurs traduisent la fonction de cette musique connue de tous.

Au delà de cette musique liée à la sexualité, les moments de retrait de deuil où une grande danse collective est organisée toute la nuit, occasionnent des rencontres sexuelles dont hommes et femmes empiffrés d’alcool et de drogue sont les acteurs.

.

4. ENVOÛTEMENT SEXUEL, INFIDÉLITÉ ET DIVORCE.

Les pratiques sexuelles chez les pygmées Aka sont très liées aux essences ayant pour vertus de séduire et manipuler les conjoints. L’une des conséquences de ces pratiques dites « Djambola » est l’inconstance dans la vie sexuelle des pygmées Aka, d’où de nombreux cas d’infidélité et de divorce. Au niveau des jeunes filles, lesquelles sont tourmentées par les envoûteurs, elles favorisent une sexualité précoce.

L’infidélité et le divorce s’expliquent aussi par la faiblesse de l’organe génital de l’homme et par les mauvais soins que la femme leur prodigue.

.

5. LE CONCEPT VIH/SIDA CHEZ LES PYGMÉES AKA ET LES RISQUES DE CONTAMINATION.

Le terme « sida » est presque inconnu en milieu pygmée Aka. Ses manifestations et symptômes ne sauraient être interprétés comme une maladie due à un VIH, mais plutôt comme une maladie d’origine surnaturelle qui nécessiterait un désenvoûtement pour que le malade amaigri retrouve la santé. Mais pour le malade qui présente encore un parfait état physique, la communauté court comme dans le reste des sociétés le risque d’être contaminée. D’où la nécessité d’informer les aka sur le sida, sa prévention et ses manifestations afin de leur permettre de faire face aux risques suivants :

Le manque d’information sur l’existence du Sida et ses manifestations.

Le manque d’éducation sexuelle responsable.

La non-utilisation par méconnaissance du préservatif.

La croyance en des méthodes traditionnelle de préservation contre les MST.

La non-utilisation des gants par les accoucheuses pygmées lors des séances d’accouchement.

La fréquentation des prostituées Bantoues par certains Pygmées en séjour en milieu urbain.

.

Sorel ETA

.
Creative Commons License
Ce texte de Sorel ETA est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.

Pour citer cet article:

Sorel ETA, « La sexualité et le SIDA chez les Pygmées Aka de la République du Congo », juin 2008 [Mis en ligne sur ethnoLyceum le 30 juin 2008]. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/06/30/sexualite-et-sida-chez-les-pygmees-aka/

.

En complément, voici un article publié en mai 2007 sur le site Sidanet:

Afrique Centrale : les populations des forêts menacées par le VIH/SIDA

Les habitants indigènes des régions forestières de l’Afrique centrale ont longtemps été isolés du reste du monde, mais à mesure qu’ils s’insèrent dans la société, ils sont de plus en plus menacés par l’exploitation sexuelle et le VIH/SIDA.

Entre 300 000 et 500 000 Pygmées vivent de chasse et de cueillette dans les forêts du Burundi, du Cameroun, de la République démocratique du Congo (RDC) et de la République du Congo, depuis la nuit des temps.

Cependant, la déforestation progressive, l’agriculture, les projets d’infrastructures ainsi que la création de zones protégées ont contraint la population indigène à abandonner son mode de vie traditionnel et à s’intégrer dans le système économique formel en travaillant comme ouvriers saisonniers ou comme paysans dans des fermes commerciales.

Tous ces changements ont amené les Pygmées à côtoyer davantage les ethnies voisines qui affichent généralement des taux de prévalence du VIH plus élevés que ceux enregistrés au sein des populations indigènes.

« Les Pygmées doivent être sensibilisés au VIH/SIDA de toute urgence », a déclaré Sorel Eta, un ethnologue et chercheur de la République du Congo, lors d’une conférence qui s’est tenue dernièrement à Impfondo, à 800 kilomètres au nord de Brazzaville, la capitale congolaise.

