Bonne et heureuse année avec Suggs

Je vous souhaite une bonne et heureuse année 2010 en compagnie de Madness dont le dernier album, The Liberty Of Norton Folgate, l’un de leurs meilleurs, est sans doute aussi le meilleur album publié en 2009, avec des chansons fantastiques, comme ce “Sugar And Spice”.

Mémoires du 6 juin 1944

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J’ai passé toutes les vacances d’été de mon enfance en Normandie, à Saint-Aubin sur mer, dans le Calvados. Là, à l’âge de huit ans, j’avais été impressionné par les vestiges du débarquement: blockhaus, chars d’assaut, ruines du port artificiel d’Arromanches… Un jour de pluie, le cinéma du Casino projeta Le Jour le plus long que je pris comme un documentaire… C’était troublant de penser que sur ces plages où l’on jouait, des soldats étaient morts. C’est donc tout môme que je commençai à m’intéresser à cet évènement historique: j’essayais d’accumuler tous les documents possibles (cartes postales, prospectus des différents offices de tourisme de la côte, livres consacrés au débarquement) et, chaque été, je tenais un Cahier du débarquement où je faisais la synthèse de mes connaissances, dessinais les cartes des plages et dressais même le plan des blockhaus que j’avais explorés. Combien d’heures ai-je passées, plongé dans Le secret du Jour J de Gilles PERRAULT ou le Guide des plages du Débarquement de Patrice BOUSSEL! Saint-Aubin se trouve en secteur britannique et canadien, et nous avions l’habitude chaque été de faire un périple sur les plages du débarquement qui nous menait jusqu’à Utah Beach, en passant invariablement par la Pointe du Hoc, le cimetière américain de Colleville, ou encore les batteries allemandes de Longues-sur-mer. Ainsi, de 8 à 13 ans, en grandissant et au gré de mes lectures, ces Cahiers se perfectionnèrent: ils sont en quelque sortes mes premiers carnets de terrain!

On était dans les années 1970 et, à l’époque, les commémorations du débarquement étaient discrètes, réservées aux seuls anciens combattants. Aujourd’hui, et on le voit avec la venue du Président OBAMA, le 6 juin est l’occasion de grandes cérémonies qui ont pris avec le temps un caractère bien évidemment politique. Comment ces cérémonies reflètent-elles l’évolution de la mémoire du 6 juin?

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Charles DE GAULLE, quand il était président de la République, ne commémorait pas le 6 juin. En 1964, il n’est pas en Normandie pour le vingtième anniversaire du débarquement. En revanche, il célèbre en grande pompe le débarquement en Provence du 15 août 1944. Pourtant, à cette époque, on est déjà bien conscient de l’importance du débarquement et de nombreux ouvrages, tels ceux de Gilles Perrault et de Patrick Boussel cités précédemment, ont été publiés à l’occasion de ce vingtième anniversaire. En fait, pour les Gaullistes, qui privilégient une approche résistancialiste des évènements, le débarquement en Normandie est avant tout une opération américano-britannique. Les Français n’ont pas été associés à la préparation du débarquement et De Gaulle lui-même n’a été prévenu qu’après coup du début des opérations. De plus, peu de français ont débarqué le 6 juin: ils étaient exactement 177, formant le commando Kieffer, à Ouistreham, comme l’a raconté Gwenn-Aël BOLLORÉ dans un excellent bouquin également paru en 1964 et que je me souviens avoir dévoré alors que j’étais tout gamin [1]. Pour toutes ces raisons, le 6 juin 1944 ne faisait pas partie de la geste gaulliste et ne méritait donc pas d’être commémoré.

En 1974, Valéry GISCARD D’ESTAING, qui vient d’être élu président, ne se rend pas sur les plages du débarquement. L’axe franco-allemand est au coeur de la construction européenne et Giscard d’Estaing veut sans doute tourner la page et ménager l’Allemagne pour qui le débarquement est encore synonyme de défaite. Il faut attendre les années quatre-vingts et François MITTERRAND pour que le 6 juin devienne une date digne de commémoration avec un sens politique évident. Les cérémonies réunissent désormais des Chefs d’État de ce que l’on appelle encore le bloc de l’ouest et prennent l’allure d’une réunion de l’OTAN. Ce sont désormais la liberté et la paix que l’on célèbre et le Mémorial de Caen, inauguré en 1988, se situe dans cette logique. Le président CHIRAC va poursuivre dans cette voie. En 2004, il invite pour la première fois le chancelier allemand à assiter aux cérémonies. Gerhard SCHRÖDER, qui est né après la guerre, souligna la responsabilité historique de l’Allemagne dans la guerre et rendu hommage aux soldats alliés qui ont affronté les forces nazies le 6 juin 1944: “Nous connaissons notre responsabilité historique et nous la prenons au sérieux. […] L’Europe a appris sa leçon et particulièrement nous, Allemands, ne nous déroberons pas“. N’oublions pas que, rien qu’en Normandie, six cimetières militaires allemands abritent les corps d’environ 75 000 soldats allemands. Avec cette première invitation d’un chancelier allemand, le sens que l’on donne au 6 juin a aussi évolué: finalement, le débarquement va aussi libérer l’allemagne du nazisme.

Le cinéma a joué un rôle important dans la transmission de la mémoire de la Seconde guerre mondiale. Des films comme Le Jour le plus long (1962) puis Il faut sauver le soldat Ryan (1998) ont façonné l’image que l’on a du débarquement. Le film de Steven Spielberg, notamment, a contribué à américaniser cette mémoire du 6 juin. Quand on parle aujourd’hui du débarquement, ne pense-t-on pas avant tout aux soldats américains tombés à Omaha Beach? Ce n’est donc pas un hasard si cette année, alors qu’on a oublié d’inviter la Reine d’Angleterre, le président Barack OBAMA est la vraie star de ce soixante-cinquième anniversaire. L’article paru en fin d’après-midi sur le site du Monde va dans ce sens:

Obama salue la “bravoure” des forces alliées

Le président américain Barack Obama a salué, samedi 6 juin, la “bravoure” des forces alliées qui ont “changé le cours du XXème siècle”, à l’occasion des célébrations du 65è anniversaire du Débarquement en Normandie. M. Obama s’exprimait dans l’immense cimetière américain de Colleville-sur-mer, qui compte 9 387 tombes et domine la fameuse plage “Omaha Beach” où une partie des troupes alliées ont débarqué le 6 juin 1944.

Le 6 juin en Normandie est un passage presqu’obligé pour les présidents américains qui, depuis Jimmy Carter, ont tous participé à ces cérémonies officielles, à l’exception de George Bush père. “Amis et vétérans, ce que nous ne pouvons oublier – et ce que nous ne devons pas oublier –, c’est que le Débarquement a été un moment et un endroit où la bravoure et la générosité de quelques-uns ont permis de changer le cours du siècle entier”, a déclaré M. Obama. “Alors que le danger était maximum, dans les circonstances les plus sombres, des hommes qui se pensaient ordinaires ont trouvé en eux de quoi accomplir l’extraordinaire”, a-t-il ajouté, en regardant en direction des rangées de croix blanches marquant chaque tombe.

Pour le président Obama, le débarquement des forces alliées sur les plages de Normandie, le 6 juin 1944, a changé le cours de la seconde guerre mondiale et permis de libérer l’Europe occidentale du joug de l’Allemagne nazie. “On ne pouvait savoir alors que tant des progrès qui façonneraient le XXème siècle, sur les deux rives de l’Atlantique, découleraient de cette bataille pour un bout de plage long de 9 km seulement et large de 3 km”, a-t-il dit.

OBAMA “SYMBOLE DE L’AMÉRIQUE” POUR SARKOZY

“Si les Alliés avaient échoué ici, l’occupation de ce continent par Hitler aurait pu se poursuivre indéfiniment”, a déclaré M. Obama.
“Au lieu de cela, la victoire a permis de prendre pied en France. Elle a ouvert un chemin vers Berlin. Et elle a rendu possibles les réussites qui ont suivi la libération de l’Europe : le plan Marshall, l’Otan, et la prospérité et la sécurité partagée qui en ont découlé”, a ajouté le président américain.

