Alors que les autorités russes semblent dépassées par l’ampleur des incendies qui dévastent plusieurs régions de la Russie, les habitants des alentours de Voronej, qui ont été particulièrement touchés par le feu, s’en remettent à Dieu. À l’instar du patriarche de Moscou dans la région de Ninji Novgorod, ils sont sortis dimanche en procession et ont imploré le ciel pour qu’il pleuve et que la canicule cesse enfin. Pour le moment, à défaut de pluie, le ciel nous envoie des images spectaculaires, saisies par satellite et diffusées par Eumetsat, où l’on peut distinguer les panaches de fumée qui menacent Moscou:
Les feux de forêts et de tourbières, qui font rage ces derniers jours dans la région de Moscou et qui sont en train d’asphyxier la capitale sous une épaisse fumée âcre, ont déjà fait une cinquantaine de morts et détruit plus 700.000 hectares de végétation. Les autorités ont dénombré plus de vingt mille foyers, d’abord en Russie centrale et dans le bassin de la Volga, mais aussi désormais dans le Kamtchatka, où la taïga est également dévastée par les flammes.
Ces incendies ont forcé les autorités à décréter l’état d’urgence dans sept régions: des villages ont été évacués, les missiles de la base d’Alabinsk déplacés et les zones présentant un risque nucléaire sont sous étroite surveillance. On redoute également une crise du blé, qui pourrait entraîner une crise alimentaire, car de nombreux champs de blé ont été réduits en cendres: le ministère russe de l’agriculture estime désormais que la production de céréales ne devrait pas dépasser cette année 70 millions de tonnes alors qu’on espérait qu’elle serait supérieure à 90 millions de tonnes. Le premier ministre russe, Vladimir Poutine, a décidé en conséquence de «suspendre provisoirement les exportations de céréales et autres produits agricoles», ce qui a eu pour effet, mondialisation oblige, de faire flamber, à leur tour, les cours mondiaux du blé.
Mais revenons à nos processions religieuses, car c’est ce qui m’intéresse ici. Elles sont une réponse classique à une calamité. Je me souviens, à mon arrivée à Séville, en janvier 1993, alors qu’une dure sécheresse frappait l’Andalousie, qu’on avait sorti la Vierge des Rois en procession, bizarrement sans son dais habituel, pour qu’elle intercède afin qu’il pleuve. Pour un protestant, comme moi, cela pouvait apparaître comme une pratique superstitieuse. Or, de quoi s’agit-il? À Séville, les processions de ce type, organisées dans le contexte d’une catastrophe naturelle, sécheresse ou inondation, furent courantes dans la passé. Dans son magnifique Memorial de las religiosas estaciones que frecuenta la devoción sevillana [1], l’abbé Alonso SÁNCHEZ GORDILLO (1561-1644) rapporte que la Vierge des Eaux tient son nom d’une décrue miraculeuse provoquée en 1332 par une statue de la Vierge emmenée en procession dans les rues inondées par les eaux du Guadalquivir. Dans tous les cas, ces processions ont un caractère exceptionnel: elles sont organisées en réponse à un évènement et reposent sur la croyance en la toute-puissance de Dieu, avec lequel l’homme tente de communiquer en vue d’obtenir un effet déterminé. Ce que l’on veut, c’est le retour à l’ordre: la fin d’une crue ou d’une sécheresse. En Russie, quand les habitants orthodoxes des régions dévorées par le feu organisent une procession, celle-ci peut être interprétée comme à la fois un rite de conversion, pour transcender le désordre et demander la pluie, et un rite d’affliction, que Victor TURNER [2] dit nécessaire lorsqu’un malheur survient.

La Vierge des Eaux, Séville. Gravure extraite de la copie manuscrite du "Memorial de las religiosas estaciones..." de l'abbé SANCHEZ GORDILLO.