Les résultats d’études menées au Cameroun et en République du Congo pendant les années 1980 et 1990 ont confirmé que le taux de prévalence du VIH parmi les Pygmées était inférieur à ceux répertoriés chez les populations voisines, mais qu’une augmentation avait été enregistrée au cours des dernières années.

Une enquête a par exemple révélé que le taux de prévalence du VIH parmi les pygmées Baka de l’est du Cameroun était passé de 0,7 pour cent en 1993 à quatre pour cent en 2003.

Les participants à la conférence d’Impfondo ont souligné que les femmes Twa indigentes du Burundi, de RDC, du Rwanda et d’autres pays d’Afrique étaient contraintes à se prostituer afin de joindre les deux bouts, mais n’ayant aucune connaissance de la pandémie, ces femmes ignoraient les dangers des relations sexuelles non protégées.

« Au Burundi, presque toutes les femmes indigènes sont illettrées . et ne savent pas qu’elles peuvent être infectées au VIH/SIDA », a déclaré Léonard Habimana, le premier journaliste Twa du Burundi et fondateur d’une station de radio privée, Radio Isanganiro, qui sensibilise les auditeurs aux dangers des infections sexuellement transmissibles, à la violence sexuelle et au VIH/SIDA au sein des communautés pygmées.

Kapupu Diwa, qui dirige un réseau créé par les populations indigènes et locales afin de promouvoir la gestion durable des écosystèmes forestiers d’Afrique centrale, a souligné qu’ « à cause de la pauvreté, l’exploitation sexuelles des femmes indigènes [est] devenue une chose courante ».

« C’est dans un tel contexte que les femmes vendent leur corps pour à peine 0,20 dollar ou parfois même pour des biscuits », a-t-il dit.

La prostitution a également été encouragée par la déforestation et les projets d’infrastructures qui amènent souvent de grands groupes d’ouvriers de passage dans des camps situés à proximité des communautés pygmées.

Par ailleurs, nombreux croient à tort qu’avoir des relations sexuelles avec une femme Twa permet de guérir les hommes porteurs du virus. Ainsi, les femmes Twa sont confrontées à un risque supplémentaire de contracter le VIH.

Les groupes de défense des droits de l’homme ont également souligné que de nombreux abus sexuels avaient été commis sur les femmes indigènes, lors du conflit qui a déchiré l’est de la RDC.

Malgré tous ces risques, les populations pygmées ont généralement peu accès aux services de santé et aux informations sur le virus.

En 2006, le journal médical britannique, The Lancet, a publié les résultats d’une étude qui révélait que la population Twa avait systématiquement plus de difficultés à accéder aux soins de santé que les communautés voisines.

« Même dans les endroits où les installations sanitaires sont en place, beaucoup de personnes ne peuvent en bénéficier car elle n’ont pas les moyens de payer les consultations ou les médicaments, ne possèdent pas les documents et cartes d’identité requis pour se déplacer ou pour suivre un traitement à l’hôpital, ou sont victimes de traitement humiliant et discriminatoire», a constaté cette étude.

© Copyright 2007 IRIN / Sidanet www.sidanet.info

Ndima: Chants et musique des Pygmées Aka

Musiciens pygmées Aka, à Brazzaville, lors d’un enregistrement (juillet 2006). À gauche, un joueur de Moudoumein (harpe cithare) et à droite un joueur de Mougoko (idiophone).

L’association Regard aux Pygmées, animée par Sorel ETA, est consacrée à la protection et à la promotion de la culture des Pygmées Aka, extrêmement minoritaires en République du Congo. A l’initiative de Sorel, six musiciens pygmées du village de Kombola (département de la Likouala, dans l’extrême nord du Congo) se sont réunis pour former le groupe Ndima. En langue pygmée aka, Ndima signifie la forêt.

.

Le groupe Ndima, lors de sa participation 4éme FESPAM à Brazzaville en 2003, a retenu l’attention de M. Koïchiro MATSUURA, Directeur Général de l’UNESCO, grâce auquel un disque a pu être édité.


Ce CD, intitulé Moaka na Ndima (“L’Homme et la Forêt”), nous permet de découvrir la beauté et la complexité des chants polyphoniques des pygmées ainsi que leurs étonnantes techniques instrumentales, comme l’usage du mbela, un arc musical -à bouche- qui sert également d’arme de chasse (photo ci-contre).