Assistaient à la cérémonie le président Nicolas Sarkozy, les Premiers ministres canadien et britannique, Stephen Harper et Gordon Brown, le Prince Charles, ainsi qu’environ 200 vétérans. L’acteur américain Tom Hanks, héros du film “Il faut sauver le soldat Ryan” réalisé en 1998 par Steven Spielberg sur le Débarquement, était également présent.

Nicolas Sarkozy qui a longuement décrit le calvaire des “soldats trempés, grelottant de froid, malades” et “les morts et les blessés qui flottaient dans l’eau, portés par la marée”, a rendu un hommage personnel à M. Obama “symbole de l’Amérique (…) qui se bat pour la liberté, pour la démocratie, et pour les droits de l’homme”. Plus de trois millions de soldats, principalement américains, britanniques et canadiens, ont débarqué le jour J, entré dans l’histoire sous l’appellation “le jour le plus long”, et les semaines suivantes en France, occupée par l’armée allemande.

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[1] BOLLORÉ Gwenn-Aël, dit Bollinger. Nous étions 177, Paris, France-Empire, 1964, 268 pages.

Santama eguna: musique et danses à Mondragón

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J’avais évoqué dans un article précédent la foire qui a lieu à Mondragón chaque 22 décembre, à l’occasion du jour de la saint Thomas. Une ancienne foire agricole qui est aujourd’hui l’occasion de s’habiller en fermier et de faire la fête.

Les photos qui suivent, extraites du site Goiena.net, restituent l’ambiance festive, où la musique et les danses sont essentielles.

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Habits de fermiers et fêtes patronales à Oñati

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J’avais évoqué l’an dernier les fêtes patronales d’Oñati -l’occasion de me demander pourquoi le rugby n’avait pas de succès de ce côté de la frontière. Comme c’est la tradition, nous sommes retournés à Oñati cette année. La fête, ancienne et extrêmement populaire, est l’héritière des foires agricoles d’antan: la foire de la Saint-Michel marque en effet le début de l’automne. La transhumance va bientôt se terminer et les bergers vont conduire les troupeaux vers les basses terres. Les fromages de brebis élaborés durant l’été arrivent à maturité. Les récoltes sont faites et les premières pommes apparaissent sur les étals. On va commencer aussi à préparer le cidre qui sera bu dès cet hiver. Ainsi, sur la jolie place de l’hôtel de ville d’Oñati, dégustation gratuite de cidre offerte par des douzaine de producteurs locaux: il suffit de tendre son verre pour qu’il se remplisse. Pour accompagner le cidre, on peut toujours manger le traditionnel talo que l’on trouve un peu plus loin, aux abords de l’ancienne université. Là, le côté “foire agricole” est plus manifeste avec le concours de fromages, l’exposition de bétail et le marché où l’on peut acheter des fruits et des légumes, de l’artisanat, de la pâtisserie, du miel ou encore du fromage.

Cette foire attire beaucoup de monde à Oñati. Puisque c’est leur fête, les oñetarras s’habillent pour l’occasion avec des habits traditionnels de fermiers. Par esprit de provocation, j’ai comparé ces vêtements à un déguisement et les gens se sont aussitôt sentis offensés. Quel scandale, comment pouvais-je dire que c’est un déguisement? Ce sont les habits traditionnels, c’est la tradition de s’habiller ainsi pour la San Miguel!  Une tradition que l’on reproduit chaque année! Ce qui attire l’attention, c’est que ce sont surtout les jeunes, ceux qui ont moins de 40 ans, qui observent cette tradition. Les personnes plus âgées, qui ne sont pourtant pas moins basques, s’habillent beaucoup plus rarement en fermiers. Alors qu’est ce que cela signifie?

Ma belle-mère me disait qu’elle avait toujours connue sa grand-mère vêtue ainsi: la robe, le chemisier noir, le tablier et le foulard. C’était normal, elle était fermière. Mon beau-père confirme: “avant, les gens s’habillaient comme ça quotidiennement. Ces habits, qui étaient un signe de l’identité basque, ont été interdits pendant le franquisme”. Lui-même reconnaît qu’il s’habillait comme cela, lorsqu’il était jeune, uniquement pour la fête de Santa Ageda.

Les jeunes qui s’habillent en fermiers appartiennent à une génération qui n’a pas connu Franco. Ils veulent renouer avec un passé, plus ou moins idéalisé, et refermer ainsi la parenthèse du franquisme.  Aujourd’hui, ils ne vivent plus d’agriculture et ces habits expriment finalement le besoin d’affirmer une identité et une tradition, notamment dans un contexte de mondialisation qui est parfois synonyme d’uniformisation et d’acculturation.

Comme un article du Diario Vasco le soulignait en novembre 2007, à propos de la fête de San Andrés à Eibar, cet habit de fermier est un symbole. Chaque fois, on le voit davantage dans les rues de la ville en fête. La Municipalité et des associations locales encouragent d’ailleurs le port de ces habits: «aquí, caseros hay pocos, y los que lo son, hoy en día no visten así. Por eso es normal que haya gente que compra un traje pero luego tiene dudas a la hora de ponérselo»

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Pour en savoir plus sur les foires agricoles du Pays basque: http://www.nekanet.net/ferias/

La Semaine sainte, un rituel vécu dans la rue

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La Semaine sainte est un rituel. Il est récurrent: chaque année, pendant la semaine qui précède Pâques,  c’est-à-dire à l’approche du printemps, les confréries de pénitence portent en procession leur Images sacrées à la Cathédrale. Ce rituel est composé de rites, c’est-à-dire des séquences et des actes précis, répétitifs et codifiés. Selon la classification de Marcel MAUSS, ce sont des rites positifs puisque les fidèles y participent activement à travers la dévotion, la prière ou la pénitence. Ainsi, les pénitents qui accompagnent l’Image du Christ en portant leur croix accomplissent un rite expiatoire. Les rites, associés entre eux,  cherchent à produire un ordre que toute interruption ou perturbation pourrait compromettre.  Le public, quant à lui, en assistant aux différentes processions, s’accapare symboliquement le rituel et lui donne son sens social. Chaque confrérie, en participant activement à ce rituel, produit et reproduit l’ordre social car la variabilité que l’on rencontre au sein des différents cortèges processionnels exprime la diversité de la société dans son ensemble. Mais comment ce rituel, organisé à l’échelle de la ville et qui transforme Séville en immense temple, est-il vécu dans la rue?

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1. Les confréries, agents du rituel dans l’espace urbain.

 

Du dimanche des Rameaux au dimanche de Pâques, cinquante huit confréries vont quitter leur temple, la chapelle où elles siègent, et sillonner la ville pour effectuer leur station à la cathédrale et, venant de quartiers différents, elles empruntent chaque fois des itinéraires qui leurs sont propres, avec des horaires précis, proclamés à l’avance lors du Chapitre de la Prise d’Heure (Cabildo de Toma de Horas, institué à la suite du Synode de 1604 qui visait à réglementer le déroulement de la Semaine sainte) que président des représentants du Prélat et du maire de Séville. Toutes les confréries doivent accéder à la cathédrale en passant les unes après les autres par le même parcours officiel (la carrera oficial). Dès lors, chaque après-midi, la municipalité interdit la circulation automobile dans le centre-ville, notamment autour de la place de la Campana et de la cathédrale, qui sont les deux extrémités du parcours officiel, ainsi que dans les quartiers visités par les processions. Une grue se charge de retirer les voitures dont le stationnement pourrait éventuellement gêner le passage d’un cortège.

