Les Russes implorent le ciel pour qu’il pleuve

Les habitants de Voronej, en Russie, organisent une procession pour qu'il pleuve (Photo: AFP)

Alors que les autorités russes semblent dépassées par l’ampleur des incendies qui dévastent plusieurs régions de la Russie, les habitants des alentours de Voronej, qui ont été particulièrement touchés par le feu, s’en remettent à Dieu. À l’instar du patriarche de Moscou dans la région de Ninji Novgorod, ils sont sortis dimanche en procession et ont imploré le ciel pour qu’il pleuve et que la canicule cesse enfin. Pour le moment, à défaut  de pluie, le ciel nous envoie des images spectaculaires, saisies par satellite et diffusées par Eumetsat, où l’on peut distinguer les panaches de fumée qui menacent Moscou:

Image-satellite des feux de forêt aux alentours de Moscou le 4 août 2010 (Source: EUMETSAT)

Les feux de forêts et de tourbières, qui font rage ces derniers jours dans la région de Moscou et qui sont en train d’asphyxier la capitale sous une épaisse fumée âcre, ont déjà fait une cinquantaine de morts et détruit plus 700.000 hectares de végétation. Les autorités ont dénombré plus de vingt mille foyers, d’abord en Russie centrale et dans le bassin de la Volga, mais aussi désormais dans le Kamtchatka, où la taïga est également dévastée par les flammes.

Ces incendies ont forcé les autorités à décréter l’état d’urgence dans sept régions: des villages ont été évacués, les missiles de la base d’Alabinsk déplacés et les zones présentant un risque nucléaire sont sous étroite surveillance. On redoute également une crise du blé, qui pourrait entraîner une crise alimentaire, car de nombreux champs de blé ont été réduits en cendres: le ministère russe de l’agriculture estime désormais que la production de céréales ne devrait pas dépasser cette année 70 millions de tonnes alors qu’on espérait qu’elle serait supérieure à 90 millions de tonnes. Le premier ministre russe, Vladimir Poutine, a décidé en conséquence de «suspendre provisoirement les exportations de céréales et autres produits agricoles», ce qui a eu pour effet, mondialisation oblige, de faire flamber, à leur tour, les cours mondiaux du blé.

La Russie, prise entre deux feux (source: Le Figaro)

Mais revenons à nos processions religieuses, car c’est ce qui m’intéresse ici. Elles sont une réponse classique à une calamité. Je me souviens, à mon arrivée à Séville, en janvier 1993, alors qu’une dure sécheresse frappait l’Andalousie, qu’on avait sorti la Vierge des Rois en procession, bizarrement sans son dais habituel, pour qu’elle intercède afin qu’il pleuve. Pour un protestant, comme moi, cela pouvait apparaître comme une pratique superstitieuse. Or, de quoi s’agit-il? À Séville, les processions de ce type, organisées dans le contexte d’une catastrophe naturelle, sécheresse ou inondation, furent courantes dans la passé. Dans son magnifique Memorial de las religiosas estaciones que frecuenta la devoción sevillana [1], l’abbé Alonso SÁNCHEZ GORDILLO (1561-1644) rapporte que la Vierge des Eaux tient son nom d’une décrue miraculeuse provoquée en 1332 par une statue de la Vierge emmenée en procession dans les rues inondées par les eaux du Guadalquivir. Dans tous les cas, ces processions ont un caractère exceptionnel: elles sont organisées en réponse à un évènement et reposent sur la croyance en la toute-puissance de Dieu, avec lequel l’homme tente de communiquer en vue d’obtenir un effet déterminé. Ce que l’on veut, c’est le retour à l’ordre: la fin d’une crue ou d’une sécheresse. En Russie, quand les habitants orthodoxes des régions dévorées par le feu organisent une procession, celle-ci peut être interprétée comme à la fois un rite de conversion, pour transcender le désordre et demander la pluie, et un rite d’affliction, que Victor TURNER [2] dit nécessaire lorsqu’un malheur survient.

La Vierge des Eaux, Séville. Gravure extraite de la copie manuscrite du "Memorial de las religiosas estaciones..." de l'abbé SANCHEZ GORDILLO.

Les calamités font redouter la disette: les aléas du climat affectent en effet la production agricole. Tout en étant exceptionnelles, car liées aux évènements, les processions que l’on organise rejoignent la logique des rituels de fertilité, qui visent à protéger cultivateurs et moissons et qui sont bien sûr associés au calendrier agricole. Dans un article intitulé «Processions, fètes rituelles et pèlerinages dans le bocage bas-normand» [3], Georges BERTIN rapporte ce couplet du cantique à saint Fraimbault chanté en procession le lundi de Pentecôte dans certaines localités du bocage bas-normand:

Grand saint, qui protégeais nos pères et les aidais dans leurs travaux, rends aussi nos labours prospères, du ciel écarte les fléaux!

Le ciel, toujours lui.

On se tourne vers le ciel pour trouver un peu de clémence ou de répit. La procession, acte codifié et solennel, s’inscrit dans une relation ascendante, des hommes à Dieu. Les fidèles implorent Dieu, et le ciel, de mettre fin à la calamité qui les frappe. Le Dieu auquel ils s’adressent est en fait celui de l’Ancien Testament: un Dieu terrible et vengeur qui inspire la peur. Ce même Dieu qui n’hésite pas à intervenir dans les affaires humaines, et qui déclencha le Déluge sur la terre pour y détruire toute vie, «depuis l’homme jusqu’au bétail, aux reptiles et aux oiseaux du ciel» (Genèse 6 : 7). Un Dieu capable de faire tomber la pluie ou de la faire cesser.

Dans la mesure où elles nous dépassent et échappent à notre compréhension, les catastrophes naturelles réveillent cette peur de Dieu. Comment ne pas penser au  livre V du De rerum natura [4] de LUCRÈCE? Lucrèce (98-54 av. J.C.), qui met en vers des aspects de la pensée d’Épicure, y explique que la connaissance du monde doit permettre aux hommes de se libérer des terreurs qui les hantent et qui sont à l’origine des superstitions:

Maintenant, quelle cause a répandu parmi les peuples la croyance aux dieux, a rempli les villes d’autels, a institué ces solennités religieuses qu’on voit se déployer aujourd’hui en tant de grandes occasions, en tant de sanctuaires ? Comment les mortels restent-ils pénétrés de la sombre terreur qui leur fait élever de nouveaux temples par toute la terre et les y pousse en foule dans les jours de fête ? Il n’est pas difficile d’en donner la raison dans mes vers.

En ces temps primitifs, les mortels voyaient en imagination, même tout éveillés, d’incomparables figures de dieux, qui prenaient pendant leur sommeil une grandeur plus étonnante. Ils attribuaient à ces apparitions le sentiment, parce qu’elles semblaient se mouvoir et faire entendre un langage superbe en rapport avec leur beauté éclatante et leur force de géants ; ils leur accordaient une vie éternelle, parce que leur visage était sans cesse renouvelé, leur forme toujours intacte, et surtout parce qu’ils ne croyaient pas que de leur vigueur prodigieuse aucune puissance fût capable de venir à bout. Ils imaginaient aussi ces êtres les plus heureux de tous, parce que la crainte de la mort ne tourmentait aucun d’eux et aussi parce qu’ils les voyaient en songe exécuter beaucoup de merveilles qui ne leur coûtaient aucune peine.

Et puis, ils observaient le système céleste, son ordre immuable et le retour périodique des saisons, mais sans pouvoir en pénétrer les causes. Leur seul recours était donc de tout abandonner aux dieux et d’admettre que tout est suspendu à un signe de leur tête.

C’est dans le ciel qu’ils situèrent les demeures, les palais des dieux, parce que dans le ciel on voit le soleil et la lune accomplir leur révolution, parce que là sont la lune, le jour et la nuit et les graves astres nocturnes et les feux errants du ciel et les flammes volantes, les nuages, la rosée, les pluies, la neige, les vents, la foudre, la grêle et les grondements soudains et les menaçants murmures du tonnerre. O race malheureuse des hommes, qui attribuèrent aux dieux ces phénomènes et qui leur prêtaient des colères cruelles! Que de gémissements il leur en a coûté, que de blessures pour nous, quelle source de larmes pour nos descendants!

La piété, ce n’est pas se montrer à tout instant la tête voilée devant une pierre, ce n’est pas s’approcher de tous les autels, ce n’est pas se prosterner sur le sol la paume ouverte en face des statues divines, ce n’est pas arroser les autels du sang des animaux, ni ajouter les prières aux prières ; mais c’est bien plutôt regarder toutes choses de ce monde avec sérénité. Car lorsque nous élevons les yeux pour contempler la voûte céleste, cette voûte de l’éther où scintillent les étoiles, et qu’il nous vient à l’esprit de penser aux cours du soleil et de la lune, alors parmi les maux qui nous oppressent, il est une inquiétude qui s’éveille et se dresse dans notre âme : ne seraient-ce pas les dieux qui dans leur infinie puissance entraîneraient en courbes variées les astres à la blanche lumière ? L’ignorance des causes livre l’esprit au doute, on se demande si le monde a eu un commencement et par suite s’il doit avoir une fin et combien de temps encore ses remparts pourront supporter la fatigue de son mouvement ; ou bien si le monde, doué de durée éternelle par les dieux, pourra braver pendant l’infinité des âges leurs redoutables assauts.

Au reste, quel est l’homme à qui la crainte des dieux n’étreint pas le cœur? Dont le corps ne se contracte d’effroi quand sous les terribles traits de la foudre, la terre embrasée se met à trembler et que d’épouvantables grondements courent à travers le ciel? Peuples et nations ne sont-ils pas alors consternés ? Les rois superbes ne se pelotonnent-ils pas, frappés par la crainte des dieux, à la pensée que pour quelque action coupable, pour quelque tyrannique décret, l’heure lourde du châtiment a peut-être sonné ? Et quand la suprême fureur du vent déchaînée sur la mer balaye à travers les flots le chef de la flotte avec ses puissantes légions et ses éléphants, ne tente-t-il pas d’apaiser la divinité par ses vœux, n’implore-t-il pas dans son effroi la pitié des vents et des souffles favorables ? Mais c’est en vain, puisque souvent un violent tourbillon l’enveloppe et que ses prières ne l’empêchent pas d’être emporté aux abîmes de la mort : tant il est vrai qu’on ne sait quelle puissance secrète semble broyer les destinées humaines et fouler aux pieds les glorieux faisceaux des haches redoutables, dont on dirait qu’ils sont ses jouets. Enfin quand la terre entière chancelle sous nos pas, quels les villes ébranlées s’écroulent ou nous menacent de leur chute, est-il étonnant que les mortels s’humilient en acceptant l’idée de puissances supérieures, forces surnaturelles mêlées à la nature et qui gouverneraient toutes choses ?

Lucrèce s’inscrit dans la tradition épicurienne: s’ils veulent atteindre le bonheur, ou ataraxie, du grec ἀταραξία signifiant «absence de troubles», les hommes doivent se libérer de tout ce qui peut troubler la tranquillité de l’âme. Pour cela, il leur faut connaître la nature des choses, notamment les phénomènes naturels, ce qui leur évitera d’être prisonnier de la peur et de la superstition.

Loin de moi l’idée de considérer les orthodoxes comme des froussards superstitieux. Je ne doute pas de leur foi et j’imagine avec compassion quelle est leur angoisse.  Mais, en les voyant implorer le ciel pour qu’il pleuve, le proverbe «Aide-toi, le ciel t’aidera» m’est venu à l’esprit. Avant de s’en remettre à Dieu, il faut s’assurer qu’on a fourni les efforts nécessaires. Si la canicule, exceptionnelle, est inévitable, les incendies l’étaient-ils?

