Peut-on établir une typologie des confréries de Semaine sainte? Quelles étaient les motivations des confrères quand ils fondaient une confrérie? Ces confréries ont-elles une signification sociale?
À Séville, comme ailleurs en Espagne, la finalité manifeste des confréries de semaine sainte est religieuse: il s’agit de célébrer le culte des Images titulaires, mais aussi cultiver la vie spirituelle des confrères et assister les nécessiteux. Toutes les confréries partagent ces mêmes objectifs qui, clairement définis par les Règles et conformes au droit canonique, constituent ce que Claude LÉVI-STRAUSS appelle un modèle conscient [1]: les motivations religieuses suffisent en effet à expliquer et à perpétuer l’existence des confréries.
Cependant, au delà de ce caractère explicitement religieux, il existe des fonctions latentes, plus profondes, qui sont déterminantes si l’on veut pénétrer la signification sociale de chaque confrérie. En intégrant l’individu au sein d’un groupe bien particulier, la confrérie lui offre en effet un cadre pour l’apprentissage des relations sociales: elle lui suggère symboliquement sa place dans la société et favorise ainsi une meilleure sociabilité.
En premier lieu, le confrère se définit à l’intérieur de la confrérie. Ainsi chaque confrérie élit un Conseil (cabildo), c’est-à-dire un noyau actif de confrères qui, le plus souvent constitué d’individus d’âge mûr issus de la catégories sociales plus favorisées, se distingue du reste des confrères, lesquels, plus jeunes et d’un milieu plus modeste, se contentent de participer aux différents cultes. Ensuite, la confrérie se définit pa rapport à la société, et c’est ce que Isidoro MORENO NAVARRO appelle le niveau d’identification socio-culturelle [2]: si la confrérie représente une composante précise de la société (un métier, une classe, un quartier, une nationalité et une race), on parlera d’une identification par groupe. C’est le cas des confréries de pénitence de Séville: combinées ensemble, elles symbolisent l’ensemble de la société urbaine dans sa diversité. Chaque groupe est ainsi intégré à la vie sociale à travers un même rituel et à travers la dévotion à des Images titulaires.
De façon à saisir les fonctions inconscientes des différentes confréries, Isidoro MORENO NAVARRO a proposé un modèle structural [2]. Ce modèle est construit à partir à partir de deux critères, les conditions d’appartenance à la confrérie et le mode d’intégration, qui reflètent les relations sociales et rendent manifeste la structure sociale.
1/ Les conditions d’appartenance à la confrérie. Certaines confréries réglementent leur accès en exigeant que les confrères appartiennent à une catégorie sociale précise: on parle alors de confréries fermées. Il peut arriver que certaines confréries, particulièrement restrictives, ne se contentent pas de poser des conditions sociales et fixent un nombre maximum de confrères: il faut attendre qu’une place se libère pour s’inscrire. L’appartenance à la confrérie est généralement volontaire, mais la succession d’un parent, l’exercice d’un métier ou tout simplement la naissance dans une communauté déterminée suffisent parfois à rendre l’inscription automatique. Les confréries ouvertes sont moins exclusives: chacun peut choisir librement de les incorporer, à la seule condition bien sûr d’être accepté par les membres. Dans ce cas, la tradition familiale, des liens d’amitiés avec des confrères, ou le voisinage dans un même quartier, sont autant de raisons explicites qui poussent un individu à se diriger vers telle ou telle confrérie plutôt que telle autre du même type.
2/ Le mode d’intégration. En recrutant des individus d’une même catégorie sociale, une confrérie aura un mode d’intégration horizontal: elle est homogène. Les différences et les rivalités qui peuvent surgir entre plusieurs confréries de ce type reflètent la segmentation sociale de la communauté et peuvent exprimer les tensions sociales. Au contraire, les confréries verticales permettent l’intégration d’individus issus de différentes strates sociales.
fm
Ainsi, quand on se penche sur l’origine des confréries de Semaine sainte, on peut distinguer plusieurs types de confréries.

D’abord, les confréries liées à un corps de métier, que l’on peut qualifier de professionnelles ou de corporatives. Ce sont des confréries explicitement religieuses composées d’individus exerçant un même métier, c’est-à-dire appartenant à une même corporation (gremio), quelle que soit leur position hiérarchique. Il s’agit donc de confréries fermées, étant donné que leur accès est réservé aux seuls membres de la corporation, et verticales, puisqu’elles intègrent aussi bien les patrons que les apprentis. Cependant, l’organisation interne de ces confréries reflète le plus souvent celle du métier représenté. À Séville, une tradition orale, relayée et entretenue par des auteurs tels que José BERMEJO Y CARBALLO et Juan CARRERO RODRIGUEZ, laisse entendre qu’un certain nombre de confréries de pénitence fut de type corporatif ou professionnel: Le Couronnement (métiers de la cire), L’Étoile (potiers, débardeurs), l’Expiration (orfèvres), L’Entrée dans Jérusalem (mesureurs de la Halle au blé), Les Trois Nécessités (tonneliers), L’Oraison du Jardin des Oliviers (armateurs), Le Linceul Sacré (écrivains publics, gendarmes, métiers de la soie), La Bonne Fin (tanneurs), L’Espérance de Triana (céramistes, pêcheurs), L’Arrestation (boulangers), Montserrat (tisserands), Les Trois Chutes (cochers) et Les Adieux (poissonniers). [...]