À partir de la chapelle et du quartier où elle réside, chaque confrérie emprunte un itinéraire différent pour accéder à la cathédrale et en revenir. On peut néanmoins distinguer plusieurs phases que tous les parcours ont en commun:

 

1. Itinéraire aller

1.1. Sortie du temple

1.2. Traversée du quartier d’origine

1.3. Chemin vers le centre-ville

1.4. Accès au Parcours officiel

1.5. Parcours officiel

2. Itinéraire retour

2.1. Retrait du parcours officiel

2.2. Chemin de retour

2.3. Traversée du quartier d’origine

2.4. Entrée dans le temple.

Le parcours officiel débute place de la Campana, comprend ensuite la rue Sierpès (l’axe principal du centre-ville, une rue étroite et piétonne, très commerçante, où, à en croire Tirso de Molina, les compagnons de don Juan Tenorio allaient retrouver les femmes de petites vertus), la place San Francisco (située derrière l’hôtel de Ville), piis l’avenue de la Constitución qui mène à la porte Saint Michel de la Cathédrale. L’entrée des confréries sur la place de la Campana est contrôlée depuis 1918 par une tribune (la tribuna, que l’on surnomme el patíbulo), où des responsables du Conseil Général des Confréries et une représentation de l’autorité ecclésiastique veillent à l’ordre des processions et au bon accomplissement des horaires fixés. On parle de cruz en la Campana lorsque la Croix de guide, qui ouvre le passage de la confrérie, se trouve place de la Campana, au moment d’entamer le parcours officiel.

Le temps de passage d’une confrérie aux différents jalons de son parcours est en effet prévu à la minute près, et le non-respect de cet horaire peut occasionner des embouteillages entre deux confréries. Ainsi, des retards considérables sont parfois accumulés en fin de journée. […]

En tête de chaque procession, le diputado de cruz (un délégué chargé de croix) s’efforce de respecter les horaires prévus et donne en conséquence ses instructions au crucero qui porte la croix de guide : tout en lui rappelant l’itinéraire à suivre, il peut lui dire d’accélérer le pas, de patienter à un carrefour (et donc de baisser la croix en signe d’attente), etc. Il s’agit en effet d’être ponctuel, à l’heure, donc de ne pas perturber le bon déroulement du rituel, et les retardataires s’attirent les réprimandes du Conseil Général des Confréries. La presse locale, reflétant l’opinion publique, se montre d’ailleurs très pointilleuse sur la question, elle chronomètre l’arrivée des confréries sur la place de la Campana, et a l’habitude de commenter sévèrement le laisser-aller dans la conduite de certains cortèges. […]

Respecter les horaires, au moins jusqu’au passage à la Cathédrale, participe au bon accomplissement du rituel. Cependant, il n’est pas facile pour une confrérie de respecter ces horaires car le nombre de pénitents augmente chaque année et chaque cortège a tendance à passer par un même endroit du parcours officiel. Il en résulte que les confréries retournent dans leur temple à des heures beaucoup plus tardives qu’auparavant (entre deux et trois heures du matin). En outre, par rapport au début du vingtième siècle, elles effectuent plus tôt leur sortie du temple, si bien qu’elles restent beaucoup plus longtemps dans la rue (en moyenne sept ou huit heures, mais ce chiffre varie selon leur localisation, plus ou moins proche du parcours officiel et de la Cathédrale). Il est bien sûr difficile de respecter les horaires pour les confréries venant de quartiers excentrés, et qui parcourent parfois en une dizaine d’heures plus de huit ou neuf kilomètres à travers la ville ; aussi le Chapitre de la Prise d’heures fixe-t-il leur passage par le parcours officiel tôt dans l’après midi, quand les porteurs (costaleros) ne sont pas encore épuisés par le trajet : c’est le cas de confréries comme L’Avenir, Sainte Geneviève , Cerro de Aguila, et la Soif qui investissent la place de la Campana entre 17 et 18 heures (ce qui est le début de l’après-midi, juste après la sieste).

Si le parcours moyen des confréries est de 3 à 4 kilomètres, certaines couvrent plus de 8 kilomètres (Cerro de Aguila, la Soif et Sainte Geneviève) tandis que d’autres, qui résident dans le centre, font moins de 2,5 kilomètres (les Boulangers, la Mule, le Saint Enterrement). Indépendamment de la distance qu’elles doivent parcourir, la vitesse moyenne des cortèges est de 500 mètres à l’heure, mais certaines confréries sont plus rapides que d’autres: Cerro de Aguila et la Soif le sont par nécessité parce qu’elles viennent de loin, tandis  que la Solitude de San Lorenzo, la Vraie Croix, la Cinquième Angoisse ou le Linceul Sacré justifient leur réputation de confréries sérieuses en gardant un rythme soutenu. À l’inverse, les confréries de quartier populaires comme les Gitans, le Genêt ou l’Espérance Macarena sont beaucoup plus lentes: la cadence des confréries reflète ainsi le contraste de la fête et de la pénitence propre à la Semaine sainte.

L’enthousiasme de la foule peut parfois ralentir la progression d’un cortège: les gens se pressent devant les pasos pour contempler les Images et un public trop dense peut gêner la progression des pénitents, comme quand la confrérie du Silence, le vendredi à une heure du matin, ne peut pas accéder à la place de la Campana tant la place du Duc est noire de monde.

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2. Le public.

La semaine sainte est un rituel balisé dans le temps et l’espace aussi bien pour les confréries que pour les sévillans, lesquels souvent prennent des congés dès le début de la semaine pour assister aux différentes processions -le triduum des jeudi, vendredi et samedi est en effet férié. En outre, la Semaine sainte attire chaque année davantage de touristes. Si bien que dès l’après-midi, une foule immense envahit les rues du centre-ville, et pour voir les confréries, les gens vont alors adopter un certain type de comportement : rester sédentaire en un endroit qui permette la contemplation de toutes les processions (le parcours officiel ou la sortie de la Cathédrale), ou bien participer activement et changer constamment d’endroit., à la recherche de l’ambiance spécifique de chaque cortège.

Les rues du parcours officiel (Sierpès, puis avenue de la Constitution) sont couvertes de chaque côté de chaises numérotées à louer quotidiennement auprès d’un employé municipal appelé sillero ou parcelista. Pour l’occasion, des tribunes en bois ont été également installées sur la place de la Campana et surtout sur la place San Francisco, où on les appelle palcos: quand ce ne sont pas des touristes, ce sont surtout des notables qui viennent s’y asseoir, essentiellement pour s’afficher.

Certains endroits du parcours officiel sont plus recherchés que d’autres, par exemple parce qu’ils offrent un meilleur point de vue, ou parce qu’ils seront à un moment donné le théâtre d’une saeta (ces oraisons jaculatoires que l’on chante sur le passage des Images), si bien que le prix des places, fixé par la Municipalité, varie selon les secteurs et les jours : la place de la Campana, plus intéressante, est davantage recherchée, la Madrugada (l’aube du vendredi), le Dimanche des Rameaux et le Jeudi saint sont les jours les plus fameux et les plus chers.

Cependant, nombreux sont les sévillans qui préfèrent arpenter la ville à la recherche des confréries. Et munis d’un programme indiquant les différents parcours et horaires, ils rejoignent tel paso à tel coin de rue, courent d’une rue à l’autre pour ne pas manquer le passage d’un cortège, ou affluent en masse sur telle place pour assister à une sortie du temple.