La première cause de cette catastrophe est la canicule exceptionnelle qui sévit depuis début juillet. Mais on avance d’autres explications. Comme Le Figaro le rappelle, les forêts ont cessé d’être exploitées:

La presse se montre, elle aussi, très critique. «Une catastrophe annoncée», titrait mercredi la Nezavissimaya Gazeta. Selon le quotidien, depuis la liquidation en 2006 du service fédéral de protection des forêts et la suppression de 70.000 gardes forestiers – une réforme imposée par Vladimir Poutine – plusieurs scientifiques de l’Académie des sciences avaient alerté le gouvernement des risques de catastrophe écologique.

Les forêts ont été plus ou moins laissées à l’abandon et seraient donc plus vulnérables en cas d’incendie. Par ailleurs, les tourbières qui brûlent actuellement correspondent à d’anciens marais asséchés à l’époque soviétique. Expliquer une calamité en parlant de malédiction ou de châtiment n’est pas satisfaisant, comme on l’avait vu après le séisme en Haïti. Il y a des facteurs humains et l’homme ne doit pas échapper à ses responsabilités.

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[1] Alonso SÁNCHEZ GORDILLO. Memorial de las religiosas estaciones que frecuenta la devoción sevillana (1632). Bibliothèque Colombine, Séville, cote 82-5-24. Le manuscrit consulté est une copie de 1707 réalisée par le chanoine don Ambrosio de la Cuesta y Saavedra.

[2] Victor TURNER. Le phénomène rituel: Structure et contre-structure, Paris, P.U.F, 1990, 206 pages. Les tambours d’affliction : Analyse des rituels chez les Ndembu de Zambie, Paris, Gallimard, 1972, 364 pages.

[3] Georges BERTIN. «Processions, fètes rituelles et pèlerinages dans le bocage bas-normand», in “Ethnologie des faits religieux en Europe“, Paris, Édition du C.T.H.S; 1993, 540 pages.

[4] LUCRÈCE. De la nature: De natura rerum, traduction, introduction et notes par Henri CLOUARD, Garnier-Flammarion, 1964, 250 pages.

Samedi saint à Séville

Samedi saint: la semaine sainte tire à sa fin. L’ambiance festive du dimanche des Rameaux a disparu: le sort en est jeté et, à la veille du Dimanche de Résurrection, c’est comme si le temps s’était figé dans le deuil. Cet après-midi, seulement quatre confréries vont sillonner les rues de Séville: leurs cortèges, classiques, donnent à cette journée, l’une de mes préférées, un parfum raffiné.

1. Los Servitas.

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2. La Trinidad.


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3. El Santo Entierro.


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Les mystères de la confrérie du saint enterrement se rapportent bien évidemment au cycle de la mise au tombeau.

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La Croix triomphant de la mort. Ce paso allégorique attribué à Juan de Astorga (début du XIXème siècle) représente la croix vide triomphant de la mort, avec devant elle un squelette qui médite, assis sur un globe terrestre, et un dragon au premier plan.

Le deuil de la Vierge. Antonio de Quiros est l’auteur de l’Image d ela vierge (1691). L’enterrement achevé, la Vierge, qui tient dans ses mains la couronne d’épines, reçoit les condoléances de l’apôtre Jean, de Madeleine et des Saintes Femmes (au nombre de trois).

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4. La Soledad.



Le Dimanche des Rameaux: l’émotion du commencement

C’est aujourd’hui le Dimanche des Rameaux, le début de la Semaine sainte, et, à l’heure où j’écris ces lignes, les premières confréries ont commencé à égrener leur cortège dans les rues de Séville. À l’autre bout de la péninsule, dans mon petit village basque, je peux les énumérer et les imaginer. Le Dimanche des Rameaux a toujours été un jour particulier et, dès le matin, une certaine excitation est perceptible dans les rues de la capitale andalouse: la Semaine sainte commence enfin! C’est ce que j’avais appelé “l’émotion du commencement” quand j’avais fait mon terrain en 1988 et 1989 [1]:

Commémorant l’entrée triomphale de Jésus Christ dans Jérusalem, le Dimanche des Rameaux annonce la Passion, la mort et la Résurrection du Christ et fait débuter la Semaine sainte par des processions de palmes suivies de messes données dans la matinée au sein de chaque paroisse. Ainsi, dès neuf heures trente, les fidèles se rendent en famille à la Cathédrale, ou dans leur église paroissiale, et après une bénédiction des palmes qu’on leur a distribuées pour la procession, ils assistent à la messe. Mais le culte ne se limite pas à l’église: il déborde ensuite dans la rue, et tout au long de la matinée, Séville se métamorphose en un gigantesque temple, en une Jérusalem d’un autre temps, avec les palmes et les rameaux d’oliviers qui en fleurissent pour l’instant les quatre coins.

La ville apparaît comme particulièrement animée, non sans une certaine fébrilité, par ce que l’on pourrait appeler l’émotion du commencement. En effet, comme les sévillans attendent chaque année ce moment avec la même impatience, ils sentent que le grand rituel est imminent. Ces dernières semaines, au fur et à mesure que l’on montait les pasos le soir dans les travées des églises, l’excitation avait augmenté. En effet, depuis des mois,  on prépare les tuniques de ceux qui vont défiler, les costaleros s’entraînent à obéir à la voix du  capataz, on met au point la décoration florales des pasos et les orchestres répètent leur musique sur les bords du Guadalquivir. Tout doit être prêt. La Semaine sainte va désormais s’ouvrir et Séville va devenir un véritable et immense théâtre pendant les huit jours et nuits à venir, jusqu’au terme du Dimanche de Pâques.

Dès lors, après avoir assisté à la messe, les sévillans parcourent par milliers les rues de la ville, rameaux à la main, le tout dans une ambiance familiale et conviviale, et ils entreprennent de visiter les confréries dans leur temple pour admirer les Images que l’on a déjà montées sur le paso et qui sortiront dans le courant de l’après-midi jusque tard dans la nuit. Cette émotion du commencement correspond aussi à l’amorce du cycle de la Passion, où, en entrant dans Jérusalem, Jésus marche vers son destin.

La Semaine sainte commence donc. Chaque année, avec le retour du printemps, le rituel se reproduit. Avec cependant de légères variations, qui renforcent l’émotion du commencement, et qui correspondent à la tradition de l’étrenne (estreno), qui veut que chaque confrérie intègre régulièrement à son cortège quelques nouveautés, telles que de nouvelles broderies, de nouveaux insignes, ou même la restauration d’un détail d’une Image. Il s’agit donc pour les sévillans d’apprécier ces nouveautés, comme s’il s’agissait de jalons dans l’histoire en apparence immuable de la Semaine sainte.

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Cette année, pour confirmer cette émotion du commencement, le Dimanche des Rameaux coïncide avec l’inauguration du métro de Séville. On peut suivre les processions en direct sur le site du Correo de Andalucia, le quotidien local où la Semaine sainte 2009 fait bien évidemment l’objet de nombreux articles.

Neuf cortèges, qui correspondent à huit confréries différentes vont se succéder sur le chemin de la Cathédrale. La Petite Mule (la Borriquita) est la première procession à réaliser sa station de pénitence à la Cathédrale, avec un paso qui appartient à la Confrérie de l’Amour. Ce paso est un mystère anonyme du XVIIIème siècle qui représente l’entrée dans Jérusalem et Jésus est monté sur une petite mule, d’où le nom de Borriquita. Les pénitents qui précèdent le paso sont tous des enfants et des adolescents: vêtus de tuniques blanches ornées de la croix de saint Jacques, ils défilent en portant des palmes, encadrés par des celadores qui portent la tunique noire de la confrérie de l’Amour. Comme les parents accompagnent souvent les petits nazarenos, notamment en début de cortège, les sévillans ont l’habitude de prêter à cette procession un caractère nettement familial:

Située dans le centre-ville, la place du Salvador est noire de monde en ce début d’après-midi, les bars sont pleins à craquer, et c’est dans une ambiance de fête, bruyante et multicolore, avec des vendeurs ambulants de ballons de baudruche et des étals improvisés de bonbons, que l’on attend avec impatience la sortie du cortège, c’est-à-dire le coup d’envoi de la Semaine sainte dans le centre-ville. ce sont des familles entières qui se sont déplacées ici pour assister à la sortie du paso hors de la massive et baroque église du Salvador, les parents faisant plaisir à leurs enfants en leur montrant qu’il existe des enfants nazarenos. Et quand, à 15h45, la croix de guide se présente ur le portail de l’église, précédée par un premier orchestre, il faut voir tous les enfants endimanchés courir à travers la place et se frayer un passage pour pouvoir contempler en fait leur procession, celle qui est exclusivement composée d’enfants, et à laquelle ils s’identifient. La coutume veut d’ailleurs que les enfants-nazarenos distribuent des caramels aux enfant-spectateurs. Cette procession joue ainsi une fonction d’identification pour les petits spectateurs et une fonction d’initiation pour les petits pénitents. [1]

Après la Borriquita, les confréries vont se succéder sur le parcours officiel, qui va de la place de la Campana à la Cathédrale: Jésus Dépouillé (Jesús Despojado), La Paix (Paz), La Sainte Cène (Cena), Le Genêt (la Hiniesta), Saint Roch (San Roque), L’Étoile (la Estrella), L’Amertume (la Amargura) et l‘Amour (Amor).

Vous pouvez télécharger le programme de_la semaine sainte 2009 avec la description et les itinéraires des différentes processions.

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[1] Frédéric MAILLAUT, « Le Dimanche des Rameaux », in Ethnographie de la Semaine sainte de Séville, Université de Paris X -Nanterre, octobre 1989, 200 pages.

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Pour citer cet article:

Frédéric MAILLAUT, « Le Dimanche des Rameaux: l’émotion du commencement ». Mis en ligne sur ethnoLyceum le 5 avril 2009. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2009/04/05/le-dimanche-des-rameaux-lemotion-du-commencement/.

La Semaine sainte, un rituel vécu dans la rue

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La Semaine sainte est un rituel. Il est récurrent: chaque année, pendant la semaine qui précède Pâques,  c’est-à-dire à l’approche du printemps, les confréries de pénitence portent en procession leur Images sacrées à la Cathédrale. Ce rituel est composé de rites, c’est-à-dire des séquences et des actes précis, répétitifs et codifiés. Selon la classification de Marcel MAUSS, ce sont des rites positifs puisque les fidèles y participent activement à travers la dévotion, la prière ou la pénitence. Ainsi, les pénitents qui accompagnent l’Image du Christ en portant leur croix accomplissent un rite expiatoire. Les rites, associés entre eux,  cherchent à produire un ordre que toute interruption ou perturbation pourrait compromettre.  Le public, quant à lui, en assistant aux différentes processions, s’accapare symboliquement le rituel et lui donne son sens social. Chaque confrérie, en participant activement à ce rituel, produit et reproduit l’ordre social car la variabilité que l’on rencontre au sein des différents cortèges processionnels exprime la diversité de la société dans son ensemble. Mais comment ce rituel, organisé à l’échelle de la ville et qui transforme Séville en immense temple, est-il vécu dans la rue?

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1. Les confréries, agents du rituel dans l’espace urbain.

 

Du dimanche des Rameaux au dimanche de Pâques, cinquante huit confréries vont quitter leur temple, la chapelle où elles siègent, et sillonner la ville pour effectuer leur station à la cathédrale et, venant de quartiers différents, elles empruntent chaque fois des itinéraires qui leurs sont propres, avec des horaires précis, proclamés à l’avance lors du Chapitre de la Prise d’Heure (Cabildo de Toma de Horas, institué à la suite du Synode de 1604 qui visait à réglementer le déroulement de la Semaine sainte) que président des représentants du Prélat et du maire de Séville. Toutes les confréries doivent accéder à la cathédrale en passant les unes après les autres par le même parcours officiel (la carrera oficial). Dès lors, chaque après-midi, la municipalité interdit la circulation automobile dans le centre-ville, notamment autour de la place de la Campana et de la cathédrale, qui sont les deux extrémités du parcours officiel, ainsi que dans les quartiers visités par les processions. Une grue se charge de retirer les voitures dont le stationnement pourrait éventuellement gêner le passage d’un cortège.