Six musiciens et chanteurs pygmées composent le groupe Ndima: Angelique MANONGO (chant), Émilie KOULÉ (chant), Gaby MONGONGA (tambour, harpe arquée  appelée Kundé et arc à bouche -Mbéla), Aziza MOKOMBO (chant, harpe-cithare  -Mondoumein), Michel KOSSI (chant, tambour, harpe-cithare -Mondoumein) et Hervé MONDZAMBA (chant, percussions). Un bantou, Arnaud CANDAULT, s’est joint au groupe et les accompagne à la guitare acoustique.

.

Pour écouter des extraits de Moaka na Ndima, rendez-vous sur la page MySpaceMusic de Ndima:

.

Ci-dessus, les chanteuses pygmées Aka du groupe Ndima, lors d’un enregistrement muscial à Brazzaville (juillet 2006).

.

Les pygmées Aka du groupe Ndima lors de la Fête de la Musique sur l’esplanade du Centre culturel Français André Malraux à Brazzaville (juin 2006).

L’Université de la Forêt

.
Sorel ETA est ethnologue et consacre son travail aux Pygmées Aka. Son terrain se situe dans le nord du Congo, dans le département de la Likuala. Notamment un village appelé Kombola, à proximité d’Impfondo. Sorel a l’habitude de dire qu’il est formé à l’Université de la Forêt: « J’ai pour professeurs les Pygmées aka. Je fais ce que l’on appelle en ethnologie de l’observation participante ». On peut avoir un aperçu de son travail de terrain en téléchargeant le diaporama suivant:
.

.

Enfin, voici une interview que Sorel a accordée à Fortuné IBARA et qui est parue le 9 Janvier 2008 dans Les Dépêches de Brazzaville.
(Congo-Brazza)

Sorel ETA : « Les Pygmées sont encore dépositaires du savoir ancestral et utile au Congo et à l’humanité tout entière »

Un projet de loi visant à favoriser l’intégration des Pygmées dans la société congolaise est à l’étude. A ce sujet, Sorel Eta, coordonnateur de l’association « Regard aux pygmées » qui œuvre pour la promotion du dialogue entre les minorités pygmées et les Bantous et la sauvegarde de la culture pygmée menacée de disparition, explique les résultats de sa quête auprès du peuple pygmée aux Dépêches de Brazzaville.

Les Dépêches de Brazzaville. Quelle est votre méthode d’apprentissage de la culture pygmée ?

Sorel Eta. Je dirige un groupe de musique pygmée dénommé Ndima (« la forêt ») et poursuis des activités d’ethnologie. J’ai toutefois l’habitude de dire que je suis étudiant-chercheur à l’université de la forêt où j’ai pour professeurs les Pygmées aka. Je fais ce que l’on appelle en ethnologie de « l’observation participante ». Je me suis immergé donc au sein de la société pygmée pour être témoin des faits et bien connaître la culture aka et ses activités liées à la chasse, à la pêche et à la musique.

D.B. Quelles activités avez-vous réalisées avec les Pygmées ?

S.E. En mai 1998, nous avons présenté au Centre culturel français de Pointe-Noire avec un compatriote, Billy Marius, une exposition sur le patrimoine matériel (les objets de la vie quotidienne) des Pygmées aka et babongo* suivie d’un concert de chants avec les musiciens pygmées babongo. En 2003, j’ai enregistré avec mon groupe Ndima le premier disque compact des Pygmées du Congo que nous avons réalisé avec le soutien de l’UNESCO et du gouvernement japonais. Nous avons publié officiellement ce CD en juillet 2005. En juin et juillet 2006, nous avons managé une résidence musicale réunissant les musiciens pygmées et bantous, financée par le ministre en charge de l’Economie forestière, Henri Djombo. Elle a débouché sur l’enregistrement de deux CD qui ne sont malheureusement pas encore publiés. En avril 2007, nous avons présenté au Forum international des peuples autochtones d’Impfondo (Fipac) une exposition sur les objets de la vie quotidienne et des photographies des Pygmées aka.