Dès lors, la Semaine sainte apparaît inévitablement pour le spectateur comme une lutte contre l’espace et le temps, et chacun se trouve obligé d’établir son propre programme, c’est-à-dire de déterminer les sorties et les entrées qui méritent d’être vues, choisir les meilleurs endroits qui se prêtent à la contemplation des pasos, savoir que l’on pourra entendre une saeta, etc. puis sillonner la ville en conséquence. Les sévillans ont leurs rues, leurs places et leurs carrefours préférés, et en dehors du parcours officiel, ils ont l’habitude d’investir toujours certains endroits bien particuliers de Séville quand ceux-ci sont visités par un cortège. En parlant avec les Sévillans ou en évaluant la densité de spectateurs, on remarquera l’attrait que suscitent les vieux quartiers historiques du centre-ville ou les quartiers qui ont une identité bien marquée. Assister à la Semaine sainte est ainsi pour le sévillan un exercice de mémoire et d’introspection. [...] Les endroits pittoresques, comme le pont Isabel II (qui relie le centre au faubourg de Triana, situé à l’ouest de l’autre côté du Guadalquivir), les parcs (De Maria Luisa ou encore les Jardins de Murillo), etc. sont également très recherchés, comme les places du centre-ville qui sont des points de repères intéressants. Elles sont généralement noires de monde, d’autant plus que plusieurs confréries peuvent s’y succéder dans une même journée : la Place Neuve (face à l’hôtel de ville), la place de Saint Sauveur (dans le centre, dominée par une église de style churrigueresque), la place du Duc (à deux pas du parcours officiel, où certains cortèges attendent parfois leur tour pour entrer sur la place de la Campana, quand les confréries précédentes ont accumulé du retard), la place de l’Incarnation (à l’est de la Campana), la place du Triomphe (entre la cathédrale et l’alcazar, que traversent les confréries allant vers le sud et l’est de la ville), la place de Pilate ou encore la place du Christ de Burgos…

De façon plus générale, sur le passage d’une procession, la foule est toujours beaucoup plus dense aux abords du temple de la confrérie, c’est-à-dire au départ ou à l’arrivée du cortège. Ensuite, elle reste dense dans le quartier d’origine puisque, souvent, la procession exprime l’identité du quartier. Le chemin vers le centre-ville et vers la place de la Campana constitue un moment intermédiaire et attire moins de spectateurs. Après ce temps creux, le public redevient évidemment nombreux le long du parcours officiel jusqu’à la sortie de la Cathédrale, par la place de la Vierge des Rois qui est noire de monde. Enfin, le retour de la confrérie vers son temple a en général beaucoup de succès: les sévillans sont plus disponibles en soirée et, le rituel ayant été accompli avec le passage à la Cathédrale, la confrérie peut prendre son temps et faire durer le plaisir quand elle revient dans son quartier d’origine.

Ayant établi leur propre itinéraire, les sévillans passent donc chaque après-midi et chaque soirée à courir d’un quartier à l’autre pour assister au passage des cortèges qu’ils affectionnent le plus. Comme il est impossible de tout voir en même temps, ils doivent orienter leur choix vers les confréries avec lesquelles ils ont davantage d’affinités (parce qu’elles résident dans leur quartier, parce que des membres de leur famille sont confrères, parce qu’ils vouent une dévotion particulière aux Images titulaires ou tout simplement parce que les pasos sont particulièrement impressionnants). De plus, chacun s’intéresse aux caractéristiques du cortège et, grâce à la presse locale, il connaîtra les différents orchestres, les capataces qui dirigent les costaleros, les nouveaux éléments (candélabres, manteau de la vierge, insignes, pièces d’orfèvrerie) intégrés aux pasos. Une véritable tradition orale est entretenue autour de chaque confrérie : des anecdotes et des récits qui sont répétés chaque année.

Il faut donc passer d’une confrérie à l’autre sans perdre de temps et surtout en évitant d’être cerné et immobilisé par les cortèges de pénitents. Certains coins de rue sont entièrement embouteillés parce que l’on appelle une bulla, c’est-à-dire une cohue impossible à traverser, qui se forme sur le passage d’une confrérie, notamment quand les gens s’agglutinent devant un paso à l’arrêt pour en admirer les Images. Les bullas les plus denses sont généralement provoquées par la sortie du temple. Ainsi, il serait totalement irréaliste de vouloir assister à la sortie de confréries comme l’Étoile, Saint-Étienne, le Marché aux Puces ou le Silence sans subir une bulla : la cohue est à chaque fois inévitable. Avec la proximité du parcours officiel, où toutes les confréries convergent, les alentours de la place de la Campana sont constamment encombrés pendant toute la Semaine sainte, mais d’autres endroits de Séville sont également propices aux bullas et ce sont bien évidemment ceux que préfèrent les sévillans : la place de l’Alfalfa, la rue Arfe (après un passage délicat par la Poterne de l’Huile, une porte monumentale percée en 1573 dans l’ancienne muraille de la ville), ou encore le mardi les petites rues du quartier de Santa Cruz. C’est pendant la Madrugada, la matinée du vendredi saint, entre minuit et midi) que les bullas sont les plus importantes et les plus nombreuses, à tel point que l’on peut parfois mettre une heure pour parcourir une centaine de mètres.

Quand ils sont pris –englués- dans une bulla, les sévillans savent marcher sans se piétiner les uns les autres, la meilleure attitude consistant alors à se laisser porter par la cohue et s’abandonner complètement aux courants qui animent brusquement la foule dès que le paso est passé. Vouloir résister à cette marée humaine n’entraînerait que des échauffourées. Il est même nécessaire de savoir respirer dans une bulla, pour ne pas se sentir oppressé. Enfin, et c’est inévitable, de nombreux pickpockets se mêlent à la multitude pour exercer leurs activités peu catholiques.

Comme cette course à travers la ville est épuisante, les sévillans prévoient les bars où ils pourront s’arrêter entre deux processions, pour boire une bière, un verre de Manzanilla ou de vino tinto, accompagné de tapas, ces petites amuse-gueules qui permettent de rester en formes : jambon, chorizo, lomos (fines tranches de porc), fromage, olives, tortillas, albóndigas, pescaíto frito, etc. On mange également des torrijas, traditionnel gâteau de Pâques à base de pain, d’œuf, de miel et de vin blanc. Ainsi, tout au long de la semaine, les bars qui se trouvent sur le passage des confréries sont littéralement pleins à craquer, si bien que les consommateurs sont souvent obligés de sortir dans la rue, leur verre à la main. Et bien sûr, la Semaine sainte constitue le principal sujet de conversation : on commente abondamment les différentes processions de la journée et on consulte le programme pour décider de l’endroit où voir la prochaine confrérie.

Les pasos de Christ, qu’il s’agisse d’un mystère, d’un chemin de croix ou d’un crucifié, suscitent généralement une ambiance plus recueillie, à al fois plus introvertie et plus statique, et de nombreux spectateurs se signent ou murmurent une prière, tandis que l’Image de la Vierge donne ensuite l’occasion d’exprimer sa ferveur avec une certaine animation : on l’interpelle, on applaudit sa marche au rythme de l’orchestre, on lui lance des compliments à profusion (piropos) et on se presse devant son paso pour la contempler. De temps en temps, sur le passage d’un paso, un cantaor installé sur un balcon envoie une saeta (littéralement : une flèche) à l’Image. Le cortège interrompt sa marche pour l’écouter et la foule rassemblée dans la rue observe un silence profond. […]

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Pour citer cet article:

Frédéric MAILLAUT, « La semaine sainte, un rituel vécu dans la rue », in Ethnographie de la Semaine sainte de Séville, Université de Paris X -Nanterre, octobre 1989, 200 pages. [Mis en ligne sur ethnoLyceum le 31 août 2008]. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/08/31/la-semaine-sainte-un-rituel-vecu-dans-la-rue/

La fête de l’Assomption

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Le 15 août, les catholiques ont l’habitude de fêter l’Assomption, qui célèbre l’élévation au ciel de la Vierge Marie. Cette journée, fériée dans un certain nombre de pays, est l’occasion de manifestations variées en l’honneur de la Vierge. Ainsi, à Séville, on porte la Vierge des Rois en procession autour de la Cathédrale (photo ci-dessus). Cette Vierge de style gothique, qui tient l’enfant Jésus sur ses genoux et qui trône depuis 1579 dans la Chapelle Royale de la Cathédrale, est la patronne de l’Archidiocèse de Séville. On l’appelait également jadis Notre Dame d’Août et l’on raconte qu’elle fut offerte par Saint Louis à Ferdinand III, le roi qui reconquit Séville. [1] La Reconquête est souvent une référence, presqu’un mythe fondateur, plus ou moins conscient, qui a donné par le passé sa vitalité aux fêtes religieuses en Espagne.