À partir de la chapelle et du quartier où elle réside, chaque confrérie emprunte un itinéraire différent pour accéder à la cathédrale et en revenir. On peut néanmoins distinguer plusieurs phases que tous les parcours ont en commun:

 

1. Itinéraire aller

1.1. Sortie du temple

1.2. Traversée du quartier d’origine

1.3. Chemin vers le centre-ville

1.4. Accès au Parcours officiel

1.5. Parcours officiel

2. Itinéraire retour

2.1. Retrait du parcours officiel

2.2. Chemin de retour

2.3. Traversée du quartier d’origine

2.4. Entrée dans le temple.

Le parcours officiel débute place de la Campana, comprend ensuite la rue Sierpès (l’axe principal du centre-ville, une rue étroite et piétonne, très commerçante, où, à en croire Tirso de Molina, les compagnons de don Juan Tenorio allaient retrouver les femmes de petites vertus), la place San Francisco (située derrière l’hôtel de Ville), piis l’avenue de la Constitución qui mène à la porte Saint Michel de la Cathédrale. L’entrée des confréries sur la place de la Campana est contrôlée depuis 1918 par une tribune (la tribuna, que l’on surnomme el patíbulo), où des responsables du Conseil Général des Confréries et une représentation de l’autorité ecclésiastique veillent à l’ordre des processions et au bon accomplissement des horaires fixés. On parle de cruz en la Campana lorsque la Croix de guide, qui ouvre le passage de la confrérie, se trouve place de la Campana, au moment d’entamer le parcours officiel.

Le temps de passage d’une confrérie aux différents jalons de son parcours est en effet prévu à la minute près, et le non-respect de cet horaire peut occasionner des embouteillages entre deux confréries. Ainsi, des retards considérables sont parfois accumulés en fin de journée. […]

En tête de chaque procession, le diputado de cruz (un délégué chargé de croix) s’efforce de respecter les horaires prévus et donne en conséquence ses instructions au crucero qui porte la croix de guide : tout en lui rappelant l’itinéraire à suivre, il peut lui dire d’accélérer le pas, de patienter à un carrefour (et donc de baisser la croix en signe d’attente), etc. Il s’agit en effet d’être ponctuel, à l’heure, donc de ne pas perturber le bon déroulement du rituel, et les retardataires s’attirent les réprimandes du Conseil Général des Confréries. La presse locale, reflétant l’opinion publique, se montre d’ailleurs très pointilleuse sur la question, elle chronomètre l’arrivée des confréries sur la place de la Campana, et a l’habitude de commenter sévèrement le laisser-aller dans la conduite de certains cortèges. […]

Respecter les horaires, au moins jusqu’au passage à la Cathédrale, participe au bon accomplissement du rituel. Cependant, il n’est pas facile pour une confrérie de respecter ces horaires car le nombre de pénitents augmente chaque année et chaque cortège a tendance à passer par un même endroit du parcours officiel. Il en résulte que les confréries retournent dans leur temple à des heures beaucoup plus tardives qu’auparavant (entre deux et trois heures du matin). En outre, par rapport au début du vingtième siècle, elles effectuent plus tôt leur sortie du temple, si bien qu’elles restent beaucoup plus longtemps dans la rue (en moyenne sept ou huit heures, mais ce chiffre varie selon leur localisation, plus ou moins proche du parcours officiel et de la Cathédrale). Il est bien sûr difficile de respecter les horaires pour les confréries venant de quartiers excentrés, et qui parcourent parfois en une dizaine d’heures plus de huit ou neuf kilomètres à travers la ville ; aussi le Chapitre de la Prise d’heures fixe-t-il leur passage par le parcours officiel tôt dans l’après midi, quand les porteurs (costaleros) ne sont pas encore épuisés par le trajet : c’est le cas de confréries comme L’Avenir, Sainte Geneviève , Cerro de Aguila, et la Soif qui investissent la place de la Campana entre 17 et 18 heures (ce qui est le début de l’après-midi, juste après la sieste).

Si le parcours moyen des confréries est de 3 à 4 kilomètres, certaines couvrent plus de 8 kilomètres (Cerro de Aguila, la Soif et Sainte Geneviève) tandis que d’autres, qui résident dans le centre, font moins de 2,5 kilomètres (les Boulangers, la Mule, le Saint Enterrement). Indépendamment de la distance qu’elles doivent parcourir, la vitesse moyenne des cortèges est de 500 mètres à l’heure, mais certaines confréries sont plus rapides que d’autres: Cerro de Aguila et la Soif le sont par nécessité parce qu’elles viennent de loin, tandis  que la Solitude de San Lorenzo, la Vraie Croix, la Cinquième Angoisse ou le Linceul Sacré justifient leur réputation de confréries sérieuses en gardant un rythme soutenu. À l’inverse, les confréries de quartier populaires comme les Gitans, le Genêt ou l’Espérance Macarena sont beaucoup plus lentes: la cadence des confréries reflète ainsi le contraste de la fête et de la pénitence propre à la Semaine sainte.

L’enthousiasme de la foule peut parfois ralentir la progression d’un cortège: les gens se pressent devant les pasos pour contempler les Images et un public trop dense peut gêner la progression des pénitents, comme quand la confrérie du Silence, le vendredi à une heure du matin, ne peut pas accéder à la place de la Campana tant la place du Duc est noire de monde.

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2. Le public.

La semaine sainte est un rituel balisé dans le temps et l’espace aussi bien pour les confréries que pour les sévillans, lesquels souvent prennent des congés dès le début de la semaine pour assister aux différentes processions -le triduum des jeudi, vendredi et samedi est en effet férié. En outre, la Semaine sainte attire chaque année davantage de touristes. Si bien que dès l’après-midi, une foule immense envahit les rues du centre-ville, et pour voir les confréries, les gens vont alors adopter un certain type de comportement : rester sédentaire en un endroit qui permette la contemplation de toutes les processions (le parcours officiel ou la sortie de la Cathédrale), ou bien participer activement et changer constamment d’endroit., à la recherche de l’ambiance spécifique de chaque cortège.

Les rues du parcours officiel (Sierpès, puis avenue de la Constitution) sont couvertes de chaque côté de chaises numérotées à louer quotidiennement auprès d’un employé municipal appelé sillero ou parcelista. Pour l’occasion, des tribunes en bois ont été également installées sur la place de la Campana et surtout sur la place San Francisco, où on les appelle palcos: quand ce ne sont pas des touristes, ce sont surtout des notables qui viennent s’y asseoir, essentiellement pour s’afficher.

Certains endroits du parcours officiel sont plus recherchés que d’autres, par exemple parce qu’ils offrent un meilleur point de vue, ou parce qu’ils seront à un moment donné le théâtre d’une saeta (ces oraisons jaculatoires que l’on chante sur le passage des Images), si bien que le prix des places, fixé par la Municipalité, varie selon les secteurs et les jours : la place de la Campana, plus intéressante, est davantage recherchée, la Madrugada (l’aube du vendredi), le Dimanche des Rameaux et le Jeudi saint sont les jours les plus fameux et les plus chers.

Cependant, nombreux sont les sévillans qui préfèrent arpenter la ville à la recherche des confréries. Et munis d’un programme indiquant les différents parcours et horaires, ils rejoignent tel paso à tel coin de rue, courent d’une rue à l’autre pour ne pas manquer le passage d’un cortège, ou affluent en masse sur telle place pour assister à une sortie du temple.

Dès lors, la Semaine sainte apparaît inévitablement pour le spectateur comme une lutte contre l’espace et le temps, et chacun se trouve obligé d’établir son propre programme, c’est-à-dire de déterminer les sorties et les entrées qui méritent d’être vues, choisir les meilleurs endroits qui se prêtent à la contemplation des pasos, savoir que l’on pourra entendre une saeta, etc. puis sillonner la ville en conséquence. Les sévillans ont leurs rues, leurs places et leurs carrefours préférés, et en dehors du parcours officiel, ils ont l’habitude d’investir toujours certains endroits bien particuliers de Séville quand ceux-ci sont visités par un cortège. En parlant avec les Sévillans ou en évaluant la densité de spectateurs, on remarquera l’attrait que suscitent les vieux quartiers historiques du centre-ville ou les quartiers qui ont une identité bien marquée. Assister à la Semaine sainte est ainsi pour le sévillan un exercice de mémoire et d’introspection. [...] Les endroits pittoresques, comme le pont Isabel II (qui relie le centre au faubourg de Triana, situé à l’ouest de l’autre côté du Guadalquivir), les parcs (De Maria Luisa ou encore les Jardins de Murillo), etc. sont également très recherchés, comme les places du centre-ville qui sont des points de repères intéressants. Elles sont généralement noires de monde, d’autant plus que plusieurs confréries peuvent s’y succéder dans une même journée : la Place Neuve (face à l’hôtel de ville), la place de Saint Sauveur (dans le centre, dominée par une église de style churrigueresque), la place du Duc (à deux pas du parcours officiel, où certains cortèges attendent parfois leur tour pour entrer sur la place de la Campana, quand les confréries précédentes ont accumulé du retard), la place de l’Incarnation (à l’est de la Campana), la place du Triomphe (entre la cathédrale et l’alcazar, que traversent les confréries allant vers le sud et l’est de la ville), la place de Pilate ou encore la place du Christ de Burgos…

De façon plus générale, sur le passage d’une procession, la foule est toujours beaucoup plus dense aux abords du temple de la confrérie, c’est-à-dire au départ ou à l’arrivée du cortège. Ensuite, elle reste dense dans le quartier d’origine puisque, souvent, la procession exprime l’identité du quartier. Le chemin vers le centre-ville et vers la place de la Campana constitue un moment intermédiaire et attire moins de spectateurs. Après ce temps creux, le public redevient évidemment nombreux le long du parcours officiel jusqu’à la sortie de la Cathédrale, par la place de la Vierge des Rois qui est noire de monde. Enfin, le retour de la confrérie vers son temple a en général beaucoup de succès: les sévillans sont plus disponibles en soirée et, le rituel ayant été accompli avec le passage à la Cathédrale, la confrérie peut prendre son temps et faire durer le plaisir quand elle revient dans son quartier d’origine.

Ayant établi leur propre itinéraire, les sévillans passent donc chaque après-midi et chaque soirée à courir d’un quartier à l’autre pour assister au passage des cortèges qu’ils affectionnent le plus. Comme il est impossible de tout voir en même temps, ils doivent orienter leur choix vers les confréries avec lesquelles ils ont davantage d’affinités (parce qu’elles résident dans leur quartier, parce que des membres de leur famille sont confrères, parce qu’ils vouent une dévotion particulière aux Images titulaires ou tout simplement parce que les pasos sont particulièrement impressionnants). De plus, chacun s’intéresse aux caractéristiques du cortège et, grâce à la presse locale, il connaîtra les différents orchestres, les capataces qui dirigent les costaleros, les nouveaux éléments (candélabres, manteau de la vierge, insignes, pièces d’orfèvrerie) intégrés aux pasos. Une véritable tradition orale est entretenue autour de chaque confrérie : des anecdotes et des récits qui sont répétés chaque année.