D.B. Pouvez-vous nous parler des rapports qui lient les Pygmées et les Bantous ?

S.E. Différents rapports lient les Pygmées et les Bantous, notamment le troc. Les Pygmées fournissent aux Bantous les produits de la forêt dont le miel, la cola, le gnetum, les fruits sauvages. En retour, les Bantous sont pourvoyeurs d’étoffes d’habits, d’ustensiles de cuisine, de sel, de savon…

Les rapports de propriétaire et de propriété ou de maître et d’esclave sont prédominants. Le Pygmée travaille dans les plantations du maître, exerce les basses besognes, chasse, pêche et récolte du miel pour le maître… Toutefois, les rapports sentimentaux entre Pygmées et Bantous sont remarquables, sauf qu’ils sont à sens unique. Nous remarquons que les hommes bantous entretiennent des rapports sexuels avec les femmes pygmées. L’inverse n’est pas accepté.

En réalité, les rapports qu’entretiennent les Bantous et les Pygmées contraignent ces derniers à s’abstenir de mettre leur savoir inestimable de la forêt au profit des Bantous.

DB. Comment favoriser une meilleure cohabitation entre ces peuples voisins ?

S.E. C’est par la promotion du dialogue interculturel et l’éducation que nous pouvons favoriser une cohabitation harmonieuse entre les Pygmées et les Bantous. Nous devons faire un effort pour être tolérants, accepter les différences, accepter le Pygmée tel qu’il est et sa culture. Il nous faut éduquer le Bantou à aimer le Pygmée comme lui-même et organiser souvent des rencontres culturelles en milieux urbains tout comme en forêt pour favoriser les échanges entre ces peuples. Nous devons faire un effort pour diffuser leur culture et nous avons le devoir de rétablir la dignité de ce peuple qui est marginalisé. Il faut mettre fin aux pratiques discriminatoires et se poser la question : pourquoi les Pygmées sont-ils maintenus en esclavage ? La raison fondamentale est économique. Quand je me réfère au département de la Likouala où j’étudie les Pygmées aka, je me dis que les paysans qui pratiquent l’agriculture dans cette localité éprouvent plus de difficultés pour obtenir une terre cultivable par rapport à ceux évoluant dans le département des Plateaux. Pour rendre une terre cultivable, une mère paysanne, par exemple, doit abattre plusieurs arbres volumineux. Elle ne peut le faire seule. Elle n’a pas non plus les moyens financiers de payer la main-d’œuvre bantoue. Elle maintient donc le Pygmée dans l’asservissement et l’ignorance pour bénéficier de ses services contre des étoffes ou une somme modique.

Pour résoudre ce problème, le gouvernement devrait subventionner les agriculteurs vivant dans les localités où persistent ces pratiques en les encourageant à créer des coopératives agricoles. Et si quelqu’un a besoin des services d’un Pygmée, qu’il le paye conformément aux services prêtés. Nous devons chercher à résoudre ce problème de façon pacifique si nous voulons réellement d’une paix et d’une cohabitation harmonieuse durables. Ce n’est pas une loi promulguée qui résoudra ce problème devenu culturel. Pensons plutôt au dialogue et à l’éducation qui ne se décrètent pas mais se cultivent.

D.B. Certains pensent qu’il faut intégrer les Pygmées dans la société moderne en les faisant sortir de la forêt. Qu’en pensez-vous ?

S.E. Faire sortir les Pygmées de la forêt serait une façon d’aller vers la destruction de leur culture et, au-delà, d’aller à l’encontre du développement durable dont le quatrième pilier est la préservation de la diversité culturelle. Lorsque l’on nous parle de l’éducation pour un développement durable, on nous demande d’apprendre à respecter et reconnaître les valeurs et les richesses provenant du passé tout en les préservant. Ceux qui soutiennent cette idée le font par ignorance. Les Pygmées sont encore dépositaires du savoir ancestral et sont capables d’apporter un plus au Congo et à l’humanité tout entière, surtout sur le plan médicinal. Ne commettons pas l’erreur de détruire cette culture par ignorance. Préservons-là, plutôt.