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Comme à Séville, on organise dans toute l’Espagne des processions pour célébrer l’Assomption. Le Pays basque, à l’autre bout de la péninsule, n’échappe pas à la règle. Ainsi, par exemple, à Aretxabaleta, en Gipuzkoa, le 15 août est l’occasion chaque année des “Andramaixak“, fêtes patronales dédiées à la Vierge qui durent 3 jours. Brusquement, la petite ville qui était déserte retrouve son animation: nombre d’habitants d’Aretxabaleta ont en effet l’habitude de revenir de vacances à ce moment pour assister aux fêtes. Une messe est donnée et une procession parcourt les rues du centre avec l’Image de la Vierge portée sur son brancard (voir photo ci-contre). Mais l’aspect religieux semble être devenu un prétexte à la fête et le programme des festivités reflète ce processus de laïcisation: concerts, tournoi de pelote, course cycliste, sokamuturra (vachettes dans la rue principale qui fut le théâtre de la procession) et repas populaire. Il est également intéressant de voir que ces fêtes ont pris un caractère nettement politique: l’honneur est rendu au drapeau basque (photo ci-dessous), des banderoles avec des slogans revendiquant l’indépendance sont tendues dans le centre-ville, et les txosnas, des stands débitant des boissons, véhiculent à la fois une esthétique et un message radical. Ces fêtes ne se résument donc pas à leur signification religieuse: elles sont l’occasion de fêter le pueblo (à la fois le village et le peuple) et participent ainsi à la célébration de l’identité du village.

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Mais revenons à l’Assomption: d’où vient cette fête? Les Évangiles ne disent rien sur la fin de vie de Marie. Une tradition rapporte que l’Assomption aurait eu lieu à Éphèse, où la Vierge semble avoir vécu ses dernières années. Quoi qu’il en soit les catholiques ont adopté cette croyance avec ferveur, au point qu’en France Louis XIII avait fait du 15 août la fête nationale. Napoléon Ier lui substitua même une éphémère « Saint Napoléon ».

Alors, pourquoi cette fête et pourquoi cette date?

Il faut remonter au Moyen-âge et notamment à l’époque où l’Espagne était musulmane pour trouver une explication. Sous l’autorité des Abbassides, à partir du VIIIème siècle, différents savants arabes s’attaquèrent à la traduction en arabe des principales oeuvres scientifiques sanscrites, syriaques ou grecques. Les Califes, qui s’intéressaient particulièrement au savoirs des Grecs, finançaient généreusement les traducteurs à condition qu’ils consacrent leur travail aux sciences exactes: c’est ainsi que furent traduits l’Almageste et les Éléments d’Euclide ou encore les textes médicaux d’Hippocrate et de Galien.

Traduire fidèlement est une tâche ardue, voire impossible . Pour éviter l’écueil du “traduttore, traditore“, les traducteurs arabes essayaient de réunir et de comparer toutes les versions possibles d’une même oeuvre, ce qui contribua à l’essor des grandes bibliothèques arabes telle celle de Cordoue. Les textes arabes passèrent ensuite, surtout à partir du XIIème siécle, entre les mains de traducteurs latins. L’inventaire par matière de ces traductions latines nous confirme l’intérêt pour ce que l’on considérait alors comme des sciences exactes: mathématiques, astrologie et astronomie représentent la moitié des ouvrages traduits.

Les traducteurs pouvaient avoir des difficultés dans leur traduction en latin et utilisaient même parfois une langue intermédiaire, comme Gérard de Crémone, Michel Scot, Daniel de Morley ou Hermann l’Allemand. Ils se livraient parfois à une lecture trop rapide des textes arabes et les abordaient avec des idées préconçues, voulant parfois trouver des références au christianisme, si bien qu’ils pouvaient commettre des erreurs. Ainsi, comme nous l’explique Juan VERNET dans son excellent essai Ce que la culture doit aux Arabes d’Espagne [2], en traduisant le Kitâb al-madkhal al-Kabîr d’Albumasar, Jean de Séville (manuscrit ci-contre) et Hermann de Carinthie vont entretenir la confusion entre la Vierge Marie et la constellation de la Vierge:

“C’est à ces désirs inconscients que Virgile dut l’estime où le tint la Chrétienté -on lui attribuait une églogue messianique- de même que l’astrologue musulman Albumasar. De fait: en traduisant le Kitâb al-madkhal al-Kabîr (introductorium majus) d’Albumasar, Jean de Séville (1133) et Hermann de Carinthie (1140) lui font dire, au passage du livre 6 qui traite des décans astrologiques de la constellation de la Vierge, des choses étrangères à l’esprit de l’auteur. [...]

Ce texte ainsi compris préfigurait l’Assomption de la Vierge: il rendit plus tolérable la lecture de textes musulmans, fut incorporé dans le Roman de la Rose et contribua probablement à fixer au 15 août la commémoration de la fête.”

Et voilà: une mauvaise interprétation d’un texte arabe d’astrologie par des traducteurs latins médiévaux est à l’origine de la date à laquelle on fête l’Assomption.

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[1] SANCHEZ GORDILLO Alonso (1561-1644), Religiosas estaciones que frequenta la devoción sevillana (observaciones de Alonso Sanchez Gordillo, natural de Sevilla, Abbad maior de la Universidad de beneficiados de dicha ciudad), Bibliothèque Colombine, Séville, cote 82-5-24. Le manuscrit consulté est une copie de 1707.

[2] VERNET Juan. Ce que la culture doit aux Arabes d’Espagne, Paris, La Bibliothèque arabe Sindbad, 1985, 461 pages.

Les confréries baroques de semaine sainte

On a l’habitude d’entendre dire que certaines confréries de semaine sainte sont baroques. Qu’est-ce qu’une confrérie baroque? Juan CARRERO RODRIGUEZ, dans son Diccionario cofrade [1] définit la confrérie baroque selon des critères purement esthétiques, comme étant une confrérie qui, encore de nos jours, adopte le style baroque (c’est-à-dire une liberté des formes, de grands contrastes entre l’ombre et la lumière, une profusion d’ornements, une prédilection pour le grandiose) pour toutes ses broderies, son orfèvrerie, ses sculptures sur bois et son imagerie. José SANCHEZ HERRERO [2], quant à lui, préfère situer la confrérie baroque dans une perspective historique: ayant acquis son caractère entre 1570 et 1750, elle intervient en effet après la confrérie médiévale (1250-1450), qui n’est pas encore pénitentielle, et la confrérie de sang (1450-1570), et elle précède la longue période de crise qui affectera les confréries à partir du règne de Carlos III (1759-1783) et qui se terminera seulement après la guerre civile, vers 1940, avec l’apparition de confréries dites néo-baroques.

La confrérie du Grand Pouvoir est une confrérie baroque. En effet, cette confrérie, pourtant ancienne, fondée en 1431 par le duc de Medina Sidonia, n’est devenue une confrérie de pénitence qu’en 1570, avec l’approbation de nouvelles règles: son style processionnel se met en place tardivement, à la fin du XVIème siècle, et il manifeste déjà ce goût pour l’apparat qui caractérise l’esprit baroque. Ainsi, le chapitre XXI des règles de 1570 prévoit un cortège où l’austérité n’est plus tout-à-fait de mise: un assistant, que l’on appelle muñidor, ouvre la marche en faisant sonner une petite cloche, suivi de vingt quatre enfants de choeur avec leur croix, puis un étendart noir avec une croix et seize bastones (perches en bois tenues verticalement en signe d’autorité et terminées par une sorte de médaille); ensuite vient le premier paso avec l’Image de Jésus du Grand Pouvoir (Jesús del Gran Poder, photo ci-dessous) portant sa croix sur l’épaule, puis le second, avec les Images de Notre Dame du Tourment (Nuestra Señora del Traspaso) et de saint Jean; le tout étant accompagné d’une chorale, de vingt quatre prêtres, de deux trompettes et de deux assistants avec des corbeilles pour y recueillir des aumônes ainsi que la cire des bougies; enfin, un confrère avec un crucifix ferme le cortège.