Il faut donc passer d’une confrérie à l’autre sans perdre de temps et surtout en évitant d’être cerné et immobilisé par les cortèges de pénitents. Certains coins de rue sont entièrement embouteillés parce que l’on appelle une bulla, c’est-à-dire une cohue impossible à traverser, qui se forme sur le passage d’une confrérie, notamment quand les gens s’agglutinent devant un paso à l’arrêt pour en admirer les Images. Les bullas les plus denses sont généralement provoquées par la sortie du temple. Ainsi, il serait totalement irréaliste de vouloir assister à la sortie de confréries comme l’Étoile, Saint-Étienne, le Marché aux Puces ou le Silence sans subir une bulla : la cohue est à chaque fois inévitable. Avec la proximité du parcours officiel, où toutes les confréries convergent, les alentours de la place de la Campana sont constamment encombrés pendant toute la Semaine sainte, mais d’autres endroits de Séville sont également propices aux bullas et ce sont bien évidemment ceux que préfèrent les sévillans : la place de l’Alfalfa, la rue Arfe (après un passage délicat par la Poterne de l’Huile, une porte monumentale percée en 1573 dans l’ancienne muraille de la ville), ou encore le mardi les petites rues du quartier de Santa Cruz. C’est pendant la Madrugada, la matinée du vendredi saint, entre minuit et midi) que les bullas sont les plus importantes et les plus nombreuses, à tel point que l’on peut parfois mettre une heure pour parcourir une centaine de mètres.

Quand ils sont pris –englués- dans une bulla, les sévillans savent marcher sans se piétiner les uns les autres, la meilleure attitude consistant alors à se laisser porter par la cohue et s’abandonner complètement aux courants qui animent brusquement la foule dès que le paso est passé. Vouloir résister à cette marée humaine n’entraînerait que des échauffourées. Il est même nécessaire de savoir respirer dans une bulla, pour ne pas se sentir oppressé. Enfin, et c’est inévitable, de nombreux pickpockets se mêlent à la multitude pour exercer leurs activités peu catholiques.

Comme cette course à travers la ville est épuisante, les sévillans prévoient les bars où ils pourront s’arrêter entre deux processions, pour boire une bière, un verre de Manzanilla ou de vino tinto, accompagné de tapas, ces petites amuse-gueules qui permettent de rester en formes : jambon, chorizo, lomos (fines tranches de porc), fromage, olives, tortillas, albóndigas, pescaíto frito, etc. On mange également des torrijas, traditionnel gâteau de Pâques à base de pain, d’œuf, de miel et de vin blanc. Ainsi, tout au long de la semaine, les bars qui se trouvent sur le passage des confréries sont littéralement pleins à craquer, si bien que les consommateurs sont souvent obligés de sortir dans la rue, leur verre à la main. Et bien sûr, la Semaine sainte constitue le principal sujet de conversation : on commente abondamment les différentes processions de la journée et on consulte le programme pour décider de l’endroit où voir la prochaine confrérie.

Les pasos de Christ, qu’il s’agisse d’un mystère, d’un chemin de croix ou d’un crucifié, suscitent généralement une ambiance plus recueillie, à al fois plus introvertie et plus statique, et de nombreux spectateurs se signent ou murmurent une prière, tandis que l’Image de la Vierge donne ensuite l’occasion d’exprimer sa ferveur avec une certaine animation : on l’interpelle, on applaudit sa marche au rythme de l’orchestre, on lui lance des compliments à profusion (piropos) et on se presse devant son paso pour la contempler. De temps en temps, sur le passage d’un paso, un cantaor installé sur un balcon envoie une saeta (littéralement : une flèche) à l’Image. Le cortège interrompt sa marche pour l’écouter et la foule rassemblée dans la rue observe un silence profond. […]

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Pour citer cet article:

Frédéric MAILLAUT, « La semaine sainte, un rituel vécu dans la rue », in Ethnographie de la Semaine sainte de Séville, Université de Paris X -Nanterre, octobre 1989, 200 pages. [Mis en ligne sur ethnoLyceum le 31 août 2008]. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/08/31/la-semaine-sainte-un-rituel-vecu-dans-la-rue/

La fête de l’Assomption

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Le 15 août, les catholiques ont l’habitude de fêter l’Assomption, qui célèbre l’élévation au ciel de la Vierge Marie. Cette journée, fériée dans un certain nombre de pays, est l’occasion de manifestations variées en l’honneur de la Vierge. Ainsi, à Séville, on porte la Vierge des Rois en procession autour de la Cathédrale (photo ci-dessus). Cette Vierge de style gothique, qui tient l’enfant Jésus sur ses genoux et qui trône depuis 1579 dans la Chapelle Royale de la Cathédrale, est la patronne de l’Archidiocèse de Séville. On l’appelait également jadis Notre Dame d’Août et l’on raconte qu’elle fut offerte par Saint Louis à Ferdinand III, le roi qui reconquit Séville. [1] La Reconquête est souvent une référence, presqu’un mythe fondateur, plus ou moins conscient, qui a donné par le passé sa vitalité aux fêtes religieuses en Espagne.

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Comme à Séville, on organise dans toute l’Espagne des processions pour célébrer l’Assomption. Le Pays basque, à l’autre bout de la péninsule, n’échappe pas à la règle. Ainsi, par exemple, à Aretxabaleta, en Gipuzkoa, le 15 août est l’occasion chaque année des “Andramaixak“, fêtes patronales dédiées à la Vierge qui durent 3 jours. Brusquement, la petite ville qui était déserte retrouve son animation: nombre d’habitants d’Aretxabaleta ont en effet l’habitude de revenir de vacances à ce moment pour assister aux fêtes. Une messe est donnée et une procession parcourt les rues du centre avec l’Image de la Vierge portée sur son brancard (voir photo ci-contre). Mais l’aspect religieux semble être devenu un prétexte à la fête et le programme des festivités reflète ce processus de laïcisation: concerts, tournoi de pelote, course cycliste, sokamuturra (vachettes dans la rue principale qui fut le théâtre de la procession) et repas populaire. Il est également intéressant de voir que ces fêtes ont pris un caractère nettement politique: l’honneur est rendu au drapeau basque (photo ci-dessous), des banderoles avec des slogans revendiquant l’indépendance sont tendues dans le centre-ville, et les txosnas, des stands débitant des boissons, véhiculent à la fois une esthétique et un message radical. Ces fêtes ne se résument donc pas à leur signification religieuse: elles sont l’occasion de fêter le pueblo (à la fois le village et le peuple) et participent ainsi à la célébration de l’identité du village.

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Mais revenons à l’Assomption: d’où vient cette fête? Les Évangiles ne disent rien sur la fin de vie de Marie. Une tradition rapporte que l’Assomption aurait eu lieu à Éphèse, où la Vierge semble avoir vécu ses dernières années. Quoi qu’il en soit les catholiques ont adopté cette croyance avec ferveur, au point qu’en France Louis XIII avait fait du 15 août la fête nationale. Napoléon Ier lui substitua même une éphémère « Saint Napoléon ».

Alors, pourquoi cette fête et pourquoi cette date?

Il faut remonter au Moyen-âge et notamment à l’époque où l’Espagne était musulmane pour trouver une explication. Sous l’autorité des Abbassides, à partir du VIIIème siècle, différents savants arabes s’attaquèrent à la traduction en arabe des principales oeuvres scientifiques sanscrites, syriaques ou grecques. Les Califes, qui s’intéressaient particulièrement au savoirs des Grecs, finançaient généreusement les traducteurs à condition qu’ils consacrent leur travail aux sciences exactes: c’est ainsi que furent traduits l’Almageste et les Éléments d’Euclide ou encore les textes médicaux d’Hippocrate et de Galien.

Traduire fidèlement est une tâche ardue, voire impossible . Pour éviter l’écueil du “traduttore, traditore“, les traducteurs arabes essayaient de réunir et de comparer toutes les versions possibles d’une même oeuvre, ce qui contribua à l’essor des grandes bibliothèques arabes telle celle de Cordoue. Les textes arabes passèrent ensuite, surtout à partir du XIIème siécle, entre les mains de traducteurs latins. L’inventaire par matière de ces traductions latines nous confirme l’intérêt pour ce que l’on considérait alors comme des sciences exactes: mathématiques, astrologie et astronomie représentent la moitié des ouvrages traduits.

Les traducteurs pouvaient avoir des difficultés dans leur traduction en latin et utilisaient même parfois une langue intermédiaire, comme Gérard de Crémone, Michel Scot, Daniel de Morley ou Hermann l’Allemand. Ils se livraient parfois à une lecture trop rapide des textes arabes et les abordaient avec des idées préconçues, voulant parfois trouver des références au christianisme, si bien qu’ils pouvaient commettre des erreurs. Ainsi, comme nous l’explique Juan VERNET dans son excellent essai Ce que la culture doit aux Arabes d’Espagne [2], en traduisant le Kitâb al-madkhal al-Kabîr d’Albumasar, Jean de Séville (manuscrit ci-contre) et Hermann de Carinthie vont entretenir la confusion entre la Vierge Marie et la constellation de la Vierge:

“C’est à ces désirs inconscients que Virgile dut l’estime où le tint la Chrétienté -on lui attribuait une églogue messianique- de même que l’astrologue musulman Albumasar. De fait: en traduisant le Kitâb al-madkhal al-Kabîr (introductorium majus) d’Albumasar, Jean de Séville (1133) et Hermann de Carinthie (1140) lui font dire, au passage du livre 6 qui traite des décans astrologiques de la constellation de la Vierge, des choses étrangères à l’esprit de l’auteur. [...]

Ce texte ainsi compris préfigurait l’Assomption de la Vierge: il rendit plus tolérable la lecture de textes musulmans, fut incorporé dans le Roman de la Rose et contribua probablement à fixer au 15 août la commémoration de la fête.”

Et voilà: une mauvaise interprétation d’un texte arabe d’astrologie par des traducteurs latins médiévaux est à l’origine de la date à laquelle on fête l’Assomption.

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[1] SANCHEZ GORDILLO Alonso (1561-1644), Religiosas estaciones que frequenta la devoción sevillana (observaciones de Alonso Sanchez Gordillo, natural de Sevilla, Abbad maior de la Universidad de beneficiados de dicha ciudad), Bibliothèque Colombine, Séville, cote 82-5-24. Le manuscrit consulté est une copie de 1707.

[2] VERNET Juan. Ce que la culture doit aux Arabes d’Espagne, Paris, La Bibliothèque arabe Sindbad, 1985, 461 pages.

Une typologie des confréries de semaine sainte

Peut-on établir une typologie des confréries de Semaine sainte? Quelles étaient les motivations des confrères quand ils fondaient une confrérie? Ces confréries ont-elles une signification sociale?

À Séville, comme ailleurs en Espagne, la finalité manifeste des confréries de semaine sainte est religieuse: il s’agit de célébrer le culte des Images titulaires, mais aussi cultiver la vie spirituelle des confrères et assister les nécessiteux. Toutes les confréries partagent ces mêmes objectifs qui, clairement définis par les Règles et conformes au droit canonique, constituent ce que Claude LÉVI-STRAUSS appelle un modèle conscient [1]: les motivations religieuses suffisent en effet à expliquer et à perpétuer l’existence des confréries.

Cependant, au delà de ce caractère explicitement religieux, il existe des fonctions latentes, plus profondes, qui sont déterminantes si l’on veut pénétrer la signification sociale de chaque confrérie. En intégrant l’individu au sein d’un groupe bien particulier, la confrérie lui offre en effet un cadre pour l’apprentissage des relations sociales: elle lui suggère symboliquement sa place dans la société et favorise ainsi une meilleure sociabilité.

En premier lieu, le confrère se définit à l’intérieur de la confrérie. Ainsi chaque confrérie élit un Conseil (cabildo), c’est-à-dire un noyau actif de confrères qui, le plus souvent constitué d’individus d’âge mûr issus de la catégories sociales plus favorisées, se distingue du reste des confrères, lesquels, plus jeunes et d’un milieu plus modeste, se contentent de participer aux différents cultes. Ensuite, la confrérie se définit pa rapport à la société, et c’est ce que Isidoro MORENO NAVARRO appelle le niveau d’identification socio-culturelle [2]: si la confrérie représente une composante précise de la société (un métier, une classe, un quartier, une nationalité et une race), on parlera d’une identification par groupe. C’est le cas des confréries de pénitence de Séville: combinées ensemble, elles symbolisent l’ensemble de la société urbaine dans sa diversité. Chaque groupe est ainsi intégré à la vie sociale à travers un même rituel et à travers la dévotion à des Images titulaires.