D.B. Que pensez-vous du séjour des Pygmées au zoo de Brazzaville qui a fait tant de tapage dans les médias ?

S.E. Je voudrais tout d’abord rappeler que nous aussi sommes concernés directement par ce problème tout en étant compatriotes. Lorsque le directeur exécutif de l’Observatoire congolais des droits humains (OCDH) a déclenché cette histoire sur RFI, j’étais à Impfondo, chez les Pygmées aka. Une amie proche du groupe pygmée concerné m’a affirmé qu’au départ, les Pygmées étaient au gymnase de Ouenzé et que c’est à leur demande qu’ils avaient été conduits au zoo, car ils voulaient se sentir proches de leur milieu de vie.

Pour moi, leur présence au zoo serait qualifiée de discriminatoire s’ils avaient été placés dans les cages où vivent les animaux. Je pense qu’il y a eu confusion entre ce que l’on peut dénommer pratique discriminatoire (pratique portant atteinte à la dignité humaine) et pratique culturelle, c’est-à-dire la culture telle qu’elle est vécue par les acteurs sociaux.

Pour illustrer mon propos, deux jours après cette histoire, j’étais dans la forêt d’Impfondo avec un touriste français venu de Paris et une jeune femme originaire de RDC. Nous sommes allés installer notre premier campement près de la rivière Mabaté, puis le second à Makaka. Nous avions prévu des mousses et moustiquaires pour nous couvrir selon notre culture. Les Pygmées ont construit le campement où nous devions habiter avec différentes formes de huttes aka (esembè, mokoundou mwa nzokou, ekouta…). Ils nous ont construit une hutte esembè avec des lits en rondin tangué où nous avons installé nos mousses et des moustiquaires. Mais ces mêmes Pygmées qui nous ont construit ces huttes et lits ont préféré dormir sur des feuilles qu’ils ont étalées à même le sol. On appelle cela mboudjè, c’est-à-dire un lit en feuilles, un lit que l’on abandonne car les Pygmées évoluent dans la civilisation de l’éphémère, différente de celle des Bantous sédentaires.

Si les défenseurs des droits humains de l’OCDH nous avaient surpris au cœur de la forêt occupant des mousses et des moustiquaires pour nous loger tandis que les Pygmées dormaient sur des feuilles, sans moustiquaire, je suis sûr qu’ils nous auraient accusés de pratique discriminatoire alors qu’elle est culturelle.

D.B. Vous voulez dire que ce qui s’est passé à Brazzaville n’était pas discriminatoire ?

S.E. Je veux dire que ceux qui ont dénoncé ce qui s’est passé au zoo ne connaissent pas la culture des Pygmées aka. Voila pourquoi nous avons l’habitude de dire qu’avant de défendre les droits des Pygmées ou d’entreprendre des activités en leur faveur, il faut d’abord prendre le temps d’étudier et connaître le Pygmée et son milieu de vie. Lorsque je parle de la connaissance des Pygmées, je fais allusion à l’aspect visible et mystique de leur culture. Connaître les Pygmées ne consiste pas à dire qu’ils sont petits, qu’ils ont des cheveux roux, qu’ils vivent de chasse, de cueillette et sont victimes de discrimination et d’asservissement… Il faut plutôt chercher à pénétrer les arcanes de la forêt, s’intéresser à leur vie mystique et chercher à savoir pourquoi ils aiment tant la forêt. J’ai l’habitude de les emmener à Brazzaville et de constater que, à un moment donné, ils réclament implicitement ou non de repartir en forêt. Il est alors très difficile de les retenir. Si nous voulons comprendre le mode de vie des Pygmées, nous devons éviter le jugement des valeurs. Nous Bantous avons notre façon de voir le monde. Les Pygmées ont la leur. Nous devons aussi savoir que la forêt du zoo est naturelle.