Les calamités font redouter la disette: les aléas du climat affectent en effet la production agricole. Tout en étant exceptionnelles, car liées aux évènements, les processions que l’on organise rejoignent la logique des rituels de fertilité, qui visent à protéger cultivateurs et moissons et qui sont bien sûr associés au calendrier agricole. Dans un article intitulé «Processions, fètes rituelles et pèlerinages dans le bocage bas-normand» [3], Georges BERTIN rapporte ce couplet du cantique à saint Fraimbault chanté en procession le lundi de Pentecôte dans certaines localités du bocage bas-normand:
Grand saint, qui protégeais nos pères et les aidais dans leurs travaux, rends aussi nos labours prospères, du ciel écarte les fléaux!
Le ciel, toujours lui.
On se tourne vers le ciel pour trouver un peu de clémence ou de répit. La procession, acte codifié et solennel, s’inscrit dans une relation ascendante, des hommes à Dieu. Les fidèles implorent Dieu, et le ciel, de mettre fin à la calamité qui les frappe. Le Dieu auquel ils s’adressent est en fait celui de l’Ancien Testament: un Dieu terrible et vengeur qui inspire la peur. Ce même Dieu qui n’hésite pas à intervenir dans les affaires humaines, et qui déclencha le Déluge sur la terre pour y détruire toute vie, «depuis l’homme jusqu’au bétail, aux reptiles et aux oiseaux du ciel» (Genèse 6 : 7). Un Dieu capable de faire tomber la pluie ou de la faire cesser.
Dans la mesure où elles nous dépassent et échappent à notre compréhension, les catastrophes naturelles réveillent cette peur de Dieu. Comment ne pas penser au livre V du De rerum natura [4] de LUCRÈCE? Lucrèce (98-54 av. J.C.), qui met en vers des aspects de la pensée d’Épicure, y explique que la connaissance du monde doit permettre aux hommes de se libérer des terreurs qui les hantent et qui sont à l’origine des superstitions:
Maintenant, quelle cause a répandu parmi les peuples la croyance aux dieux, a rempli les villes d’autels, a institué ces solennités religieuses qu’on voit se déployer aujourd’hui en tant de grandes occasions, en tant de sanctuaires ? Comment les mortels restent-ils pénétrés de la sombre terreur qui leur fait élever de nouveaux temples par toute la terre et les y pousse en foule dans les jours de fête ? Il n’est pas difficile d’en donner la raison dans mes vers.
En ces temps primitifs, les mortels voyaient en imagination, même tout éveillés, d’incomparables figures de dieux, qui prenaient pendant leur sommeil une grandeur plus étonnante. Ils attribuaient à ces apparitions le sentiment, parce qu’elles semblaient se mouvoir et faire entendre un langage superbe en rapport avec leur beauté éclatante et leur force de géants ; ils leur accordaient une vie éternelle, parce que leur visage était sans cesse renouvelé, leur forme toujours intacte, et surtout parce qu’ils ne croyaient pas que de leur vigueur prodigieuse aucune puissance fût capable de venir à bout. Ils imaginaient aussi ces êtres les plus heureux de tous, parce que la crainte de la mort ne tourmentait aucun d’eux et aussi parce qu’ils les voyaient en songe exécuter beaucoup de merveilles qui ne leur coûtaient aucune peine.
Et puis, ils observaient le système céleste, son ordre immuable et le retour périodique des saisons, mais sans pouvoir en pénétrer les causes. Leur seul recours était donc de tout abandonner aux dieux et d’admettre que tout est suspendu à un signe de leur tête.
C’est dans le ciel qu’ils situèrent les demeures, les palais des dieux, parce que dans le ciel on voit le soleil et la lune accomplir leur révolution, parce que là sont la lune, le jour et la nuit et les graves astres nocturnes et les feux errants du ciel et les flammes volantes, les nuages, la rosée, les pluies, la neige, les vents, la foudre, la grêle et les grondements soudains et les menaçants murmures du tonnerre. O race malheureuse des hommes, qui attribuèrent aux dieux ces phénomènes et qui leur prêtaient des colères cruelles! Que de gémissements il leur en a coûté, que de blessures pour nous, quelle source de larmes pour nos descendants!