De façon à saisir les fonctions inconscientes des différentes confréries, Isidoro MORENO NAVARRO a proposé un modèle structural [2]. Ce modèle est construit à partir à partir de deux critères, les conditions d’appartenance à la confrérie et le mode d’intégration, qui reflètent les relations sociales et rendent manifeste la structure sociale.

1/ Les conditions d’appartenance à la confrérie. Certaines confréries réglementent leur accès en exigeant que les confrères appartiennent à une catégorie sociale précise: on parle alors de confréries fermées. Il peut arriver que certaines confréries, particulièrement restrictives, ne se contentent pas de poser des conditions sociales et fixent un nombre maximum de confrères: il faut attendre qu’une place se libère pour s’inscrire. L’appartenance à la confrérie est généralement volontaire, mais la succession d’un parent, l’exercice d’un métier ou tout simplement la naissance dans une communauté déterminée suffisent parfois à rendre l’inscription automatique. Les confréries ouvertes sont moins exclusives: chacun peut choisir librement de les incorporer, à la seule condition bien sûr d’être accepté par les membres. Dans ce cas, la tradition familiale, des liens d’amitiés avec des confrères, ou le voisinage dans un même quartier, sont autant de raisons explicites qui poussent un individu à se diriger vers telle ou telle confrérie plutôt que telle autre du même type.

2/ Le mode d’intégration. En recrutant des individus d’une même catégorie sociale, une confrérie aura un mode d’intégration horizontal: elle est homogène. Les différences et les rivalités qui peuvent surgir entre plusieurs confréries de ce type reflètent la segmentation sociale de la communauté et peuvent exprimer les tensions sociales. Au contraire, les confréries verticales permettent l’intégration d’individus issus de différentes strates sociales.

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Ainsi, quand on se penche sur l’origine des confréries de Semaine sainte, on peut distinguer plusieurs types de confréries.

D’abord, les confréries liées à un corps de métier, que l’on peut qualifier de professionnelles ou de corporatives. Ce sont des confréries explicitement religieuses composées d’individus exerçant un même métier, c’est-à-dire appartenant à une même corporation (gremio), quelle que soit leur position hiérarchique. Il s’agit donc de confréries fermées, étant donné que leur accès est réservé aux seuls membres de la corporation, et verticales, puisqu’elles intègrent aussi bien les patrons que les apprentis. Cependant, l’organisation interne de ces confréries reflète le plus souvent celle du métier représenté. À Séville, une tradition orale, relayée et entretenue par des auteurs tels que José BERMEJO Y CARBALLO et Juan CARRERO RODRIGUEZ, laisse entendre qu’un certain nombre de confréries de pénitence fut de type corporatif ou professionnel: Le Couronnement (métiers de la cire), L’Étoile (potiers, débardeurs), l’Expiration (orfèvres), L’Entrée dans Jérusalem (mesureurs de la Halle au blé), Les Trois Nécessités (tonneliers), L’Oraison du Jardin des Oliviers (armateurs), Le Linceul Sacré (écrivains publics, gendarmes, métiers de la soie), La Bonne Fin (tanneurs), L’Espérance de Triana (céramistes, pêcheurs), L’Arrestation (boulangers), Montserrat (tisserands), Les Trois Chutes (cochers) et Les Adieux (poissonniers). [...]

Ensuite, les confréries de classe réunissent des personnes appartenant à une même classe sociale, généralement des hidalgos ou des gens de condition élevée: leur mode d’intégration est donc horizontal. On peut considérer que ces confréries sont fermées puisque leur accès reste subordonné à un certain nombre de conditions [3]. Des confréries de ce type existent à Séville depuis la reconquête de la ville en 1248. Ainsi, les nobles intègrent de préférence les confréries de l’Ancienne ou de la Solitude de Saint Laurent. [...] Ces confréries, qui représentent les classes élevées de la société, auxquelles on peut ajouter le Silence, la Vraie Croix et le Grand Pouvoir, se distinguent par des cultes et des processions à la fois plus solennels et esthétiquement plus riches: En outre, elles réalisent avec régularité leur station de pénitence à la Cathédrale: cette constance reflète une stabilité économique et politique propre à ce genre de confréries.

Les confréries de représentation ethnique ou régionale. Ces confréries, qui réunissent les personnes d’une même race (Noirs, Mulâtres, Gitans) ou d’une même région (Catalans, Aragonnais), sont fermées puisqu’elles fixent des conditions d’appartenance à une identité culturelle. En revanche, le mode d’intégration varie selon la communauté. Ainsi, la confrérie de Montserrat, composée de Catalans, est une confrérie verticale dans la mesure où, liée à la corporation des tisserands, elle intègre des personnes de niveaux différents. Les confréries regroupant des Noirs sont quant à elles horizontales puisqu’elles sont exclusivement composées d’esclaves. Les esclaves étaient nombreux à Séville: en 1565, on en recensait 6327 pour 109015 habitants (soit 6 % de la population), qui étaient pour la plupart des Noirs (qui venaient d’Afrique via le Portugal) et des Mulâtres, bien que l’on trouvât aussi des Arabes et des indigènes des Iles Canaries. Quand ils ne vivaient pas chez leur maître, où ils étaient employés comme cuisiniers, valets ou portiers, ils étaient installés dans des quartiers extra muros (San Bernardo et San Roque, où l’hôpital des Anges les accueillait) ainsi que dans les paroisses de Santa María la Mayor et San Ildefonso. Aussi n’est-ce pas un hasard si la confrérie Présentation de Notre Dame, dite des Mulâtres, se trouvait dans cette dernière paroisse. [...] La confrérie des Gitans, ou des Nouveaux Castillans fut créée en 1753, alors que les Gitans faisaient l’objet de persécutions: l’appartenance à la confrérie et la participation à la procession de Semaine sainte était le meilleur moyen de préserver la cohésion du groupe tout en s’intégrant auprès des espagnols de souche. Cette confrérie conserve aujourd’hui toujours la même vigueur et la même signification. Pour conclure, ces confréries de représentation ethnique répondent à une double nécessité: à un niveau collectif, elles encouragent la christianisation des minorités ethniques, de façon à les assimiler mais aussi à les contrôler, et à un niveau individuel, en s’installant au sein d’hôpitaux et en participant aux différents rituels, elles permettent aux membres de la communauté d’être socialement protégés et reconnus. fm

Enfin, les confréries de quartier n’ont d’autre fonction que de représenter le quartier où elles sont implantées. Au moment de leur fondation, les confréries, tenues selon le droit canonique de résider dans des églises ou oratoires ouverts au public, étaient souvent rattachées à un couvent ou à un établissement hospitalier. La réduction du nombre des hôpitaux décrétée en 1587 ayant contraint de nombreuses confréries à déménager pour des couvents ou des églises paroissiales, certaines d’entre elles décidèrent de s’installer de façon autonome. La recherche d’un certain prestige, conforme à l’esprit baroque, les encourage dès le début du XVIIIème siècle à faire construire leur propre chapelle. Dès lors, elles vont avoir tendance à s’enraciner dans leurs quartiers respectifs. [...] Aujourd’hui, c’est le modèle qui domine: la confrérie représente son quartier de résidence puisqu’elle se compose essentiellement de personnes qui y vivent. La confrérie de quartier est une confrérie ouverte et, si l’on considère que chaque quartier est socialement homogène, elle est plutôt horizontale. S’il existe des différences sociales au sein d’un même quartier, elles se reflètent dans l’organisation interne et la hiérarchie de la confrérie. Ajoutons que le lieu de résidence n’est jamais une condition requise pour intégrer la confrérie: c’est une opportunité qui rassemble les confrères. On trouve bien sûr ce type de confréries dans des quartiers à forte personnalité, tels que Triana ou la Macarena, c’est-à-dire des quartiers conscients et fiers de leur identité, et, aujourd’hui, les différences sociales d’un quartier à l’autre s’expriment au sein de la semaine sainte à travers les cortèges processionnels: les confréries des quartiers populaires sont plutôt exubérantes tandis que celles des quartiers bourgeois cultivent une certaine austérité. Ce contraste de la fête et de la pénitence correspond en fait à une inversion symbolique de la réalité sociale.

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[1] LÉVI-STRAUSS Claude. Anthropologie structurale, Paris, Pocket, 2003, 480 pages.

[2] MORENO NAVARRO Isidoro. Cofradías y hermandades andaluzas, Séville, Bilblioteca de la Cultura Andaluza, 1985, 215 pages.

[3] Bien que ces confréries exigent de leurs membres qu’ils occupent un certain rang social, Isidoro MORENO NAVARRO les considère cependant comme des confréries ouvertes dans le sens où elles laissent les membres libres de s’inscrire dans la confrérie de leur choix.

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Pour citer cet article:

Frédéric MAILLAUT, « Une typologie des confréries de semaine sainte », in Histoire sociale d’une confrérie de Semaine sainte de Séville: la confrérie du Gran Poder, EHESS, septembre 1992, 68 pages. [Mis en ligne sur ethnoLyceum le 11 août 2008]. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/08/11/une-typologie-des-confreries-de-semaine-sainte/

Les confréries baroques de semaine sainte

On a l’habitude d’entendre dire que certaines confréries de semaine sainte sont baroques. Qu’est-ce qu’une confrérie baroque? Juan CARRERO RODRIGUEZ, dans son Diccionario cofrade [1] définit la confrérie baroque selon des critères purement esthétiques, comme étant une confrérie qui, encore de nos jours, adopte le style baroque (c’est-à-dire une liberté des formes, de grands contrastes entre l’ombre et la lumière, une profusion d’ornements, une prédilection pour le grandiose) pour toutes ses broderies, son orfèvrerie, ses sculptures sur bois et son imagerie. José SANCHEZ HERRERO [2], quant à lui, préfère situer la confrérie baroque dans une perspective historique: ayant acquis son caractère entre 1570 et 1750, elle intervient en effet après la confrérie médiévale (1250-1450), qui n’est pas encore pénitentielle, et la confrérie de sang (1450-1570), et elle précède la longue période de crise qui affectera les confréries à partir du règne de Carlos III (1759-1783) et qui se terminera seulement après la guerre civile, vers 1940, avec l’apparition de confréries dites néo-baroques.

La confrérie du Grand Pouvoir est une confrérie baroque. En effet, cette confrérie, pourtant ancienne, fondée en 1431 par le duc de Medina Sidonia, n’est devenue une confrérie de pénitence qu’en 1570, avec l’approbation de nouvelles règles: son style processionnel se met en place tardivement, à la fin du XVIème siècle, et il manifeste déjà ce goût pour l’apparat qui caractérise l’esprit baroque. Ainsi, le chapitre XXI des règles de 1570 prévoit un cortège où l’austérité n’est plus tout-à-fait de mise: un assistant, que l’on appelle muñidor, ouvre la marche en faisant sonner une petite cloche, suivi de vingt quatre enfants de choeur avec leur croix, puis un étendart noir avec une croix et seize bastones (perches en bois tenues verticalement en signe d’autorité et terminées par une sorte de médaille); ensuite vient le premier paso avec l’Image de Jésus du Grand Pouvoir (Jesús del Gran Poder, photo ci-dessous) portant sa croix sur l’épaule, puis le second, avec les Images de Notre Dame du Tourment (Nuestra Señora del Traspaso) et de saint Jean; le tout étant accompagné d’une chorale, de vingt quatre prêtres, de deux trompettes et de deux assistants avec des corbeilles pour y recueillir des aumônes ainsi que la cire des bougies; enfin, un confrère avec un crucifix ferme le cortège.