À l’instar de la confrérie du Grand Pouvoir, dès la fin du XVIème siècle, les confréries abandonnent le caractère austère des processions d’antan et s’appliquent à déployer un maximum de pompe et de magnificence. Elles commandent de nouvelles Images auprès de sculpteurs tels que Juan Bautista VAZQUEZ (auteur du Christ de Burgos, 1573), Marcos CABRERA (le Christ de l’Expiration, 1575), Jeronimo HERNANDEZ (Jésus des Peines, 1582), et un peu plus tard, Juan MARTÍNEZ MONTAÑES (Jésus de la Passion, 1610), Francisco de OCAMPO (Jésus le Nazaréen, 1609-1610), ou encore Juan de MESA (le Christ de l’Amour, 1618). C’est d’ailleurs ce dernier artiste qui se voit confier en 1620 la tâche d’un nouveau Christ pour la confrérie du Grand Pouvoir [...]. Dès lors, les Images ne sont plus anonymes et c’est ainsi que le dernier tiers du XVIème siècle voit l’émergence de l’école sévillane de sculpture qui influencera ensuite toute l’esthétique de la Semaine sainte.

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À gauche, Juan MARTÍNEZ MONTAÑÉS, par Diego VELÁZQUEZ (1635) et, à droite, son Christ de la Passion (1610).

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C’est également à la faveur de l’esprit baroque qu’apparaissent les premiers mystères (misterios), c’est-à-dire des pasos beaucoup plus ambitieux, comprenant plusieurs personnages et mettant en scène un épisode précis de la Passion du Christ: Jeronimo HERNANDEZ compose ainsi l’Oraison du Jardin des Oliviers (1578) et les Sept Paroles (1582) tandis que Marcos CABRERA signe les Trois Chutes (1595). Ce type de paso atteint son apogée au XVIIème siècle avec, entre autres, la Conversion du Bon Voleur (1619), de Juan de MENA, la Sentence (1654) de Felipe MORALES y NIETO, la Descente de la Croix (1659) de Pedro ROLDÁN qui réalise également avec sa fille Luisa la spectaculaire Installation de la Croix (1687).

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À gauche, la Descente de la Croix (1659) et, à droite, l’Installation de la Croix (1687), de Pedro ROLDÁN.

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L’Image de la Vierge, qui profite de la même évolution esthétique, voit son style se définir: elle est désormais vêtue d’un manteau de brocart, coiffée d’une couronne et parée de bijoux, et quand elle sort en procession, elle est abritée par un dais [...]

Les processions sont réalisées dans une ambiance de fête, si bien que l’archevêque de Séville don Fernando NIÑO DE GUEVARA convoque un synode dès 1604 pour réglementer le déroulement de la Semaine sainte et remédier au désordre: on recommande aux confrères d’aller en procession avec beaucoup de dévotion et de retenue, leurs habits sont largement définis, les flagellants sont tenus de garder le visage couvert et l’on indique la nécessité de prévoir les itinéraires et les horaires des différents cortèges, sachant que les processions auront lieu du mercredi saint après dîner jusqu’au crépuscule du Vendredi soir. Cependant, malgré toutes ces dispositions, certaines confréries, toujours à la recherche d’un plus grand prestige, prennent l’habitude d’augmenter le nombre de confrères en louant les services de flagellants. Cette pratique est interdite en 1623.

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[1] CARRERO RODRIGUEZ Juan. Diccionario cofrade, Séville, Hermandad y Cofradía de Nazarenos de Nuestro Padre Jesús de las Penas y María Santísima de los Dolores, 1980, 302 pages.

[2] SANCHEZ HERRERO José. «Las cofradías de semana santa de Sevilla durante la modernidad: siglo XV a XVII», in Las cofradías de Sevilla en la modernidad, Universidad de Sevilla, 1991, 279 pages.

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Pour citer cet article:

Frédéric MAILLAUT, « La confrérie baroque », in Histoire sociale d’une confrérie de Semaine sainte de Séville: la confrérie du Gran Poder, EHESS, septembre 1992, 68 pages. [Mis en ligne sur ethnoLyceum le 11 août 2008]. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/08/11/la-confrerie-baroque/

La dévotion aux Images de Semaine sainte à Séville

On peut rapidement observer à Séville une véritable dévotion vouée aux différentes images titulaires des confréries, et ce culte déborde le cadre des processions de Semaine sainte.

1. Une référence urbaine et familiale.

A Séville, les représentations de la Vierge ou du Christ sont omniprésentes dans la rue : azulejos (carreaux de faïence) peints à l’effigie d’un titulaire, petits retables suspendus aux murs des maisons, ou encore photographies et statuettes exposées dans les vitrines des boutiques (qu’il s’agisse d’un bijoutier, d’un marchand de chaussures) ou derrière un comptoir de bar.

Chaque fois la représentation iconographique fait référence à une statue précise de la Semaine sainte (par exemple Notre Dame l’Espérance de la Macarena, Notre Seigneur de la Passion, etc.) signifiant par la même occasion les affinités du propriétaire avec telle confrérie. Bien entendu, chaque quartier affiche le portrait de son Christ ou de sa Vierge. Les boutiques des alentours de la rue San Jacinto (quartier de Triana) afficheront plus volontiers l’Image de la Vierge de l’Étoile ou de l’Espérance de Triana ; celles de la rue Arfe (quartier de l’Arenal) l’Image de la Vierge de la Charité, etc. De plus, un commerçant avisé sait qu’en étant exposée dans sa vitrine, une Image suscitera un certain lien, que l’on peut qualifier de sentimental, avec le client, comme l’idée d’appartenir à la même communauté.

En devenant des emblèmes, les Images du Christ et de la Vierge acquièrent une signification qui dépasse largement celle des Évangiles. Chaque Image se retrouve investie d’une nouvelle identité, qui va servir de repère : elle est personnalisée, titularisée, et honorée pour cela. La Hiniesta, la Vierge des Angoisses, la Macarena ou la Vierge du Refuge ne sont pas uniquement des représentations plastiques variées d’une même figure religieuse, en l’occurrence la Vierge Marie. Elles ne sont pas interchangeables, au contraire, car ce sont des entités individualisées qui canalisent chacune une dévotion et un sentiment d’indentification bien particuliers : la Hiniesta est la patronne de la municipalité, la Vierge des Angoisses est la mère des Gitans, la Macarena représente les habitants d’un quartier populaire, et la Vierge du Refuge est la protectrice des toreros du quartier de San Bernardo. Chaque catégorie de Sévillan peut se reconnaître à travers les Images, et c’est dans cette optique que, par leur diversité, les processions de Semaine sainte nourrissent les différentes mémoires et identités urbaines (sociales, familiales, professionnelles, ou ethniques) en les intégrant –en les unissant- chaque année au sein d’un même rituel. On va donc rendre un culte à telle Image parce que c’est la tradition familiale, ou parce que c’est la patronne du quartier où l’on vit ou encore la patronne du métier que l’on exerce. Aussi, pour affirmer sa dévotion, et donc exprimer un sentiment d’appartenance, on peut devenir membre de la confrérie qui possède l’Image et prépare les différentes activités cultuelles.

Les confréries de Semaine sainte s’organisent autour de la dévotion à leurs Images titulaires. Elles s’identifient donc à leurs Images au point d’être couramment désignées par le nom de leur Christ (le Grand Pouvoir, Passion, Calvaire, Christ de Burgos, la Bonne fin, Amour, El Cachorro, les Peines. ou encore la Soif) ou de leur Vierge (Hiniesta, O, Étoile, Amertume, Chandelière, Macarena, Espérance de Triana ou Solitude de saint Bonaventure). On peut remarquer que le nom de certaines Images de la Vierge pouvait se confondre avec celui du quartier où elle réside : Espérance de Triana, Macarena, Solitude de San Lorenzo.

frédéric Maillaut

2. Un processus d’humanisation des Images.

Ces statues de bois et de cire, qui ne sont parfois que des simulacres incomplets, se présentent comme des incarnations, si bien que les Sévillans ont l’habitude de les assimiler à des personnes vivantes : chacun d’entre eux établit des relations très personnalisées avec « son » Christ ou « sa » Vierge. À caractère anthropomorphique (et anthropocentrique), cette personnalisation du sacré est en fait indissociable de la culture andalouse : entre eux, les sévillans ne peuvent pas concevoir de relations sociales anonymes et purement fonctionnelles (l’usage de tutoiement est généralisé ainsi que celui des prénoms). Aussi entreprennent-ils des relations du même type avec les Images sacrées, qu’il s’agisse de la Vierge ou de son fils.