La piété, ce n’est pas se montrer à tout instant la tête voilée devant une pierre, ce n’est pas s’approcher de tous les autels, ce n’est pas se prosterner sur le sol la paume ouverte en face des statues divines, ce n’est pas arroser les autels du sang des animaux, ni ajouter les prières aux prières ; mais c’est bien plutôt regarder toutes choses de ce monde avec sérénité. Car lorsque nous élevons les yeux pour contempler la voûte céleste, cette voûte de l’éther où scintillent les étoiles, et qu’il nous vient à l’esprit de penser aux cours du soleil et de la lune, alors parmi les maux qui nous oppressent, il est une inquiétude qui s’éveille et se dresse dans notre âme : ne seraient-ce pas les dieux qui dans leur infinie puissance entraîneraient en courbes variées les astres à la blanche lumière ? L’ignorance des causes livre l’esprit au doute, on se demande si le monde a eu un commencement et par suite s’il doit avoir une fin et combien de temps encore ses remparts pourront supporter la fatigue de son mouvement ; ou bien si le monde, doué de durée éternelle par les dieux, pourra braver pendant l’infinité des âges leurs redoutables assauts.
Au reste, quel est l’homme à qui la crainte des dieux n’étreint pas le cœur? Dont le corps ne se contracte d’effroi quand sous les terribles traits de la foudre, la terre embrasée se met à trembler et que d’épouvantables grondements courent à travers le ciel? Peuples et nations ne sont-ils pas alors consternés ? Les rois superbes ne se pelotonnent-ils pas, frappés par la crainte des dieux, à la pensée que pour quelque action coupable, pour quelque tyrannique décret, l’heure lourde du châtiment a peut-être sonné ? Et quand la suprême fureur du vent déchaînée sur la mer balaye à travers les flots le chef de la flotte avec ses puissantes légions et ses éléphants, ne tente-t-il pas d’apaiser la divinité par ses vœux, n’implore-t-il pas dans son effroi la pitié des vents et des souffles favorables ? Mais c’est en vain, puisque souvent un violent tourbillon l’enveloppe et que ses prières ne l’empêchent pas d’être emporté aux abîmes de la mort : tant il est vrai qu’on ne sait quelle puissance secrète semble broyer les destinées humaines et fouler aux pieds les glorieux faisceaux des haches redoutables, dont on dirait qu’ils sont ses jouets. Enfin quand la terre entière chancelle sous nos pas, quels les villes ébranlées s’écroulent ou nous menacent de leur chute, est-il étonnant que les mortels s’humilient en acceptant l’idée de puissances supérieures, forces surnaturelles mêlées à la nature et qui gouverneraient toutes choses ?
Lucrèce s’inscrit dans la tradition épicurienne: s’ils veulent atteindre le bonheur, ou ataraxie, du grec ἀταραξία signifiant «absence de troubles», les hommes doivent se libérer de tout ce qui peut troubler la tranquillité de l’âme. Pour cela, il leur faut connaître la nature des choses, notamment les phénomènes naturels, ce qui leur évitera d’être prisonnier de la peur et de la superstition.
Loin de moi l’idée de considérer les orthodoxes comme des froussards superstitieux. Je ne doute pas de leur foi et j’imagine avec compassion quelle est leur angoisse. Mais, en les voyant implorer le ciel pour qu’il pleuve, le proverbe «Aide-toi, le ciel t’aidera» m’est venu à l’esprit. Avant de s’en remettre à Dieu, il faut s’assurer qu’on a fourni les efforts nécessaires. Si la canicule, exceptionnelle, est inévitable, les incendies l’étaient-ils?