À l’instar de la confrérie du Grand Pouvoir, dès la fin du XVIème siècle, les confréries abandonnent le caractère austère des processions d’antan et s’appliquent à déployer un maximum de pompe et de magnificence. Elles commandent de nouvelles Images auprès de sculpteurs tels que Juan Bautista VAZQUEZ (auteur du Christ de Burgos, 1573), Marcos CABRERA (le Christ de l’Expiration, 1575), Jeronimo HERNANDEZ (Jésus des Peines, 1582), et un peu plus tard, Juan MARTÍNEZ MONTAÑES (Jésus de la Passion, 1610), Francisco de OCAMPO (Jésus le Nazaréen, 1609-1610), ou encore Juan de MESA (le Christ de l’Amour, 1618). C’est d’ailleurs ce dernier artiste qui se voit confier en 1620 la tâche d’un nouveau Christ pour la confrérie du Grand Pouvoir [...]. Dès lors, les Images ne sont plus anonymes et c’est ainsi que le dernier tiers du XVIème siècle voit l’émergence de l’école sévillane de sculpture qui influencera ensuite toute l’esthétique de la Semaine sainte.

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À gauche, Juan MARTÍNEZ MONTAÑÉS, par Diego VELÁZQUEZ (1635) et, à droite, son Christ de la Passion (1610).

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C’est également à la faveur de l’esprit baroque qu’apparaissent les premiers mystères (misterios), c’est-à-dire des pasos beaucoup plus ambitieux, comprenant plusieurs personnages et mettant en scène un épisode précis de la Passion du Christ: Jeronimo HERNANDEZ compose ainsi l’Oraison du Jardin des Oliviers (1578) et les Sept Paroles (1582) tandis que Marcos CABRERA signe les Trois Chutes (1595). Ce type de paso atteint son apogée au XVIIème siècle avec, entre autres, la Conversion du Bon Voleur (1619), de Juan de MENA, la Sentence (1654) de Felipe MORALES y NIETO, la Descente de la Croix (1659) de Pedro ROLDÁN qui réalise également avec sa fille Luisa la spectaculaire Installation de la Croix (1687).

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À gauche, la Descente de la Croix (1659) et, à droite, l’Installation de la Croix (1687), de Pedro ROLDÁN.

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L’Image de la Vierge, qui profite de la même évolution esthétique, voit son style se définir: elle est désormais vêtue d’un manteau de brocart, coiffée d’une couronne et parée de bijoux, et quand elle sort en procession, elle est abritée par un dais [...]

Les processions sont réalisées dans une ambiance de fête, si bien que l’archevêque de Séville don Fernando NIÑO DE GUEVARA convoque un synode dès 1604 pour réglementer le déroulement de la Semaine sainte et remédier au désordre: on recommande aux confrères d’aller en procession avec beaucoup de dévotion et de retenue, leurs habits sont largement définis, les flagellants sont tenus de garder le visage couvert et l’on indique la nécessité de prévoir les itinéraires et les horaires des différents cortèges, sachant que les processions auront lieu du mercredi saint après dîner jusqu’au crépuscule du Vendredi soir. Cependant, malgré toutes ces dispositions, certaines confréries, toujours à la recherche d’un plus grand prestige, prennent l’habitude d’augmenter le nombre de confrères en louant les services de flagellants. Cette pratique est interdite en 1623.

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[1] CARRERO RODRIGUEZ Juan. Diccionario cofrade, Séville, Hermandad y Cofradía de Nazarenos de Nuestro Padre Jesús de las Penas y María Santísima de los Dolores, 1980, 302 pages.

[2] SANCHEZ HERRERO José. «Las cofradías de semana santa de Sevilla durante la modernidad: siglo XV a XVII», in Las cofradías de Sevilla en la modernidad, Universidad de Sevilla, 1991, 279 pages.

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Pour citer cet article:

Frédéric MAILLAUT, « La confrérie baroque », in Histoire sociale d’une confrérie de Semaine sainte de Séville: la confrérie du Gran Poder, EHESS, septembre 1992, 68 pages. [Mis en ligne sur ethnoLyceum le 11 août 2008]. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/08/11/la-confrerie-baroque/

L’origine des confréries de pénitence à Séville

Le bon déroulement de la Semaine sainte de Séville est essentiellement l’œuvre des confréries de pénitence : il s’agit d’associations de fidèles, dont la principale raison d’exister est de célébrer publiquement le culte de leurs Images sacrées. Mais quelle est l’origine historique de ces confréries ?

Comme José SANCHEZ HERRERO l’a expliqué [1], de nombreuses confréries, avec parfois des motivations très différentes, coexistaient à Séville dès le milieu du XIIIème siècle, c’est-à-dire depuis la Reconquête de la ville par Fernando III. Cependant, les confréries de pénitence n’apparaissent qu’au XVIème siècle et, bien que certaines d’entre elles aient hérité du nom d’une confrérie qui existait précédemment, elles appartiennent à un nouveau type de confréries. L’émergence de ces confréries, avec leurs Images que l’on porte en procession pendant la Semaine sainte et leurs longues files de flagellants, correspond en effet à une évolution du sentiment religieux longue de plusieurs siècles et inhérente aux mutations politiques, économiques, sociales, psychologiques et culturelles.

1. L’essor du culte à la Passion du Christ.

Les catastrophes et souffrances qui s’abattent sur l’Europe aux XIVème et XVème siècles ont d’énormes conséquences sur la psychologie collective : elles engendrent un sentiment d’angoisse qui va se manifester tout naturellement à travers la religion. Ainsi, à Séville, la population est régulièrement frappée par:
-des épidémies de peste (1349-1350, 1364, 1374, 1383);
-des épidémies de variole, de grippe ou de fièvre typhoïde (1400, 1413, 1422, 1440-1442, 1447, 1458, 1467, 1481, 1485, 1488);
-de nombreuses famines, parfois très dures (1302, 1311, 1343, 1355-1356, 1375, 1400, 1413, 1423, 1435, 1444, 1448, 1459, 1467-1469, 1473, 1482, 1485);
-ainsi que des intempéries (mauvais temps, crue du Guadalquivir et tremblement de terre de 1373, tremblement de terre de 1394 et énorme crue de 1435).
Cette répétition de catastrophes, commune à toute l’Europe, et qui ne manque pas d’être interprétée comme une série de fléaux envoyés par Dieu, suscite une nouvelle idée de la mort, en insistant notamment sur les souffrances morales et physiques qu’elle occasionne. Dès lors, cette nouvelle conception de la mort va trouver son exutoire dans la dévotion à la Passion du Christ : les représentations du Christ en croix vont se multiplier, toujours plus dramatiques, ainsi que les Ecce homo, c’est-à-dire les figures de Jésus-Christ portant la couronne d’épine. En souffrant, le Christ semble plus proche de l’homme, comme s’il en partageait le sort. Le culte de la Passion, ainsi vivifié par le changement de mentalité à l’égard de la mort, prend un tel essor qu’il pénètre rapidement tous les services liturgiques et devient l’un des thèmes les plus populaires du christianisme, allant jusqu’à occulter la Résurrection. Par ailleurs, c’est au XVème siècle que le théâtre des Mystères, ayant pour thème la Passion du Christ, connaît son apogée, avec en Espagne des œuvres telles que Fechas para la Semana Santa, de Gomez MANRIQUE, ou encore l’Auto de la Pasión d’Alonso del CAMPO.

2. Les premières processions de pénitence.

Parallèlement, les calamités qui marquèrent le XIVème siècle, en particulier la Peste Noire (1348-1350), ont favorisé l’apparition de groupes de flagellants, qui se fouettent en vue d’expier leurs péchés, espérant ainsi calmer la soif de vengeance qu’ils attribuent au Christ. En fait quelques groupes similaires existaient déjà auparavant, qui imitaient saint Dominique de Guzmán (1170-1221, fondateur de l’ordre des Dominicains) et saint François d’Assise (1182-1226, fondateur de l’ordre mendiant des Franciscains), mais ils se font beaucoup plus nombreux à partir de la Peste Noire.

Ainsi, à partir de 1399, le dominicain Vincent Ferrer (1350-1419) va parcourir les routes d’Espagne et du sud de la France afin d’encourager la pratique de la flagellation, créant partout où il passe des compagnies de disciplinants, et il prononce notamment un discours à Séville en 1410, du haut de la chaire du Patio des Orangers. La nuit tombée, ceux qui le suivent organisent des processions et, le visage couvert pour ne pas être reconnus, ils se flagellent -se disciplinent- et font entendre des chants lugubres. Enfin, la session XIV du Concile de Trente (25 novembre 1551), en encourageant les actes de mortification, confirme la doctrine de Vincent Ferrer selon laquelle la pénitence corporelle est un moyen de sanctification.

En 1482, la confrérie de l’hôpital de Notre Dame des Anges a fait ériger un calvaire que l’on appelle la Croix du Champ (Cruz del Campo) et qui, comme son nom l’indique, se trouve hors de la ville, sur la route qui mène à Carmona. Dès lors, ce calvaire attire des processions organisées par des confréries telles que Notre Dame des Anges ou le Saint Crucifix. Dans le même temps, le centre-ville connaît lui aussi une activité processionnelle avec les flagellants que la confrérie de la Vraie-Croix emmène en cortège, la nuit du jeudi saint, pour qu’ils visitent un certain nombre d’églises et d’hôpitaux [2]. Encore à cette époque, les flagellants sont moins des confrères que des fidèles, acquis à la doctrine de Vincent Ferrer, qui se réunissent pour réaliser des actes de piété. Cependant, on les appelle déjà des confrères de sang quand ils se disciplinent et des confrères de lumière quand ils se contentent de porter des cierges.

Il faut attendre le début du seizième siècle pour que se développe la pratique du Vía-Crucis, à l’initiative du premier marquis de Tarifa, don Fadrique Enriquez de Ribera: en 1520, de retour de son voyage en Terre Sainte, le marquis décide en effet d’instaurer un chemin de croix entre son palais, que l’on commence à appeler la maison de Pilate, et le calvaire de la Croix du Champ. On peut voir là l’une des origines des processions de Semaine Sainte à Séville.

3. L’essor des confréries de pénitence au XVIème siècle.

L’émergence des confréries de pénitence est le résultat d’une lente évolution du sentiment religieux : avec les catastrophes et les souffrances que l’Europe a connues, une conception de la mort, beaucoup plus tragique, s’exprime et prend tout son sens avec la dévotion à la Passion du Christ. Aussi les premières confréries de pénitence, que l’on appelle aussi des confréries de discipline, ont-elles des noms très simples et explicites: Saint Crucifix, Vraie Croix ou encore Passion. Par ailleurs, le Concile de Trente renforce le culte des Images, ce qui va favoriser la multiplication des confréries placées sous l’invocation d’un Christ ou d’une Vierge.

Si l’on en juge par les dates d’approbation de règles que nous avons trouvées aux Archives du Palais Archiépiscopal de Séville, la plupart des confréries de pénitence sont apparues dans la seconde moitié du XVIème siècle. C’est seulement en 1586 que le Synode de Séville, présidé par l’archevêque don Rodrigo de Castro, décide que l’existence de toute confrérie sera obligatoirement soumise à l’autorisation du Prélat. Cependant, les confréries avaient déjà l’habitude, bien avant cette date, de faire approuver leurs statuts par l’Archevêché. En 1579, certaines d’entre elles existent depuis peu de temps (Présentation, Expiration, Saint Enterrement ou Nom de Jésus), tandis que d’autres sont d’anciennes confréries de gloire, aussi appelées de lumière, fraîchement reconverties (c’est le cas du O, qui trouve son origine dans la confrérie de sainte Brigitte et des saintes Justine et Rufine, martyres et protectrices de Séville; et de l’Incarnation, qui fut dans un premier temps une confrérie à la gloire de Notre Dame de l’Incarnation).