Le comportement de la foule sur le passage des pasos est très révélateur de cette tendance à humaniser les Images. La Vierge est toujours traitée comme une femme et les piropos qui lui sont adressés (¡guapa ! ¡olé madre más hermosa !), qui sont de vrais compliments galants aussi bien lancés par des hommes que par des femmes, sont l’expression extravertie d’une forme de dévotion populaire : la Vierge incarne le rôle d’une mère (à la fois la mère du Christ et celle de tous les catholiques), elle est la plupart du temps idéalisée en adolescente et on l’interpelle avec familiarité et tendresse. [...]

De temps en temps, pendant la Semaine sainte, sur le passage d’un paso, ces brancards processionnels sur lesquels trônent les Images, un cantaor (chanteur) installé sur un balcon improvise une saeta (littéralement une flèche) dédiée à l’Image titulaire. Aussitôt, le cortège interrompt sa marche pour l’écouter et la foule rassemblée dans la rue observe un profond silence. Une saeta est un chant monodique, dédié au Christ ou à la Vierge, qui prend le plus souvent la forme d’une strophe de quatre ou cinq vers octosyllabes. Tout en cultivant l’aspect dramatique de la Passion du Christ, qu’elles soient des prières, des récits ou des louanges, les paroles sont personnalisées et s’adressent au caractère spécifiquement sévillan de l’Image. Les saetas dédiées au Christ mettent surtout l’accent sur la douleur physique tandis que celles consacrées à la Vierge évoquent essentiellement sa tristesse de mère. À l’origine, le cantaor n’était qu’un simple spectateur noyé dans la foule qui exprimait spontanément sa foi, puis des professionnels du Cante Jondo sont peu à peu venus chanter, souvent invités sur le balcon d’un notable, si bien que le caractère spontané de la saeta a commencé à s’amenuiser.

La conduite des pasos par des porteurs appelés costaleros (tout moyen mécanique étant formellement proscrit) renforce l’humanisation et l’expression des Images : la démarche du Christ pourra paraître tout à tour hésitante ou décidée, et la Vierge pourra se laisser aller à une petite danse. En outre, les Images sont pour la plupart sculptées grandeur nature, c’est-à-dire à l’échelle humaine, et l’usage de postiches, introduit au XVIIIème siècle, notamment pour les cils et les dents (ces dernières en ivoire), accentue la vraisemblance. Ainsi humanisées, les Images ont une existence propre et évoluent avec le temps, comme si elles étaient vivantes : des artistes locaux les reconvertissent, les restaurent et les remettent au goût du jour, car pour qu’une Image demeure signifiante, il est parfois nécessaire de la réajuster.

Depuis que l’on a cessé de les sculpter avec leurs vêtements, les Images sont des statues à habiller : cela signifie que l’on peut introduire des nouveautés vestimentaires selon les modes. Du coup, n’importe quelle Vierge a une garde-robe (la Macarena possède trois manteaux différents, et il lui arrive de porter le deuil, comme pour la mort du torero Joselito), avec des tuniques, des sous-vêtements, des robes, etc. Seules les femmes sont autorisées à la vêtir et on appelle camareras celles qui ont spécialement la charge de son habillement. Par ailleurs, pendant toute la procession à travers la ville, la Vierge peut tenir dans ses mains les précieux bijoux qu’une femme de la confrérie lui a prêtés : cette tradition mêle à la fois l’humilité de se débarrasser de ses bijoux et la fierté de les avoir confiés à la Vierge.


La Vierge de la Macarena

Les Images sont tellement considérées comme des individualités riches de leur propre signification qu’elles ont parfois fait l’objet d’attentats : en 1932, parce qu’elle avait osé sortir dans la rue le jeudi saint, on tira au pistolet sur la Vierge de l’Étoile, comme si elle était vivante et comme si cela pouvait la tuer. Depuis, on la surnomme la Valiente, la Valeureuse. Au cours de la même année, la Vierge de la Hiniesta fut visée par un incendie criminel parce qu’elle était la patronne de la municipalité.

Enfin, le phénomène de personnalisation des Images est entretenu par un certain nombre d’histoires qui circulent à leur sujet. Ces histoires ont souvent une dimension mythique, car en expliquant l’origine de l’Image, elles justifient son caractère personnel et unique. Ainsi, on raconte que le visage pathétique du Cachorro est celui d’un gitan qui vivait à Triana et qui fut mortellement blessé par une épée au cours d’une rixe. Le sculpteur Francisco Antonio Gijón aperçut le malheureux sur son lit de mort, et frappé par l’expression terrible de son visage, il la reproduisit aussitôt sur une feuille de papier avec un morceau de charbon, et s’en inspira ensuite pour la réalisation d’une nouvelle Image de Crucifié qu’on lui avait commandée. Aussi, lorsque le Vendredi saint de 1687, la confrérie du Patrocinio étrenna son nouveau Christ (le Christ de l’Expiration, ci-dessous à gauche), tous les habitants de Triana crurent reconnaître le Cachorro. Cependant, il suffit de comparer le visage du Cachorro avec celui, très analogue, du Christ de l’hôpital de la Charité, exécuté par Pedro Roldán en 1672 (ci-dessous à droite), pour comprendre que le jeune Gijón fut surtout influencé par l’œuvre de Roldán dont il avait été le disciple. [...]

[...] La plupart de ces histoires expliquent l’origine de l’Image. Elles ont donc une valeur mythique: elles justifient ainsi un ordre des choses et participent à individualiser chaque Image en rattachant sa destinée à celle de la confrérie, comme le récit d’une rencontre amoureuse où l’on préfère voir un signe du destin plutôt qu’un simple hasard. La rencontre entre l’Image et la confrérie était prédestinée: c’est ce lien qui donne tout son sens à la dévotion des confrères.

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Pour citer cet article:

Frédéric MAILLAUT, « La dévotion aux Images de Semaine sainte à Séville », in Ethnographie de la Semaine sainte de Séville, Université de Paris X -Nanterre, octobre 1989, 200 pages. Mis en ligne sur ethnoLyceum le 1er mai 2008. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/05/01/la-devotion-aux-images-de-semaine-sainte-a-seville.

Véronique et le sang du sacrifice

Cet article est dédié à la mémoire de Julian PITT-RIVERS.

C’est aujourd’hui le Jeudi saint. La confrérie de la Vallée, qui sort en procession cet après-midi, voue une dévotion particulière à sainte Véronique. Voyons ce que cela signifie.

Frédéric Maillaut
Pendant la semaine sainte de Séville, les mystères (misterios) sont des pasos, composés de plusieurs statues, des Images, qui mettent en scène un épisode précis de la Passion du Christ. La multiplication aux XVIème et XVIIème siècles de ces pasos répond à la volonté du Concile de Trente de rendre le dogme catholique accessible au plus grand nombre, même aux illettrés.

Pour obtenir de meilleurs effets dramatiques, les sculpteurs de l’école sévillane n’hésitèrent pas à chercher de nouveaux thèmes iconographiques en dehors des évangiles. Leurs sources sont donc très variées: évangiles apocryphes (de Pierre, de Nicodème pu encore les Actes de Pilate), littérature franciscaine (les Méditations de saint Bonaventure), la Légende dorée de Jacques de VORAGINE et le théâtre religieux du Moyen-Âge (le mystère est aussi un genre théâtral qui a dominé le XVème siècle, fournissant en Espagne des oeuvres telles que les Fechas para la Semana Santa, de Gomez MANRIQUE, ou encore l’Auto de la Pasión, d’Alonso del CAMPO. fmaillaut

La confrérie de la Vallée (El Valle) qui sort en procession le jeudi après-midi possède ainsi un paso appelé la Croix sur l’épaule (photos ci-dessus). La composition de ce paso, qui date du XVIIIème siècle et qui est anonyme, est le fruit d’une curieuse synthèse: il met en scène simultanément l’épisode apocryphe de Véronique (sixième station du Via Crucis) et la rencontre avec les trois Filles de Jérusalem mentionnée par Luc (23:28) et correspondant à la huitième station du Via Crucis. Ainsi, Véronique essuie le visage en sueur et en sang du Christ, alors qu’il porte sa croix sur l’épaule et qu’il semble se diriger vers les trois Filles pour leur parler, et l’empreinte reste miraculeusement imprimée sur le linge. Chaque année, la confrérie place entre les mains tendues de Véronique un linge différent, avec un nouveau visage peint par un artiste local.