La première cause de cette catastrophe est la canicule exceptionnelle qui sévit depuis début juillet. Mais on avance d’autres explications. Comme Le Figaro le rappelle, les forêts ont cessé d’être exploitées:
La presse se montre, elle aussi, très critique. «Une catastrophe annoncée», titrait mercredi la Nezavissimaya Gazeta. Selon le quotidien, depuis la liquidation en 2006 du service fédéral de protection des forêts et la suppression de 70.000 gardes forestiers – une réforme imposée par Vladimir Poutine – plusieurs scientifiques de l’Académie des sciences avaient alerté le gouvernement des risques de catastrophe écologique.
Les forêts ont été plus ou moins laissées à l’abandon et seraient donc plus vulnérables en cas d’incendie. Par ailleurs, les tourbières qui brûlent actuellement correspondent à d’anciens marais asséchés à l’époque soviétique. Expliquer une calamité en parlant de malédiction ou de châtiment n’est pas satisfaisant, comme on l’avait vu après le séisme en Haïti. Il y a des facteurs humains et l’homme ne doit pas échapper à ses responsabilités.
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[1] Alonso SÁNCHEZ GORDILLO. Memorial de las religiosas estaciones que frecuenta la devoción sevillana (1632). Bibliothèque Colombine, Séville, cote 82-5-24. Le manuscrit consulté est une copie de 1707 réalisée par le chanoine don Ambrosio de la Cuesta y Saavedra.
[2] Victor TURNER. Le phénomène rituel: Structure et contre-structure, Paris, P.U.F, 1990, 206 pages. Les tambours d’affliction : Analyse des rituels chez les Ndembu de Zambie, Paris, Gallimard, 1972, 364 pages.
[3] Georges BERTIN. «Processions, fètes rituelles et pèlerinages dans le bocage bas-normand», in “Ethnologie des faits religieux en Europe“, Paris, Édition du C.T.H.S; 1993, 540 pages.
[4] LUCRÈCE. De la nature: De natura rerum, traduction, introduction et notes par Henri CLOUARD, Garnier-Flammarion, 1964, 250 pages.






Comme à Séville, on organise dans toute l’Espagne des processions pour célébrer l’Assomption. Le Pays basque, à l’autre bout de la péninsule, n’échappe pas à la règle. Ainsi, par exemple, à Aretxabaleta, en Gipuzkoa, le 15 août est l’occasion chaque année des “Andramaixak“, fêtes patronales dédiées à la Vierge qui durent 3 jours. Brusquement, la petite ville qui était déserte retrouve son animation: nombre d’habitants d’Aretxabaleta ont en effet l’habitude de revenir de vacances à ce moment pour assister aux fêtes. Une messe est donnée et une procession parcourt les rues du centre avec l’Image de la Vierge portée sur son brancard (voir photo ci-contre). Mais l’aspect religieux semble être devenu un prétexte à la fête et le programme des festivités reflète ce processus de laïcisation: concerts, tournoi de pelote, course cycliste, sokamuturra (vachettes dans la rue principale qui fut le théâtre de la procession) et repas populaire. Il est également intéressant de voir que ces fêtes ont pris un caractère nettement politique: l’honneur est rendu au drapeau basque (photo ci-dessous), des banderoles avec des slogans revendiquant l’indépendance sont tendues dans le centre-ville, et les txosnas, des stands débitant des boissons, véhiculent à la fois une esthétique et un message radical. Ces fêtes ne se résument donc pas à leur signification religieuse: elles sont l’occasion de fêter le pueblo (à la fois le village et le peuple) et participent ainsi à la célébration de l’identité du village.
Traduire fidèlement est une tâche ardue, voire impossible . Pour éviter l’écueil du “traduttore, traditore“, les traducteurs arabes essayaient de réunir et de comparer toutes les versions possibles d’une même oeuvre, ce qui contribua à l’essor des grandes bibliothèques arabes telle celle de Cordoue. Les textes arabes passèrent ensuite, surtout à partir du XIIème siécle, entre les mains de traducteurs latins. L’inventaire par matière de ces traductions latines nous confirme l’intérêt pour ce que l’on considérait alors comme des sciences exactes: mathématiques, astrologie et astronomie représentent la moitié des ouvrages traduits.