Les règles de la Véronique, approuvées une première fois le 27 mars 1558, sont significatives du caractère alors récent des confréries de pénitence: le nom de l’ancienne confrérie de gloire est conservé (Santísima Encarnación del Hijo de Dios y de su Bendita Faz) et l’énumération des fêtes dans le chapitre premier (fête de la Très Sainte Incarnation du Fils de Dieu, le 25 mars; Fête du Saint Sacrement, selon ce qu’ordonneront les moines du couvent du Val, où réside la confrérie; Fête de la Sainte Croix de Mai; Fête de Notre Dame du Val, en septembre; Fête de Saint François et enfin Fête de la Toussaint) révèle que la procession du Jeudi saint n’est pas encore considérée comme un rituel essentiel. Il faut en effet attendre le cinquante sixième chapitre (sur un total de cinquante neuf) pour en trouver mention:

De plus, nous ordonnons et considérons comme une bonne chose que tout confrère, de lumière ou de discipline, qui ne viendra pas à notre procession dans la nuit du Jeudi Saint, soit pénalisé d’un ducat pour payer la cire qu’on utilise pour ladite nuit. Il sera pénalisé à condition qu’il ne soit pas malade, retenu ou absent de cette ville et à condition également qu’il ne soit pas un vieillard: ces dernières personnes seront excusées et seront tenues, le dimanche qui précède, de demander une permission aux autorités de la confrérie…

La confrérie de la Passion fut sans doute à Séville la première vraie confrérie de Semaine sainte, fondée à cet effet, c’est-à-dire dans le but spécifique de rendre un culte à la Passion du Christ, notamment à travers une procession de discipline organisée pendant la Semaine sainte. Le premier chapitre de règles rédigées en 1806 précise que cette confrérie fut instaurée en octobre 1531 par quelques braves hommes originaires de Valladolid. Par sa simplicité, le nom de Passion [Pasión] apparaît comme le plus approprié, puisqu’il suffit à exprimer l’objet de la confrérie: il semble naturel qu’il fût adopté par la première confrérie de ce type. D’autres confréries, plus anciennes, ont en fait suivi l’exemple de Passion et ont rédigé de nouveaux statuts par lesquels elles devenaient officiellement des confréries de Semaine sainte.

La fondation de Passion par des immigrants originaires de Valladolid nous rappelle que les confréries sont apparues alors que Séville voyait sa population tripler (+283,65% entre 1533 et 1588). En effet, en 1579, les confréries se trouvent principalement dans des paroisses comme San Vicente, Santa Ana ou Santa Lucía, qui ont enregistré une très forte poussée démographique sur les cinquante dernières années. Dans le même temps, la ville, en pleine ébullition, se transforme. En particulier, des monastères et des hôpitaux apparaissent: nombre de ces nouveaux établissements vont abriter des confréries de pénitence puisqu’on trouve en 1579 Passion et Expiration dans le Monastère de la Merced (fondé au milieu du siècle), Couronnement et Oraison du Jardin dans le collège de Montesión (fondé en 1559), Solitude et Angoisses dans le couvent du Carmel (fondé en 1513), Conception dans le monastère de Regina Angelorum (fondé en 1553), Espérance dans le couvent Espiritu Santo (fondé en 1544), Nom de Jésus et Sainte Croix de Jérusalem dans la Maison de Jérusalem (fondée en 1543). Beaucoup de confréries, animées par le souci de venir en aide aux nécessiteux, sont également rattachées au moment de leur fondation à un hôpital. Il faut savoir en effet qu’en 1480, 70% de la population sévillane vit dans la pauvreté ou dispose de faibles revenus: la plupart du temps, ces personnes n’ont d’autre espoir que de trouver un asile auprès d’un hôpital. De plus, le cycle des calamités, qui va se poursuivre jusqu’au XVIème siècle, encourage le Clergé et les pouvoirs publics, ainsi que certains corps de métiers, à créer des institutions où l’on pourra assister les pauvres et les malades. Les hôpitaux vont alors se multiplier à Séville : ce sont des établissements qui vivent d’aumônes et de rentes, et qui acquièrent peu à peu des terres et des maisons, et quand le Roi, à la demande de l’archevêque Rodrigo de Castro, fait réduire leur nombre en 1587, on en recense 76 dans Séville. Plusieurs d’entre eux ont participé à la création de confréries de pénitence telles que : Notre Dame de l’Incarnation (1554), Notre Dame du O (1560), Notre Dame de la Présentation (1572), Humilité et Patience (1580), Sainte Entrée dans Jérusalem (1581), Notre Dame de Villaviciosa (1582), et Trois Nécessités (1586).

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[1] SANCHEZ HERRERO José. «Las cofradías sevillanas: los comienzos», in Las cofradías de Sevilla: historia, antropología, arte, Séville, Universidad de Sevilla, 1985, 201 pages.

[2] CARRERO RODRIGUEZ Juan. Anales de las cofradías de Sevilla, Séville, Editorial Castillejo, 1991, 684 pages.

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Pour citer cet article:

Frédéric MAILLAUT, « L’origine des confréries de pénitence à Séville », in Histoire sociale d’une confrérie de Semaine sainte de Séville: la confrérie du Gran Poder, EHESS, septembre 1992, 68 pages. [Mis en ligne sur ethnoLyceum le 8 mai 2008]. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/05/08/lorigine-des-confreries-de-penitence-a-seville/

La dévotion aux Images de Semaine sainte à Séville

On peut rapidement observer à Séville une véritable dévotion vouée aux différentes images titulaires des confréries, et ce culte déborde le cadre des processions de Semaine sainte.

1. Une référence urbaine et familiale.

A Séville, les représentations de la Vierge ou du Christ sont omniprésentes dans la rue : azulejos (carreaux de faïence) peints à l’effigie d’un titulaire, petits retables suspendus aux murs des maisons, ou encore photographies et statuettes exposées dans les vitrines des boutiques (qu’il s’agisse d’un bijoutier, d’un marchand de chaussures) ou derrière un comptoir de bar.

Chaque fois la représentation iconographique fait référence à une statue précise de la Semaine sainte (par exemple Notre Dame l’Espérance de la Macarena, Notre Seigneur de la Passion, etc.) signifiant par la même occasion les affinités du propriétaire avec telle confrérie. Bien entendu, chaque quartier affiche le portrait de son Christ ou de sa Vierge. Les boutiques des alentours de la rue San Jacinto (quartier de Triana) afficheront plus volontiers l’Image de la Vierge de l’Étoile ou de l’Espérance de Triana ; celles de la rue Arfe (quartier de l’Arenal) l’Image de la Vierge de la Charité, etc. De plus, un commerçant avisé sait qu’en étant exposée dans sa vitrine, une Image suscitera un certain lien, que l’on peut qualifier de sentimental, avec le client, comme l’idée d’appartenir à la même communauté.

En devenant des emblèmes, les Images du Christ et de la Vierge acquièrent une signification qui dépasse largement celle des Évangiles. Chaque Image se retrouve investie d’une nouvelle identité, qui va servir de repère : elle est personnalisée, titularisée, et honorée pour cela. La Hiniesta, la Vierge des Angoisses, la Macarena ou la Vierge du Refuge ne sont pas uniquement des représentations plastiques variées d’une même figure religieuse, en l’occurrence la Vierge Marie. Elles ne sont pas interchangeables, au contraire, car ce sont des entités individualisées qui canalisent chacune une dévotion et un sentiment d’indentification bien particuliers : la Hiniesta est la patronne de la municipalité, la Vierge des Angoisses est la mère des Gitans, la Macarena représente les habitants d’un quartier populaire, et la Vierge du Refuge est la protectrice des toreros du quartier de San Bernardo. Chaque catégorie de Sévillan peut se reconnaître à travers les Images, et c’est dans cette optique que, par leur diversité, les processions de Semaine sainte nourrissent les différentes mémoires et identités urbaines (sociales, familiales, professionnelles, ou ethniques) en les intégrant –en les unissant- chaque année au sein d’un même rituel. On va donc rendre un culte à telle Image parce que c’est la tradition familiale, ou parce que c’est la patronne du quartier où l’on vit ou encore la patronne du métier que l’on exerce. Aussi, pour affirmer sa dévotion, et donc exprimer un sentiment d’appartenance, on peut devenir membre de la confrérie qui possède l’Image et prépare les différentes activités cultuelles.

Les confréries de Semaine sainte s’organisent autour de la dévotion à leurs Images titulaires. Elles s’identifient donc à leurs Images au point d’être couramment désignées par le nom de leur Christ (le Grand Pouvoir, Passion, Calvaire, Christ de Burgos, la Bonne fin, Amour, El Cachorro, les Peines. ou encore la Soif) ou de leur Vierge (Hiniesta, O, Étoile, Amertume, Chandelière, Macarena, Espérance de Triana ou Solitude de saint Bonaventure). On peut remarquer que le nom de certaines Images de la Vierge pouvait se confondre avec celui du quartier où elle réside : Espérance de Triana, Macarena, Solitude de San Lorenzo.

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2. Un processus d’humanisation des Images.

Ces statues de bois et de cire, qui ne sont parfois que des simulacres incomplets, se présentent comme des incarnations, si bien que les Sévillans ont l’habitude de les assimiler à des personnes vivantes : chacun d’entre eux établit des relations très personnalisées avec « son » Christ ou « sa » Vierge. À caractère anthropomorphique (et anthropocentrique), cette personnalisation du sacré est en fait indissociable de la culture andalouse : entre eux, les sévillans ne peuvent pas concevoir de relations sociales anonymes et purement fonctionnelles (l’usage de tutoiement est généralisé ainsi que celui des prénoms). Aussi entreprennent-ils des relations du même type avec les Images sacrées, qu’il s’agisse de la Vierge ou de son fils.

Le comportement de la foule sur le passage des pasos est très révélateur de cette tendance à humaniser les Images. La Vierge est toujours traitée comme une femme et les piropos qui lui sont adressés (¡guapa ! ¡olé madre más hermosa !), qui sont de vrais compliments galants aussi bien lancés par des hommes que par des femmes, sont l’expression extravertie d’une forme de dévotion populaire : la Vierge incarne le rôle d’une mère (à la fois la mère du Christ et celle de tous les catholiques), elle est la plupart du temps idéalisée en adolescente et on l’interpelle avec familiarité et tendresse. [...]

De temps en temps, pendant la Semaine sainte, sur le passage d’un paso, ces brancards processionnels sur lesquels trônent les Images, un cantaor (chanteur) installé sur un balcon improvise une saeta (littéralement une flèche) dédiée à l’Image titulaire. Aussitôt, le cortège interrompt sa marche pour l’écouter et la foule rassemblée dans la rue observe un profond silence. Une saeta est un chant monodique, dédié au Christ ou à la Vierge, qui prend le plus souvent la forme d’une strophe de quatre ou cinq vers octosyllabes. Tout en cultivant l’aspect dramatique de la Passion du Christ, qu’elles soient des prières, des récits ou des louanges, les paroles sont personnalisées et s’adressent au caractère spécifiquement sévillan de l’Image. Les saetas dédiées au Christ mettent surtout l’accent sur la douleur physique tandis que celles consacrées à la Vierge évoquent essentiellement sa tristesse de mère. À l’origine, le cantaor n’était qu’un simple spectateur noyé dans la foule qui exprimait spontanément sa foi, puis des professionnels du Cante Jondo sont peu à peu venus chanter, souvent invités sur le balcon d’un notable, si bien que le caractère spontané de la saeta a commencé à s’amenuiser.