Ensuite, les confréries de classe réunissent des personnes appartenant à une même classe sociale, généralement des hidalgos ou des gens de condition élevée: leur mode d’intégration est donc horizontal. On peut considérer que ces confréries sont fermées puisque leur accès reste subordonné à un certain nombre de conditions [3]. Des confréries de ce type existent à Séville depuis la reconquête de la ville en 1248. Ainsi, les nobles intègrent de préférence les confréries de l’Ancienne ou de la Solitude de Saint Laurent. [...] Ces confréries, qui représentent les classes élevées de la société, auxquelles on peut ajouter le Silence, la Vraie Croix et le Grand Pouvoir, se distinguent par des cultes et des processions à la fois plus solennels et esthétiquement plus riches: En outre, elles réalisent avec régularité leur station de pénitence à la Cathédrale: cette constance reflète une stabilité économique et politique propre à ce genre de confréries.
Les confréries de représentation ethnique ou régionale. Ces confréries, qui réunissent les personnes d’une même race (Noirs, Mulâtres, Gitans) ou d’une même région (Catalans, Aragonnais), sont fermées puisqu’elles fixent des conditions d’appartenance à une identité culturelle. En revanche, le mode d’intégration varie selon la communauté. Ainsi, la confrérie de Montserrat, composée de Catalans, est une confrérie verticale dans la mesure où, liée à la corporation des tisserands, elle intègre des personnes de niveaux différents. Les confréries regroupant des Noirs sont quant à elles horizontales puisqu’elles sont exclusivement composées d’esclaves. Les esclaves étaient nombreux à Séville: en 1565, on en recensait 6327 pour 109015 habitants (soit 6 % de la population), qui étaient pour la plupart des Noirs (qui venaient d’Afrique via le Portugal) et des Mulâtres, bien que l’on trouvât aussi des Arabes et des indigènes des Iles Canaries. Quand ils ne vivaient pas chez leur maître, où ils étaient employés comme cuisiniers, valets ou portiers, ils étaient installés dans des quartiers extra muros (San Bernardo et San Roque, où l’hôpital des Anges les accueillait) ainsi que dans les paroisses de Santa María la Mayor et San Ildefonso. Aussi n’est-ce pas un hasard si la confrérie Présentation de Notre Dame, dite des Mulâtres, se trouvait dans cette dernière paroisse. [...] La confrérie des Gitans, ou des Nouveaux Castillans fut créée en 1753, alors que les Gitans faisaient l’objet de persécutions: l’appartenance à la confrérie et la participation à la procession de Semaine sainte était le meilleur moyen de préserver la cohésion du groupe tout en s’intégrant auprès des espagnols de souche. Cette confrérie conserve aujourd’hui toujours la même vigueur et la même signification. Pour conclure, ces confréries de représentation ethnique répondent à une double nécessité: à un niveau collectif, elles encouragent la christianisation des minorités ethniques, de façon à les assimiler mais aussi à les contrôler, et à un niveau individuel, en s’installant au sein d’hôpitaux et en participant aux différents rituels, elles permettent aux membres de la communauté d’être socialement protégés et reconnus. fm
Enfin, les confréries de quartier n’ont d’autre fonction que de représenter le quartier où elles sont implantées. Au moment de leur fondation, les confréries, tenues selon le droit canonique de résider dans des églises ou oratoires ouverts au public, étaient souvent rattachées à un couvent ou à un établissement hospitalier. La réduction du nombre des hôpitaux décrétée en 1587 ayant contraint de nombreuses confréries à déménager pour des couvents ou des églises paroissiales, certaines d’entre elles décidèrent de s’installer de façon autonome. La recherche d’un certain prestige, conforme à l’esprit baroque, les encourage dès le début du XVIIIème siècle à faire construire leur propre chapelle. Dès lors, elles vont avoir tendance à s’enraciner dans leurs quartiers respectifs. [...] Aujourd’hui, c’est le modèle qui domine: la confrérie représente son quartier de résidence puisqu’elle se compose essentiellement de personnes qui y vivent. La confrérie de quartier est une confrérie ouverte et, si l’on considère que chaque quartier est socialement homogène, elle est plutôt horizontale. S’il existe des différences sociales au sein d’un même quartier, elles se reflètent dans l’organisation interne et la hiérarchie de la confrérie. Ajoutons que le lieu de résidence n’est jamais une condition requise pour intégrer la confrérie: c’est une opportunité qui rassemble les confrères. On trouve bien sûr ce type de confréries dans des quartiers à forte personnalité, tels que Triana ou la Macarena, c’est-à-dire des quartiers conscients et fiers de leur identité, et, aujourd’hui, les différences sociales d’un quartier à l’autre s’expriment au sein de la semaine sainte à travers les cortèges processionnels: les confréries des quartiers populaires sont plutôt exubérantes tandis que celles des quartiers bourgeois cultivent une certaine austérité. Ce contraste de la fête et de la pénitence correspond en fait à une inversion symbolique de la réalité sociale.
.
[1] LÉVI-STRAUSS Claude. Anthropologie structurale, Paris, Pocket, 2003, 480 pages.
[2] MORENO NAVARRO Isidoro. Cofradías y hermandades andaluzas, Séville, Bilblioteca de la Cultura Andaluza, 1985, 215 pages.
[3] Bien que ces confréries exigent de leurs membres qu’ils occupent un certain rang social, Isidoro MORENO NAVARRO les considère cependant comme des confréries ouvertes dans le sens où elles laissent les membres libres de s’inscrire dans la confrérie de leur choix.
.

Ce texte est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.
Pour citer cet article:
Frédéric MAILLAUT, « Une typologie des confréries de semaine sainte », in Histoire sociale d’une confrérie de Semaine sainte de Séville: la confrérie du Gran Poder, EHESS, septembre 1992, 68 pages. [Mis en ligne sur ethnoLyceum le 11 août 2008]. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/08/11/une-typologie-des-confreries-de-semaine-sainte/