Maintenant, si les gens veulent dire qu’on a assimilé les Pygmées aux animaux parce qu’ils ont passé des nuits dans l’enceinte du parc, il faut donc dire que le directeur du zoo, qui y vit depuis des années, est un animal, que les Aikidoka qui s’entraînent dans l’enceinte du parc forment un dojo des animaux, que tous ceux qui vont boire et manger au restaurant du parc sont semblables aux animaux et que moi, Sorel Eta, qui ai fait une séance d’enregistrement musical avec les Pygmées, je suis aussi de la bande de ceux qui ont traité les Pygmées d’animaux en les enregistrant dans cet espace.

Les exemples ne manquent pas pour vous faire comprendre que les Pygmées ont leur façon à eux de vivre et nous devons savoir que l’habitat, l’alimentation, le divertissement… sont culturels. Si, pour nous, bien dormir veut dire dormir dans une villa, le Pygmée est fier de dormir dans sa hutte. Si, pour nous, bien manger signifie consommer un bon gigot de mouton accompagné de frites, le Pygmée est fier de manger des chenilles avec les racines mela. Si, pour nous, se divertir c’est aller dans les parcs d’attraction, le Pygmée a des divertissements propres à sa culture.

D.B. Pour conclure, avez-vous un message à faire passer aux autorités ?

S.E. Je voudrais demander aux autorités congolaises et aux personnes de volonté de m’aider à organiser l’an prochain avec mon association « Regard aux Pygmées » la semaine culturelle des Pygmées aka à Brazzaville. Et, pendant cette semaine, proposer des activités liées à la promotion du dialogue interculturel pygmée-bantou, mettre si possible en valeur les tradi-thérapeutes pygmées aka et susciter l’intérêt de tous afin de sauvegarder cette culture menacée de disparition.

* babongo et aka, sont les sous groupes ethniques des Pygmées.

Propos recueillis par Fortuné IBARA.

L’Association “Regard aux Pygmées”

Sorel présentant l’exposition “L’homme et la forêt” en présence de ministres venus participer au Forum International des Peuples Autochtones, à Impfondo (avril 2007).

Sorel ETA est un ami. Il étudie avec passion les Pygmées Aka, qui vivent dans l’extrême nord du Congo et a l’habitude de dire qu’il est formé à l’Université de la Forêt: « J’ai pour professeurs les Pygmées aka. Je fais ce que l’on appelle en ethnologie de l’observation participante. Je me suis immergé donc au sein de la société pygmée pour être témoin des faits et bien connaître la culture aka et ses activités liées à la chasse, à la pêche et à la musique ». Pour sauvegarder la culture des Pygmées, menacée de disparition, il a fondé en 2001 l’association “Regard aux Pygmées” qu’il nous présente ici:

L’Association Regard aux Pygmées a pour objectifs de sauvegarder la culture pygmée et de promouvoir le dialogue entre les minorités pygmées et leurs voisins Bantous majoritaires. Cette association se propose d’identifier, inventorier et sauvegarder le patrimoine culturel immatériel des pygmées aka (musiques, danses, contes, rituels, savoir-faire et savoirs écologiques traditionnels…). Elle oeuvre aussi à l’alphabétisation des pygmées et à l’amélioration de leurs conditions de vie et fait également des campagnes d’information et de prévention sur le sida.

Basée à ce jour à Brazzaville, l’association intervient surtout dans le département de la Likouala, situé à l’extrême nord de la République du Congo, où habitent les pygmées aka. Dans ses réalisations, avec le soutien de l’UNESCO et du gouvernement Japonais, l’association a déja publié un disque de musique pygmée intitulé “Moaka na ndima” (L’Homme et la forêt) enregistré par le groupe pygmée Ndima. Dans son plan d’action, l’association se propose d’organiser des rencontres culturelles entre les pygmées et d’autres peuples en vue de favoriser un dialogue interculturel. Elle cherche enfin à promouvoir en milieux urbains et scolaires la culture de ce peuple encore dépositaire d’un savoir ancestral.

Sorel et des Pygmées Aka lors d’une émission télévisée au Forum International des Peuples Autochtones d’Afrique Centrale (Impfondo, avril 2007).

.

Contact : Sorel ETA – tél : (242) 559 12 81 – mèl : eta_sorel@yahoo.fr