La conduite des pasos par des porteurs appelés costaleros (tout moyen mécanique étant formellement proscrit) renforce l’humanisation et l’expression des Images : la démarche du Christ pourra paraître tout à tour hésitante ou décidée, et la Vierge pourra se laisser aller à une petite danse. En outre, les Images sont pour la plupart sculptées grandeur nature, c’est-à-dire à l’échelle humaine, et l’usage de postiches, introduit au XVIIIème siècle, notamment pour les cils et les dents (ces dernières en ivoire), accentue la vraisemblance. Ainsi humanisées, les Images ont une existence propre et évoluent avec le temps, comme si elles étaient vivantes : des artistes locaux les reconvertissent, les restaurent et les remettent au goût du jour, car pour qu’une Image demeure signifiante, il est parfois nécessaire de la réajuster.

Depuis que l’on a cessé de les sculpter avec leurs vêtements, les Images sont des statues à habiller : cela signifie que l’on peut introduire des nouveautés vestimentaires selon les modes. Du coup, n’importe quelle Vierge a une garde-robe (la Macarena possède trois manteaux différents, et il lui arrive de porter le deuil, comme pour la mort du torero Joselito), avec des tuniques, des sous-vêtements, des robes, etc. Seules les femmes sont autorisées à la vêtir et on appelle camareras celles qui ont spécialement la charge de son habillement. Par ailleurs, pendant toute la procession à travers la ville, la Vierge peut tenir dans ses mains les précieux bijoux qu’une femme de la confrérie lui a prêtés : cette tradition mêle à la fois l’humilité de se débarrasser de ses bijoux et la fierté de les avoir confiés à la Vierge.


La Vierge de la Macarena

Les Images sont tellement considérées comme des individualités riches de leur propre signification qu’elles ont parfois fait l’objet d’attentats : en 1932, parce qu’elle avait osé sortir dans la rue le jeudi saint, on tira au pistolet sur la Vierge de l’Étoile, comme si elle était vivante et comme si cela pouvait la tuer. Depuis, on la surnomme la Valiente, la Valeureuse. Au cours de la même année, la Vierge de la Hiniesta fut visée par un incendie criminel parce qu’elle était la patronne de la municipalité.

Enfin, le phénomène de personnalisation des Images est entretenu par un certain nombre d’histoires qui circulent à leur sujet. Ces histoires ont souvent une dimension mythique, car en expliquant l’origine de l’Image, elles justifient son caractère personnel et unique. Ainsi, on raconte que le visage pathétique du Cachorro est celui d’un gitan qui vivait à Triana et qui fut mortellement blessé par une épée au cours d’une rixe. Le sculpteur Francisco Antonio Gijón aperçut le malheureux sur son lit de mort, et frappé par l’expression terrible de son visage, il la reproduisit aussitôt sur une feuille de papier avec un morceau de charbon, et s’en inspira ensuite pour la réalisation d’une nouvelle Image de Crucifié qu’on lui avait commandée. Aussi, lorsque le Vendredi saint de 1687, la confrérie du Patrocinio étrenna son nouveau Christ (le Christ de l’Expiration, ci-dessous à gauche), tous les habitants de Triana crurent reconnaître le Cachorro. Cependant, il suffit de comparer le visage du Cachorro avec celui, très analogue, du Christ de l’hôpital de la Charité, exécuté par Pedro Roldán en 1672 (ci-dessous à droite), pour comprendre que le jeune Gijón fut surtout influencé par l’œuvre de Roldán dont il avait été le disciple. [...]

[...] La plupart de ces histoires expliquent l’origine de l’Image. Elles ont donc une valeur mythique: elles justifient ainsi un ordre des choses et participent à individualiser chaque Image en rattachant sa destinée à celle de la confrérie, comme le récit d’une rencontre amoureuse où l’on préfère voir un signe du destin plutôt qu’un simple hasard. La rencontre entre l’Image et la confrérie était prédestinée: c’est ce lien qui donne tout son sens à la dévotion des confrères.

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Pour citer cet article:

Frédéric MAILLAUT, « La dévotion aux Images de Semaine sainte à Séville », in Ethnographie de la Semaine sainte de Séville, Université de Paris X -Nanterre, octobre 1989, 200 pages. Mis en ligne sur ethnoLyceum le 1er mai 2008. URL : http://ethnolyceum.wordpress.com/2008/05/01/la-devotion-aux-images-de-semaine-sainte-a-seville.

In Memoriam: Julian Pitt-Rivers

C’est sur la plage de Peñiscola, en Espagne, que j’appris la mort de Julian PITT-RIVERS, à Paris, en août 2001, et je m’en suis voulu de ne lui avoir jamais donné de nouvelles (en particulier, et je savais que ça l’intéressait, j’avais des informations à lui fournir sur la dévotion sévillane à sainte Véronique). La notice biographique publiée dans le quotidien espagnol me révéla à quel point il avait eu une vie passionnante.

Je m’étais souvent demandé quel âge il avait. Quand je l’avais rencontré une dizaine d’années plus tôt il était toujours fringant et débordant d’enthousiasme. En fait, il était né en 1919, comme mon propre grand-père. Sa mère était actrice et son père, avec qui il ne s’entendait pas, fut interné en 1940 pour ses liens avec Oswald Mosley, fondateur de la Bristish Union of Fascists. Pendant la seconde guerre mondiale, il interrompit ses études pour se battre en Afrique du Nord puis en Europe dans le corps des Royal Dragoons. Après la guerre, il fut le percepteur du jeune Fayçal II, roi d’Irak qui sera assassiné en 1958 après avoir tenté de créer une Fédération arabe d’Irak et de Jordanie. Il quitta Bagdad en 1947 pour Oxford où il obtint son doctorat en Anthropologie sociale en 1953. Son travail de terrain dans un village en Andalousie, Grazalema, fut publié en 1954 sous le titre The People of the Sierra, avec une préface de son professeur Edward Evan EVANS-PRITCHARD. C’est aujourd’hui un grand classique, l’une des premières monographies d’anthropologie sociale consacrée à l’Espagne et il l’a dédiée à son ami Julio CARO BAROJA qui l’avait aidé à mener son terrain. En effet, il n’était pas si facile entre 1949 et 1952 de réaliser un travail de terrain en Andalousie. Après la guerre civile, le pouvoir franquiste voyait d’un mauvais oeil l’anthropologie et tout ce qui pouvait s’apparenter à des enquêtes. Les Républicains essayaient de s’organiser dans la clandestinité dans les campagnes et un anthropologue pouvait être vite suspecté d’espionnage. Julian PITT-RIVERS s’inspira de la monographie sur les Nuers d’EVANS-PRITCHARD et il fut ainsi le premier à appliquer à l’Europe les méthodes de l’ethnographie classique. À travers la vie du village, il s’intéressa particulièrement au mouvement anarchiste qui, selon lui, dérivait du fossé entre le gouvernement central et la communauté villageoise.

Il s’intéressait aussi aux codes de l’honneur et de la honte qui, pour lui, étaient au centre des cultures méditerranéennes (The Fate of Schechem or The Politics of Sex, 1977). Dans cette étude lumineuse, devenue également classique, la logique de l’honneur, reliée à certaines institutions telles que le pouvoir, le mariage, l’hospitalité ou la pudeur, renvoie à l’idée que l’honneur des hommes dépend de la pureté sexuelle des femmes qui leur sont proches (c’est-à-dire la mère, la soeur, l’épouse et la fille).

Entre 1964 et 1969, Julian PITT-RIVERS partagea son temps entre Chicago et l’École Pratique des Hautes Études à Paris où il avait été invité par Claude LÉVI-STRAUSS. Puis il fut rattaché à l’Université de Nanterre. C’est là, en 1988, que l’on me donna son numéro de téléphone. J’étais en maîtrise d’ethnologie et je voulais faire un mémoire sur la Semaine sainte de Séville. Il m’invita très aimablement chez lui, rue de l’université, à Paris, et je dois avouer que j’étais très impressionné. Est-ce du fait de mes origines modestes? Je me suis toujours senti comme étranger au monde universitaire et il sut me mettre à l’aise. Il était amical, aimait plaisanter et se montra très disponible. Bien qu’il eût décidé de prendre un peu de distance avec l’université, il accepta de diriger mon travail. Mon sujet lui plaisait et l’inspirait: “Pourquoi ne pas intituler votre mémoire La couronne d’épine et les larmes de la vierge?” s’amusa-t-il avant de se résoudre à un titre plus académique “qui plaira bien à Nanterre” ajouta-t-il malicieusement. La conversation, détendue, nous amena à parler de Séville puis de tauromachie. Les courses de taureaux l’intéressaient, il en parlait comme d’un sacrifice rituel, d’une métaphore sexuelle et d’un rite de fertilité intégré au catholicisme espagnol et il m’offrit une copie dédicacée de quelques uns des articles qu’il avait écrit à ce sujet. Il me confia que le meilleur texte sur la tauromachie était celui écrit en 1946 par Michel LEIRIS: « De la littérature considérée comme une tauromachie ». Je venais justement de lire ce texte qui introduisait L’âge d’homme, un bouquin que j’avais bien apprécié. Il était curieux et voulut en savoir plus sur moi: il s’amusa ainsi de savoir que j’étais protestant, que je travaillais au Ministère de l’agriculture tout en faisant mes études et me raconta qu’il avait une propriété dans le Quercy. On parla de politique et de construction européenne: il était profondément attaché à la diversité culturelle et pour lui c’était en protégeant les différences régionales que l’Europe devait se construire et il prenait bien sûr l’exemple du droit à la tauromachie en Espagne ou dans le sud de la France. Enfin, il me fit une lettre d’introduction auprès de Salvador RODRIGUEZ BECERRA, qui dirigeait la Fundación Machado, rue Jimios à Séville, et, avant de nous séparer, il me confia que l’observation de terrain était essentielle, qu’il fallait oublier toutes les théories et qu’il suffisait finalement de se poser des questions de bon sens: Qui? Quoi? Comment? Quelle utilité? Pour quelles raisons et quels résultats? On se rapprochait là d’une démarche fonctionnaliste et, à partir des réponses à ces questions, il s’agissait ensuite de voir si on pouvait élaborer un système.

La dernière fois, que je le vis, c’était en 1991 à Séville, le lundi saint. J’étais avec deux amis, Jean-Michel et Gilles, et après voir vu la confrérie de la Vraie Croix, dans le quartier de Saint-Vincent, nous attendions, en fin d’après midi, la sortie de la Confrérie du Musée. Une confrérie ancienne, probablement fondée en 1575, très populaire, si bien que les Sévillans sont nombreux à se rassembler sur la petite place du Musée pour assister à la sortie. Nous guettions donc l’ouverture des portes de la chapelle et, comme je dépassais tout le monde d’une bonne tête, je savais que je ne perdrais aucun détail de la procession. À quelques mètres, une autre tête émergeait de la foule. C’était Julian PITT-RIVERS qui me fit signe avec un grand sourire, de façon à ce que l’on se retrouve après le passage de la confrérie. Le cortège s’égrena, avec son contraste particulier: la partie qui précède le paso du Christ de l’Expiration est austère, avec des pénitents vêtus de noirs et sans accompagnement musical, tandis qu’avec la Vierge des Eaux viennent des nazaréens en tuniques blanches et cagoules noires et surtout un orchestre qui jouent de célèbres marches dédiées à la confrérie. La procession s’éloigna vers la place de la Campana et nous nous retrouvâmes. Sa femme Françoise était avec lui; elle avait à la main un exemplaire de mon mémoire: “c’est le meilleur guide pour comprendre la semaine sainte“, me dit-elle. Un compliment qui me fit rougir. C’était le dernier mémoire de maîtrise qu’il avait accepté, si gentiment, de diriger. Et moi, misérable, incapable comme d’habitude de donner des nouvelles, je ne l’ai ensuite jamais revu.