La confrérie de la Vallée est l’héritière de l’ancienne confrérie de la Sainte Face qui rendait au XVème siècle un culte à un linge avec le visage du Christ. La figure de Véronique, que l’on retrouve incarnée par une jeune fille dans le cortège de la confrérie de Montserrat (vendredi saint, photo ci-dessous), résulte d’une tradition apocryphe assez confuse: d’après la Légende dorée, l’épisode de la sainte Face est antérieur à la Passion du Christ. Il semble également qu’on la confonde avec la femme atteinte d’une hémorragie depuis douze ans que Jésus a guérie (Matthieu 9:20) et qui, parfois appelée Bérénice, vient témoigner lors du procès devant Pilate (Évangile de Nicodème 7, et Actes de Pilate 7:11). Notons que Véronique a également accompagné jusqu’en 1928 l’Image de Jésus des Peines (confrérie de Saint Vincent) sur son chemin de croix.

Véronique est populaire à Séville et, par analogie avec le geste qu’elle fit pour essuyer le visage en sang du Christ, elle a donné son nom à une passe de tauromachie, la verónica. En ce sens, l’image processionnelle de la Véronique renvoie à la corrida de Résurrection qui a lieu dans l’après midi du dimanche de Pâques et qui, comme l’a démontré Julian PITT-RIVERS, conclut vraiment le rituel de la semaine sainte. Que l’on sacrifie Jésus-Christ ou le taureau, le sang du sacrifice est essuyé par un linge et, dans les deux cas, c’est Véronique que l’on appelle à la rescousse.

© fredmaillaut

Cette jeune fille incarnant Véronique précède le mystère de la Conversion du bon voleur (Confrérie de Montserrat).
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Pour citer cet article:

Frédéric MAILLAUT, « Véronique et le sang du sacrifice », in Ethnographie de la Semaine sainte de Séville, Université de Paris X -Nanterre, octobre 1989, 200 pages. [Mis en ligne sur ethnoLyceum le 20 mars 2008]. URL: http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/04/22/veronique-et-le-sang-du-sacrifice/

Fête et pénitence à Séville

C’est aujourd’hui le Dimanche des Rameaux: première journée de la Semaine sainte de  Séville. Les  cortèges processionnels  des confréries vont se succéder durant une semaine dans les rues du centre de Séville. À travers un travail publié en 1989 [1], voyons ce que signifie la diversité de ces processions.

1. Les processions de Semaine sainte.

Point culminant de la liturgie catholique, la Semaine sainte commémore la Passion et la mort du Christ. À Séville, c’est un évènement qui dépasse largement le cadre de la religion catholique, et pendant huit jours, entre le Dimanche des Rameaux et le Dimanche de Pâques, la ville se transforme en un immense théâtre qui ne semble vivre qu’au rythme des processions: quelques quarante mille pénitents, appellés nazarenos, qui appartiennent à cinquante huit confréries différentes, sortent en effet dans la rue pour porter à la cathédrale des Images, c’est-à-dire des statues du Christ et de la Vierge. C’est ce que le poète Federico GARCIA LORCA appelait la alta marea de la ciudad (“la marée haute de la ville”).

Le bon déroulement de la Semaine sainte est essentiellement l’oeuvre des confréries de pénitence: il s’agit d’associations de fidèles, dont la principale raison d’exister est de célébrer le culte des Images sacrées, notamment avec la procession de Semaine sainte.

Qui a vu, à Séville, la succession des processions dans la nuit du jeudi saint aura sans doute remarqué les différences de style d’une confrérie à l’autre. Par la variété de leurs styles, les différents cortèges processionnels, pourtant tous articulés sur un même modèle, présentent un certain nombre de caractéristiques qui nous renvoient en effet à deux grands types de confréries:

1/ les confréries dites de quartier qui, issues de quartiers populaires, se caractérisent par des cortèges colorés, désordonnés et bruyants, importants en effectifs, sans cesse retardés par la cohue qui se presse sur le passage des Images. Ces confréries privilégient le caractère festif de la Semaine sainte, un peu comme si la Semaine sainte était le pendant du Carnaval et de son tumulte.

2/ Les confréries dites sérieuses qui, généralement désignées par le nom du Christ titulaire (Jésus de la Vraie-Croix; Christ de Burgos, Christ de la Passion, Jésus du Grand Pouvoir, Christ du Calvaire, le Saint Enterrement) et installée dans le centre-ville, suscitent un profond recueillement quand les pénitents, moins nombreux, vêtus de simples tuniques noires, défilent avec silence et retenue.

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2. Le contraste de la fête et de la pénitence.

La nuit du jeudi saint incarne magnifiquement ce contraste de la fête et la pénitence, notamment lorsque l’exubérante confrérie de la Macarena succède, sur le chemin de la cathédrale, vers 3 heures du matin, à la sévère confrérie du Grand Pouvoir. Mais c’est sans doute le lundi saint qui reflète le mieux la dualité entre confréries sérieuses du centre-ville et confréries populaires des quartiers périphériques. En effet, le lundi saint est le dernier jour processionnel à avoir été institué, par la confrérie du Musée en 1922: il est ainsi le pur produit de l’extension contemporaine de la ville. Les quartiers anciens du centre-ville s’opposent à ceux, plus récents, de la périphérie, en pleine croissance démographique depuis la fin des années 1960. En faisant station à la cathédrale, les confréries de cette journée illustrent cette réalité dichotomique et, en se réunissant au coeur de la ville en un rituel commun, elles expriment (et donc normalisent) une opposition d’ordre sociologique. Ainsi, venant dans l’après-midi de quartiers excentrés comme le Tiro de Linea et le León, les confréries de sainte Geneviève et de saint Gonzague se déplacent en grande pompe jusqu’à la cathédrale et prouvent du même coup qu’elles ne sont pas si éloignées que cela: ces dernières décennies, la représentation de l’espace urbain s’est considérablement modifiée dans les mentalités et dans les faits, comme si les frontières reculaient et les distances se rétrécissaient sans cesse. C’est la preuve de la grande vitalité de ces confréries, qui parcourent sept ou neuf kilomètres au pas de charge, et bien sûr sans aucune aide mécanique. La périphérie conquiert donc le vieux centre historique pour quelques heures, puis en début de soirée, elle laisse le champ libre aux processions austères du quartier bourgeois de Saint Vincent.

Ce saisissant contraste de la fête et de la pénitence (qui commença à se dessiner au XVIIIème siècle) correspond à une inversion symbolique de la réalité sociale: en privilégiant l’aspect festif du rituel, les confréries de quartier, qui recrutent essentiellement dans les milieux populaires, rivalisent de faste et d’apparat pour exprimer et revendiquer l’identité de leur quartier, tandis que, à travers la sévérité de leur pénitence, les confréries sérieuses suscitent chez leurs membres, plutôt issus des catégories aisées de la population, une véritable démonstration d’humilité. Les Images titulaires de ces confréries servent alors d’emblèmes et elles vont cristalliser un sentiment d’appartenance sociale (voir à ce sujet l’article sur la dévotion aux Images de Semaine sainte).

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[1] Frédéric MAILLAUT, Ethnographie de la Semaine sainte de Séville, Université de Paris X -Nanterre, octobre 1989, 200 pages.

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Pour citer cet article:

Frédéric MAILLAUT, « Fête et pénitence à Séville », in Ethnographie de la Semaine sainte de Séville, Université de Paris X -Nanterre, octobre 1989, 200 pages. [Mis en ligne sur ethnoLyceum le 16 mars 2008]. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/05/01/fete-et-penitence-a-seville/